Motivation et Conatus

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Pourquoi tant d’élèves et d’étudiants ne sont-ils pas motivés pour leurs études ? Pourquoi tant de travailleurs ne trouvent-ils aucun goût pour les activités rémunérées qu’ils pratiquent ? Pourquoi autant de personnes, enfants ou adultes sont-elles atteintes de démotivation voire de dépression ? Comment redonner à toutes ces personnes le goût d’apprendre, de travailler ou même, tout simplement d’être ? Bref, comment éveiller en eux la motivation ?

Le sujet de la motivation peut paraître simple de prime abord. Il n’existe pas une seule journée où ce terme n’est  évoqué ou invoqué, que ce soit dans les médias télévisés, dans les journaux, dans le domaine de l’éducation, dans le domaine sportif ou encore dans le domaine du management….

La psychologie s’est, depuis 1930, fortement intéressée à ce sujet, a produit de nombreuses définitions et théories, a pondu un nombre incalculable d’articles … sans grande efficacité apparemment. Ainsi, Fabien Fenouillet, un spécialiste de la motivation, exprime un sentiment désabusé à ce sujet. Pour lui, le terme motivation « recèle une part de mystère qui l’empêche de totalement sortir de l’ombre. La motivation est employée pour masquer un vide. Cette utilisation par défaut en fait un terme vague, fuyant le regard qui croyait facilement le saisir. Un grand blanc et une terminologie assez floue et ambiguë ne manquent jamais de suivre la question : pouvez-vous me dire ce qu’est la motivation ? » (FENOUILLET F., La motivation, Dunod, 2003, p. 1).

Pour certains la motivation apparaît naturelle, sans effort, portée par une soif, un besoin d’apprendre, de découvrir qui semble innée. Pour d’autres elle demande un effort, c’est une question de volonté. Il n’est pas rare d’entendre cette remarque : « il suffit de le vouloir pour y arriver », ou encore lorsqu’une personne tente d’arrêter de fumer « avec un peu de volonté, on y arrive ». Mais qu’entend-on par vouloir ? La motivation serait-elle mue par notre bon vouloir ? Lorsqu’on s’interroge sur la motivation de nombreux autres questionnements émergent. La motivation serait-elle un processus qui s’enrichit et se nourrit au cours de nos expériences, ou bien s’apprend-elle, s’éduque-t-elle ? Serait-ce une donnée inscrite en soi, telle une faculté innée qui nous serait distribuée (de façon hasardeuse ou héréditaire) à la naissance ? Pourrait-on être motivé à vie ? Ou pire être démotivé à vie ? Et qu’en est-il de ces personnes qui au cours de leur vie perdent la motivation ? Cela veut-il dire que la motivation est susceptible de disparaître ou bien par extension de réapparaitre ? Existe-t-il des clés de ce mécanisme mystérieux ?

Nous voyons déjà poindre par ces questionnements la complexité du concept de motivation, ainsi que la raison de la multitude d’approches tentant de clarifier ce concept. Il n’existe pas un concept de motivation mais de nombreuses théories motivationnelles. Il n’existe pas une seule vérité sur la motivation, mais une multitude de réflexions, d’approches décrivant un domaine particulier, une orientation spécifique, un angle d’ « attaque » privilégié nous offrant une vue particulière sur la motivation.

Derrière le terme de la motivation se cachent tous les ressorts qui poussent les individus à agir, à penser, à exister mais aussi l’espoir de comprendre les mécanismes qui font que certaines personnes réussissent et s’engagent dans leur vie alors que d’autres, mus par la meilleure volonté du monde, échouent. L’enjeu est de taille : comprendre le sens des comportements d’un sujet, c’est comprendre le sujet lui-même.  Pour R.Vallerand et E.Thill deux spécialistes de la motivation : « l’étude de la motivation est l’un des domaines les plus fascinants et les plus complexes de la psychologie. Ce thème se révèle captivant parce que les êtres humains veulent savoir pourquoi ils se conduisent comme ils le font et quels sont les processus qui règlent leurs actes ainsi que ceux d’autrui. »

La motivation est au cœur de la conduite humaine, au centre de la dynamique d’apprentissage; sans motivation pas d’apprentissage ou du moins pas d’apprentissage heureux porté par les convictions et générateur de détermination. Le problème pédagogique de la motivation à apprendre nous met face au besoin fondamental que l’homme doit contacter pour retrouver le goût d’apprendre : apprendre un savoir, mais aussi apprendre de l’expérience, et apprendre de sa vie. Nous voyons ici que la motivation ne touche pas seulement le domaine de l’apprentissage des savoirs, mais elle touche aussi au domaine des besoins et de la santé. La motivation porte en elle le pouvoir de rendre actif ceux qui la portent et favorise leur bon épanouissement.

