Aux origines des conflits, première partie : aspect déductif

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Les conflits naissent en nous, se propagent à nos proches, contaminent la vie sociale et explosent périodiquement en affrontements armés, génocides et massacres collectifs où chacun donne libre cours à son désir d’éliminer les autres d’une manière ou d’une autre. Les hommes sont continuellement traversés par des conflits dont le mouvement les dépasse, que ce mouvement les agite par le bouillonnement de contradictions intériorisées ou qu’il les lance les uns contre les autres, et qu’ils subissent tels des somnambules à la dérive dans leur sommeil. Pour reprendre possession de nous-mêmes, pour ne plus subir mais devenir actif, il importe de comprendre d’où proviennent ces conflits perpétuels.

Pour ce faire, on peut procéder de deux manières : par déduction, à partir des principes spinozistes passés en revue dans l’article précédent et d’autres propositions de l’Ethique ou de façon génétique, toujours en utilisant les résultats de l’Ethique, mais en montrant comment les conflits naissent et se propagent à plus ou moins grande échelle.

Nous aborderons l’aspect déductif dans cet article et l’aspect génétique dans le suivant.

La conflictualité humaine se présente donc à deux niveaux : intra- et inter-psychique. Au niveau intra-psychique, il s’agit de l’opposition entre des sentiments contraires à l’intérieur d’un même esprit, tandis qu’au niveau inter-psychique, il s’agit de l’opposition entre des individus mus par des sentiments contraires. Ce dernier niveau peut encore se subdiviser entre deux sous-niveaux : « micro » (couple, famille, cercles restreints (classe, amis, …), …) et « macro » (communautés, régions, états). Cette dernière subdivision n’aura pas d’importance pour cette première partie ; elle apparaîtra plus dans la seconde partie. Nous mentionnerons ci-après les résultats utilisés de l’Ethique par le numéro de la proposition correspondante dans la troisième partie.

Au niveau intra-psychique, Spinoza déduit l’émergence des conflits du principe d’association par ressemblance, qui n’est autre que la proposition 16 (voir article précédent). Cela donne :

Proposition 17 (que nous aurions pu nommer « principe d’ambivalence ») : « si nous imaginons qu’une chose, qui nous affecte ordinairement d’un sentiment de tristesse, a quelque ressemblance avec une autre, qui nous affecte ordinairement d’un sentiment de joie également grand, nous la haïrons et l’aimerons tout à la fois ».

L’état de l’esprit qui naît ainsi de deux sentiments contraires, Spinoza le nomme « flottement d’âme ». En un langage plus moderne, nous pourrions l’appeler « ambivalence de sentiments ». Il est conséquence du principe d’association.

Au niveau inter-psychique, Spinoza va déduire l’existence des conflits des lois de l’imitation qui ont été énoncées aussi dans l’article précédent. Ces lois de mimétisme affectif qui semblent devoir déboucher sur une harmonisation des aspirations humaines, engendrent paradoxalement aussi les rivalités et conflits, à travers ses conséquences que sont l’émulation (« Le désir d’une chose engendrée en nous de ce que nous imaginons que d’autres êtres semblables à nous en ont le désir ») et la tendance au prosélytisme unanimiste («Chacun, autant qu’il peut, fait effort pour que chacun aime ce qu’il aime lui-même et pour que chacun ait en haine ce qu’il hait lui-même ; nous voyons ainsi que chacun cherche par nature à ce que les autres vivent selon sa propre complexion »). Rappelons ici la conséquence de ces conséquences, qui se trouve être la racine de tous les conflits : « comme tous cherchent à faire de même, se faisant obstacle les uns aux autres, et comme tous veulent être loués et aimés de tous, ils se prennent en haine les uns les autres ».

La dissension repose donc sur les mêmes causes mimétiques qui produisent le consensus : « De la même propriété de la nature humaine d’où découle que les hommes sont miséricordieux, découle aussi qu’ils sont envieux et ambitieux ».

A partir des différents principes tournant autour du mimétisme affectif, Spinoza déduit aussi les différentes formes communes de conflits :

  • Jouissance du malheur des autres (proposition 20 et 26) :

« Celui qui imagine la destruction de ce qu’il hait se réjouira »

« Nous nous efforçons d’affirmer de la chose que nous haïssons tout ce que nous imaginons l’affecter de tristesse ; et, au contraire,  de nier tout ce que nous imaginons l’affecter de joie ».

  • Rivalité (proposition 32) (cela découle de l’émulation) :

« Si nous imaginons que quelqu’un tire de la joie d’une chose qu’un seul peut posséder, nous ferons tout pour qu’il ne la possède pas ».

  • Envie et jalousie (proposition 35) (elle découle du principe de confirmation) :

« Si l’on s’imagine qu’un autre s’attache la chose aimée par le même lien d’amitié –ou par un plus étroit- que celui par lequel on l’avait seul en sa possession, on sera affecté de haine envers la chose aimée elle-même et on enviera cet autre ».

  • Transformation de l’amour en haine (proposition 38) :

« Si l’on commence à haïr la chose aimée, de sorte que l’amour soit complètement anéanti, on éprouvera pour elle, à motif égal, une haine plus grande que si l’on ne l’avait jamais aimée, et d’autant plus grande que notre amour aura été plus grand ».

  • Vengeance, colère et crainte (proposition 39) :

« Celui qui hait quelqu’un s’efforcera de lui faire du mal, à moins qu’il ne craigne lui-même un mal plus grand par là même ».

  • Ingratitude (proposition 42) :

« Celui qui, animé par un sentiment d’amour ou par espérance de la gloire, a fait du bien à quelqu’un, sera attristé s’il voit que son bienfait est reçu avec ingratitude ».

  • Réciprocité de la haine (proposition 43) :

« La haine est augmentée par une haine réciproque, et peut, au contraire, être détruite par l’amour ».

  • Xénophobie et racisme (proposition 46) :

« Si on a été affecté par un autre, appartenant à autre groupe social ou à une nation différente de la nôtre, d’une joie ou d’une tristesse qu’accompagne l’idée de cet autre, considéré comme cause sous le nom universel du groupe social ou de la nation, on aimera ou haïra non seulement cet autre, mais tous ceux du même groupe ou de la même nation ».

Jean-Pierre Vandeuren

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