Il serait très difficile de faire une synthèse exhaustive de toutes les recherches en psychologie sur la motivation car « à l’heure actuelle, plusieurs dizaines de théories expliquent ce qu’est la motivation, (…) et la difficulté est qu’il n’existe pas de théorie à même de rendre compte de l’ensemble des phénomènes dits motivationnels. » (FENOUILLET F., La motivation, Dunod, 2003, p. 8).

Mais d’où vient cette incapacité de la psychologie à ne fût-ce que définir rigoureusement un concept, pour, ensuite, pouvoir en déduire une analyse pertinente et pratique ? Il nous semble y avoir deux raisons à cet état de fait : la focalisation sur les « effets » de la motivation, plutôt que sur les causes et l’absence de fondement métaphysique et anthropologique des recherches psychologiques (absence de « vision du monde et de l’homme » globale et cohérente). Ces deux raisons sont aussi des conséquences d’un certain parti pris de la psychologie remontant aux origines de sa séparation de la philosophie. Voulant se détacher des « spéculations métaphysiques » et se fonder en tant que science, la psychologie s’est concentrée sur l’élaboration de théories et l’effectuation d’expériences susceptibles de soumettre ces théories au test de leur validité, rejetant aussi toute hypothèse ontologique ou métaphysique, par définition non testable scientifiquement. Mais ne pas vouloir envisager une vision globale et cohérente du monde et de l’homme qui fonderait la psychologie, c’est courir le risque d’une dispersion infinie des points de vue, basés justement sur de telles visions implicites et non dévoilées de la part des différents praticiens, ce qui est très visible à travers la gamme étendue des divers courants de la psychologie : « Il est très difficile, voire impossible, de définir ce qu’est la Psychologie et ce livre n’en donne pas de définition : science de la « psyché », de l’âme pour les Anciens, elle est devenue, en plus d’un siècle un arbre gigantesque avec des ramifications nombreuses, des variétés multiples, des produits diversifiés, des théories éclatées et des pratiques toujours plus nombreuses et différentes. » (Michel Richard, « les courants de la psychologie », éditions « Chronique sociale », p.7). Comment s’étonner dès lors que les psychologues ne puissent se mettre d’accord sur un concept particulier tel que celui de « motivation » ?

Au secours, Spinoza, aide-nous !

Car Spinoza, dans la troisième partie de l’Ethique, a développé une psychologie très élaborée et fondée sur une ontologie (première partie de l’Ethique) et sur une anthropologie (deuxième partie), c’est-à-dire sur une vision globale et cohérente du monde et de l’homme. Et la notion de motivation s’y trouve implicitement : ce n’est rien d’autre que le « Conatus », l’effort de tout être à vouloir persévérer dans son être et que Spinoza, dans le cas de l’homme, lorsqu’il est accompagné de conscience, appelle «  Désir ».

Pour expliciter cette affirmation, il nous suffira de mettre en évidence que les psychologues en général et l’un d’entre eux plus particulièrement tendent vers ce « Conatus » comme description de cette mythique « motivation ».

Ainsi, actuellement, les psychologues ont tendance à ne plus parler de « motivation », mais de « capacités conatives » ! N’est-ce pas, dans l’utilisation du terme même de conation, qui est la francisation du latin « conatus », la reconnaissance implicite de la présence, en chacun, de cette poussée individuelle à s’affirmer, à motiver, par sa propre essence, les actions posées et depuis si longtemps explicitée par Spinoza, mise à jour comme étant l’essence même de cet individu ?

Il est un psychologue particulier qui, dans ses recherches, identifie très exactement, mais sans s’en rendre compte, et dans un vocabulaire différent, motivation et conatus. Il s’agit de J. Nuttin (NUTTIN J., Théorie de la motivation humaine, puf , 1980).

En effet, dans l’ouvrage cité, Nuttin  différencie deux types de motivations ou plutôt deux niveaux motivationnels : un premier niveau de motivation qui prendrait sa source dans la dynamique même de la vie, une sorte de motivation de fond qui aurait pour principe de sauvegarder « la fonction dynamique générale » c’est-à-dire l’unité de fonctionnement de l’être humain et un deuxième niveau, les « motivations spécifiques », qui ont pour but d’entretenir, d’alimenter ce premier niveau.

Nuttin est très clair à ce sujet, il explique que « la fonction de direction et de régulation qui caractérise chaque motivation s’inscrit à l’intérieur d’une fonction dynamique générale ».  Il ajoute que le rôle de cette fonction dynamique générale est de réguler les motivations spécifiques pour qu’elles s’accordent dans une unité. La source du premier niveau de motivation « s’identifie à la vie même de l’individu » tel un courant de vie souterrain qui aurait pour mission de rassembler dans un tout cohérent tout élan spécifique de l’individu.

Il ajoute qu’aucune carence ou déficit n’est porteur de dynamisme, « pas plus qu’un manque de carburant est de nature à activer un moteur », mais ce qui transforme une carence en motivation, c’est le dynamisme même de la vie. De ce point de vue, les besoins ne sont plus seulement perçus en termes de carence ou déficits qu’il faut impérativement combler, mais « comme des dynamismes constructifs du potentiel fonctionnel de l’être vivant ». Certes, toute motivation implique une certaine absence de l’objet désiré, mais pour Nuttin, ce manque ne fait que déclencher le dynamisme inhérent, il n’en est pas la source.

Ne retrouve-t-on pas ici une reformulation, mais sans explicitation de leurs fondements ontologique et anthropologique, des termes de « Conatus » (la dynamique même de la vie, la motivation de fond), de « désirs » (les motivations spécifiques) et le fait que, chez Spinoza, c’est le « Conatus », le « Désir » qui pousse l’individu à vouloir les choses et non les choses qui manquent à  cet individu (voir le paragraphe précédent) ?

… Encore une preuve de l’ahurissante actualité de ce philosophe du XVII e siècle !

Maintenant que nous avons une définition rigoureuse de la notion de motivation, comment l’appliquer ?

Le conatus de l’individu humain, en tant que celui-ci connaît sa propre nature, se résume à cette seule formule: connaître et connaître pour connaître. Tel est le fondement de l’existence humaine selon Spinoza. Il doit nous permettre de réaliser notre nature même et nous permettre la joie, joie qui résulte de la réalisation de notre nature permise par la connaissance de cette nature. Parce que vivre est à soi-même sa propre fin et parce que la raison n’est pas autre chose que nous-mêmes, nous voulons persévérer dans notre être, ce qui revient à dire dans la pensée de Spinoza, connaître. Pour Spinoza, l’effort de comprendre n’est autre que le conatus parvenu à son plus haut degré d’efficience, le désir de connaître étant la vérité du désir d’être.

Ainsi cette fameuse motivation n’est autre que le désir de connaître. Et cela, dans le cadre de notre approche générale d’analyse de confrontation de deux désirs, ouvre des perspectives pratiques dans la quête de l’éveil de la motivation, en la ramenant à la résolution du conflit de de deux désirs, celui de « s’éloigner » de la tâche à accomplir (manque de motivation pour cette tâche) et celui de « s’en rapprocher », c’est-à-dire de l’effectuer.

Prenons le cas particulier de l’apprentissage scolaire, soit global, soit pour une matière donnée. Si pour l’élève concerné se pose la question de la motivation, c’est que nécessairement cohabitent en lui deux désirs contradictoires, celui de vouloir s’engager dans l’étude et celui de vouloir s’en éloigner. Il faut donc qualifier les joies à l’origine de chacun de ces désirs et identifier les idées confuses, les images associées à ces joies. La clarification et la substitution de ces images en idées adéquates devrait pouvoir, autant que faire se peut, résoudre ce conflit et le faire pencher vers le désir d’engagement envers les études puisque, par nature, le « Conatus » de cet élève, son véritable désir de persévérer en lui-même, n’est autre que le désir de connaître.

Jean-Pierre Vandeuren

6 comments

  1. Bonjour M. Vandeuren,
    Vous n’expliquez pas beaucoup comment éveiller le désir de connaître chez quelqu’un qui est censé être là pour apprendre mais qui n’en manifeste aucun désir. On ne peut faire boire un âne qui n’a pas soif, même si on l’a enfermé dans un enclos avec 10 auges remplies d’eau. Or il y a certainement un désir de connaître chez la majorité des jeunes, mais de connaître ce que ça fait d’avoir le dernier i-phone, ce que disent de lui les membres de l’autre sexe, quelles sont les chances de gagner de son favori à tel jeu de télé-réalité etc. mais pas ce que des adultes sans le charme et la séduction des icônes télévisuelles ont à leur apprendre.

    Aussi, quand vous dites qu’il y a chez les jeunes qui ont un problème de motivation nécessairement un désir de connaître en général qui serait en conflit avec d’autres désirs qu’il s’agit d’éclaircir, je ne suis pas sûr que ce désir, dans le sens où vous y faites allusion, étudier de façon fructueuse les disciplines qui lui sont enseignées, soit réellement présent chez de nombreux jeunes qui subissent l’école comme une contrainte liée à l’état de la société, non à leurs aspirations conscientes. Mais il serait sûrement utile que vous présentiez un exemple précis de travail sur les idées confuses d’un jeune que vous auriez réussi à (re)motiver pour les études grâce à Spinoza.

    Et si chez Spinoza, le désir bien compris est un appétit de puissance qui implique le désir de comprendre, il n’en demeure pas moins que ce n’est pas ce qui arrive chez la plupart des hommes qui sont soumis au règne des affects passifs. La question est alors de savoir pourquoi ce désir n’est pas celui de la plupart des jeunes d’aujourd’hui mais encore bien avant l’avènement de la société de consommation et de l’image, de la jeunesse comme de la maturité la plus commune. Il y a lieu d’expliquer ensuite comment ce désir parvient tout de même à émerger chez certains et comment le susciter, si cela est possible, chez ceux qui ne l’ont pas en partage.

    Je suis tombé sur votre site en faisant une recherche sur Paul Diel et sa psychologie de la motivation. Vous n’en parlez pas dans cet article, peut-être en parlez vous ailleurs sur votre site. Il me semble que cet auteur, qui était lecteur de Spinoza, permet d’esquisser quelques réponses aux questions précédentes, du moins tel que je le comprends.

    1° Le sens immanent de la vie est l’expansion de la vie même, et individuellement le dépassement de nous-mêmes que Spinoza pourrait appeler l’augmentation de notre puissance d’exister. C’est l’introspection ou observation de notre vie affective qui nous permet de connaître que nous sommes en accord ou non avec ce sens dont nous avons une sorte d’intuition que Diel qualifie de sur-conscience, de façon à progresser dans ce sens. Mais il y a alors trois façons de se comporter face à ces données :
    a) le renoncement à l’introspection car elle demande des efforts, ce qui conduit à se contenter de quelques objectifs tirés de l’air du temps (avoir de l’argent, une grosse voiture, une belle maison…) pour tomber dans ce que Diel appelle la banalité ;
    b) l’exercice d’une introspection malsaine menant à éviter le malaise ou coulpe vitale qu’il y a à se sentir en décalage avec le dynamisme créatif de la vie, donnant lieu à des ruminations par lesquelles on s’imagine déjà arrivé au plein développement de la perfection humaine par les grandes finalités que nous nous donnons (vanité), ce qui donne lieu à une suractivité pour des buts le plus souvent inatteignables et une paresse pour les objectifs réalisables. Cela engendre de fausses culpabilités qui permettent surtout de refouler la conscience du malaise vital. Et ce n’est pas séparable non plus de ce que Diel appelle sentimentalité ou surestime de certaines personnes comme de l’accusation par laquelle on en méprise d’autres.
    c) l’exercice d’une introspection lucide par laquelle on développe une juste estime de soi, de ses possibilités et impossibilités, en rapport avec une conscience claire du sens immanent de la vie, de façon à trouver une juste motivation dans la relation à soi comme à autrui : motivation pour se dépasser et s’ouvrir à une plus grande unité avec la vie et les vivants.
    Ainsi, il n’y a pas de motivation pour développer adéquatement sa puissance d’exister parce qu’il est plus facile de désirer ce que les autres hommes désirent en s’imitant les uns les autres ou encore de désirer l’impossible que de pratiquer une introspection lucide sur ce que l’on désire vraiment et qui serait de nature à nous demander de véritables efforts.

    2° Comme la tendance générale est à la fausse motivation et ainsi aux fausses satisfactions, qu’elle ait la forme de la banalité ou de la vanité, il est difficile de comprendre comment certains parviennent à la juste motivation. Pour ce qui est de la motivation scolaire, notons tout de même que certains élèves la trouvent principalement dans la peur de l’échec, qui n’est pas sans rapport avec l’angoisse de passer à côté du sens immanent de la vie, mais qui relève en grande partie de la sentimentalité à l’égard de parents qui parviennent à rester des modèles pour leurs enfants en leur faisant comprendre qu’il seraient très déçus par un échec de leur part. De sorte que ces élèves n’ont qu’un désir superficiel de comprendre et ne fournissent au final qu’un travail qu’on qualifie de « scolaire » dans le sens où il est une application quasi-mécanique de ce qui leur est demandé, sans compréhension profonde, faute d’un désir de comprendre véritable.
    La véritable motivation d’un élève à l’école consisterait dans une confiance en soi, ce que Spinoza appellerait acquiescentia in se ipso, supposant une conscience raisonnée de sa puissance de comprendre les enseignements proposés et la joie de les comprendre effectivement pour vivre et ainsi percevoir le monde de façon enrichie et maîtriser le rôle qu’il peut y jouer. La démotivation vient alors de l’idée que les enseignements proposés sont hors de portée pour lui et/ou qu’il ne peut le rapporter à sa propre satisfaction d’exister. Ceux qui ne se démotivent pas à la première difficulté sont simplement ceux qui, par les hasards heureux de leur existence, ont déjà acquis une conscience assez forte de leur puissance de comprendre.

    3° La thérapeutique proposée par Diel consiste principalement à « défouler la coulpe vitale », non à culpabiliser la personne troublée par la référence à des normes générales qui le mettent en défaut, mais à lui faire prendre conscience des raisons pour lesquelles il se sent mal à l’aise par un travail d’analyse fin, permettant notamment de contourner les fausses culpabilités qui lui servent à éviter la conscience de son malaise profond. On voit mal comment un enseignant pourrait pratiquer cela dans sa classe. On pourrait cependant imaginer, comme Edgar Morin dans _La tête bien faite_, des cours dans lesquels les élèves apprendraient à pratiquer une auto-observation lucide d’eux-mêmes, au moins dans les questions qui peuvent regarder l’école (motivation à l’étude, comportement en classe et dans l’établissement). Mais pour l’enseignant ordinaire, difficile de proposer autre chose qu’une compréhension des mécanismes de la juste et de la fausse motivation, de faire des cours accessibles sans pour autant être trop faciles, de s’observer lui-même pour éviter de projeter ses propres malaises sur ses élèves et éviter de créer ainsi une ambiance de méfiance généralisée. Mais cela ne permettra bien souvent que d’éviter la démotivation de ses élèves, pas vraiment de créer une motivation là où elle n’existait pas au départ. Si toutefois vous avez des suggestions plus précises à faire, je vous en serais gré.

    1. Cher Monsieur,
      Merci pour votre commentaire et, par-là, de l’intérêt que vous avez porté à mon article.
      De façon générale, notre site a pour intention de confronter l’œuvre de Spinoza à chacun des problèmes qui se posent dans l’existence, et, par conséquent aussi aux autres théories qui les abordent, et ce, à la fois de manière théorique et pratique. En particulier, nous nous efforçons d’appliquer le « spinozisme » et de montrer des exemples de ces applications, exemples qui manquent cruellement à la fois chez Spinoza lui-même et chez tous ses commentateurs.
      L’article que vous commentez (« Motivation et Conatus ») se voulait d’une part polémique vis-à-vis des théories psychologiques contemporaines à propos de la motivation et théorique en montrant que l’Ethique contenait déjà la bonne définition de la motivation, définition dont il faut partir pour continuer à explorer cette problématique. De ce fait, je n’y ai pas donné d’exemple détaillé de son application, me contentant d’en souligner les grandes lignes opérationnelles qui se raccrochaient à des articles précédents.
      Quant à Paul Diel, que j’estime énormément, je l’ai utilisé dans deux articles du blog : « Genèse des conflits» et « Un exemple de la loi de la « fausse motivation » de Paul Diel ». J’apprécie beaucoup ce psychologue parce que, d’une part, il se situe dans une lignée spinoziste, et d’autre part, ses analyses peuvent compléter la psychologie rationnelle de Spinoza, qui pêche par absence de génération interne des affects (relation à l’éducation, etc.).
      De façon plus particulière maintenant, pour en revenir à votre demande d’exemple de (re)motivation d’élèves, je pense qu’il faut faire confiance au désir de chacun d’apporter un sens à son existence. Cette nécessité est latente en chaque individu dès la puberté et c’est là qu’il faut ménager un espace de temps pour introduire une ontologie et une anthropologie. Je ne pense pas, au contraire de ce que vous suggérez comme application de Paul Diel, à un exercice d’introspection pour la reconnaissance des justes et des fausses motivations, car, partir du sujet, ne procure pas d’idées adéquates, au sens spinoziste du terme. Au contraire, comme le signalait mon correspondant Jean-Pierre Lechantre, l’aide que nous pouvons apporter aux élèves, entre autres, serait de leur donner une vision du monde juste ou, à tout le moins avec le minimum de présupposés transcendants, ce que Jean-Pierre Lechantre nomme une « ontothérapie », néologisme que je trouve tout-à-fait pertinent. Je pense évidemment à l’ontologie spinoziste et à son anthropologie conséquente. Faire réaliser aux adolescents, comme conséquence de cette vision du monde, que la bonne orientation de leur effort pour persévérer dans l’existence réside dans le désir de connaître est la voie royale de la motivation car c’est elle qui leur fera emballer leur joie, ou au moins une partie de leurs joies, dans la poursuite des connaissances, indépendamment des conséquences matérielles de leurs efforts dans cette activité.
      Personnellement, nous avons pu, à plusieurs reprises, mettre en œuvre ce processus et constater son efficacité, du moins ponctuellement. Dans les classes du secondaire, sans aménagement spécifique de temps, il me semble effectivement difficile pour les enseignants de recourir à cette méthode. Ça c’est une autre histoire, politique sans doute, mais le plus important, déjà, c’est de disposer d’une telle théorie bien étayée, car « rien de plus pratique qu’une bonne théorie » (Poincaré).
      Cordialement,

      Jean-Pierre Vandeuren

  2. Votre texte :
    Le conatus de l’individu humain, en tant que celui-ci connaît sa propre nature, se résume à cette seule formule: connaître et connaître pour connaître. Tel est le fondement de l’existence humaine selon Spinoza. Il doit nous permettre de réaliser notre nature même et nous permettre la joie, joie qui résulte de la réalisation de notre nature permise par la connaissance de cette nature. Parce que vivre est à soi-même sa propre fin et parce que la raison n’est pas autre chose que nous-mêmes, nous voulons persévérer dans notre être, ce qui revient à dire dans la pensée de Spinoza, connaître. Pour Spinoza, l’effort de comprendre n’est autre que le conatus parvenu à son plus haut degré d’efficience, le désir de connaître étant la vérité du désir d’être.

    Le texte d’une thèse de 2006 (http://www.cerap.org/pdfs/memoires/memoire-valerie-bouchet.pdf) :
    Le conatus de l’individu humain, en
    tant que celui-ci connaît sa propr
    e nature, se résume à cette seule
    formule: connaître et connaître pour connaître. Tel est le fondeme
    nt de l’existence humaine selon
    Spinoza. Il doit nous permettre de r
    éaliser notre nature même et nous pe
    rmettre la joie,
    joie qui résulte
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    cette nature. Parce que vivre est à soi-
    même sa propre fin et parce que la raison n’est pas autre chose que nous-mêmes, nous voulons
    persévérer dans notre être, ce qui revient à dire da
    ns la pensée de Spinoza, connaître. Pour Spinoza,
    l’effort de comprendre n’est autre que le conatus parv
    enu à son plus haut degré
    d’efficience, le désir de
    connaître étant la vérité du désir d’être.

    > Vous pouvez effacer mon commentaire après lecture ! 😉

    1. Monsieur le Justicier ironique,

      Pour quelle raison devrais-je effacer votre commentaire? Au contraire, il me permet de réparer l’injustice commise envers Mme Valérie Bouchet en ne la citant pas pour cet emprunt, omission qui cependant ne me cause aucun trouble. De fait, en publiant mes articles sur ce blog, je ne vise aucune reconnaissance, je désire juste partager mon enthousiasme spinoziste. Toutes mes publications sont libres d’accès et de « copier/coller », car n’est-ce pas ainsi que la connaissance s’est toujours diffusée? Comme le dit très bien l’auteur d’un autre site (dont j’ai aussi oublié le nom et la référence, ce qui m’expose encore à un retour de flamme) : « Ce n’est qu’en lisant les autres qu’on apprend à penser par soi-même. Je ne crains pas d’être pillé, je craindrais plutôt de n’être pas lu. Ce site est fait pour servir. Chacun, je le souhaite, peut y trouver son bien ». Ainsi, afin d’introduire rapidement mon article, en me servant du texte de Mme Bouchet, que j’avais ajouté dans un de mes fichiers sans prendre garde à y mentionner une référence, j’ai trouvé mon bien grâce à elle, comme j’espère que de nombreux lecteurs peuvent trouver le leur dans les idées véhiculées sur mon blog et que d’autres encore le trouvent dans la critique, constructive ou non.
      Vôtre.

      Jean-Pierre Vandeuren

      1. Cher ami

        Je reviens de temps en temps sur votre site et je tombe, aujourd’hui, sur votre échange avec Marquoin.
        Je n’ai pas perçu d’ironie dans son message qui se contente de juxtaposer deux textes et de mettre ainsi en évidence une injustice envers Mme Bouchet, ce dont vous convenez vous-même.
        J’aimerais avoir votre avis sur le cas suivant.
        En exergue à votre article « Regret, remords et repentir (1/3) » du 09/12/2014) vous citez Alain Minc :

        « … il n’y a guère de penseur qui n’a été, n’est ou ne sera spinoziste. » (Alain Minc, Spinoza, un roman juif).

        Or, et je cite Wikipédia :

        « Alain Minc a été condamné le 28 Novembre 2001 par le tribunal de grande instance de Paris à verser 100000 francs (environ 15000 euros) à titre de dommages et intérêts pour plagiat, reproduction servile et contrefaçon, pour son ouvrage intitulé Spinoza, un roman juif, dont le tribunal a statué qu’il était une contrefaçon partielle de l’ouvrage Spinoza, le masque de la sagesse de Patrick Rödel publié en 1997. »

        J’ignore si vous connaissiez ce fait lorsque vous avez publié votre article et je pose la question générale : si l’on sait que cet auteur a été condamné pour plagiat, convient-il de le citer, éventuellement en rappelant la condamnation dont il a fait l’objet ?
        Bien cordialement
        Jean-Pierre Lechantre

      2. Cher ami,

        J’ai grand plaisir à vous retrouver ici

        En ce qui concerne « l’échange » avec Marquoin, l’ironie, du moins celle que j’ai ressentie, se trouve concentrée dans la dernière ligne ligne de son message. Mais peu importe, je me suis laissé entraîner par une mauvaise humeur passagère. Nous sommes et serons toujours asservis par nos passions.

        Quant à la citation d’Alain Minc, au moment où je l’ai placée en exergue de mon article, j’ignorais effectivement que le livre dont elle était extraite était un plagiat. Le livre m’était tombé sous la main par hasard dans une librairie de livres d’occasion et je n’avais jamais rien lu auparavant de son auteur. La citation ne pouvait que plaire à un admirateur de Spinoza. Quant au livre lui-même, que je n’ai pas été capable de finir, c’est autre chose. J’ai cependant appris par après ledit plagiat, mais j’ai décidé de conserver l’exergue, car elle est correcte.

        Maintenant, en me raccrochant à votre question générale, aurais-je dû, au moment où j’en ai eu connaissance, signaler la condamnation dont l’auteur a fait les frais? Dans le cadre restreint de cette citation très générale, il me semble que cela aurait été sans intérêt puisque le livre incriminé ne faisait pas lui-même l’objet de mes préoccupations. Si, de façon générale, il l’avait été en relation avec une ou plusieurs idées qui en seraient provenues, je ne crois pas non plus que je l’aurais signalé. Ce sont les idées qui m’auraient intéressées et la discussion de leurs origines véritables ne m’aurait pas importée. Cette discussion relève d’un autre domaine, celui de la propriété intellectuelle, en rapport souvent avec des motivations mercantiles. Mais ce n’est qu’une opinion que j’émets dans le cadre d’une activité purement intellectuelle délivrée de ces motivations et de tout désir de reconnaissance.

        Très cordialement.

        Jean-Pierre Vandeuren

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