Spinoza et le temps

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Un élément de l’anthropologie et la psychologie spinoziste mérite d’être développé : le temps. Ce développement permettrait de mieux rendre compte de l’aspect évolutif des affects, de rendre la théorie plus opérationnelle sous couvert de nos analyses « en amont » et « en aval », de la connecter avec la psychanalyse, d’éclairer les passions sous un autre angle, de montrer l’évolution de l’entité corps/esprit,  et d’expliquer l’origine des images que forme l’imagination affectée par les causes extérieures et la façon dont la raison peut y intervenir.

Pour ce faire, nous allons d’abord compléter la présentation de la structure de l’individu telle qu’on la trouve dans la deuxième partie de l’Ethique.

    1. Structure de base

Le corps humain est constitué d’un très grand nombre de parties unies entre elles selon des rapports. Ces rapports sont caractéristiques de l’individu. Tant que ces rapports sont conservés, même si les parties sont modifiées, l’individu se conserve.

L’esprit n’est, au départ, que l’idée de ce corps.

Cette structure de base est la page blanche sur laquelle les expériences que l’individu va vivre vont imprimer sa dynamique existentielle.

    1. Structure de l’affectivité (hypothèse de virginité)

Tout désir est comme suspendu entre la représentation qui l’attire et la tendance dont il émane. La nature semble donner aux animaux quelque connaissance instinctive des objets qu’ils doivent rechercher, joignant chez eux l’orientation à la tendance (L’esprit des animaux, idée de leur corps, est cet instinct). Mais elle laisse l’homme à l’indétermination de ses impulsions, elle ne lui apprend pas ce qu’il doit désirer. Son affectivité est vierge au départ : « L’esprit humain ne connaît le corps humain lui-même et ne sait qu’il existe que par les idées des affections dont le corps est affecté. » (Ethique, deuxième partie, proposition XIX). C’est alors la seule expérience qui l’instruit, qui donne forme à ses tendances : on comprend dès lors l’influence que les premiers objets qu’elle lui a présentés exerceront toujours sur lui. La connaissance concrète des affections de ces objets lui tient lieu de savoir instinctif, leur image est la source même de ses désirs. Comme sa connaissance théorique, l’affectivité de l’homme tire son origine de sa mémoire, et tend à adhérer au contenu particulier dont elle est née : « Par là nous comprenons clairement ce qu’est la Mémoire. Elle n’est, en effet, rien d’autre qu’un certain enchaînement d’idées enveloppant la nature des choses qui sont en dehors du corps humain, enchaînement qui se fait dans l’esprit selon l’ordre et l’enchaînement des affections du corps humain. » (Ethique, deuxième partie, scolie de la proposition XVIII).  Elle est régie par des généralités affectives, tirées de ses premières émotions, et donc se dégageant malaisément de leur source, qui est dans le passé. Comment s’étonner alors que les objets de ces émotions premières, les événements qui ont informé son être, gardent à ses yeux un prestige sans égal ? Ils sont, si l’on peut dire, l’absolu de son désir, ce par rapport à quoi tout ce qu’il rencontre désormais sera jugé : « Celui qui se souvient d’une chose qui lui a une fois donné du plaisir, désire la posséder dans les mêmes circonstances que la première fois. » (Ethique, troisième partie, proposition XXXVI). On comprend ainsi la diversité des désirs des hommes, et que tout homme diffère des autres par ses goûts : « Des hommes différents peuvent être affectés de différentes façons par un seul et même objet, et un seul et même homme peut être affecté par un seul et même objet de différentes façons à des époques différentes. » (Ethique, troisième partie, proposition LI). Les grands modes de comportement qui constituent le caractère d’un homme sont pour la plupart des généralités affectives extraites de l’expérience : sans doute, leur fixité et leur stabilité dominant sa vie, peuvent-ils paraître constituer une nature intemporelle (« le caractère d’un homme ne change pas » Schopenhauer), mais ils sont nés du temps, ils résultent de son histoire, des impressions exercées par les rencontres sur sa structure de base selon le schéma :

Objet extérieur

↓                   → convenance avec ses rapports       → joie  → amour → désir d’approche

Structure de base

→ disconvenance avec ses rapports  →tristesse → haine → désir de rejet

Ainsi toute affectivité ramène-t-elle vers les premières expériences et singulièrement vers l’enfance.

La littérature regorge d’exemples relatant la dépendance affective de l’auteur vis-à-vis de ses expériences premières, spécialement en ce qui concerne l’amour et la sexualité : Proust, Descartes (la fille « louche »), Gérard de Nerval (Sylvie), Rousseau (la fessée), Verlaine (« Souvenir, souvenir, que me veux-tu ? » Nevermore), Freud et la psychanalyse, …

Les émotions premières qui furent données à l’homme, sont pensables, imaginables, concrètes, elles sont mère de ses désirs, qui toujours reviennent à elles, n’ayant d’autre aliment, d’autre forme et d’autre soutien.

Si donc on accorde que la conscience humaine n’a pas de contenu représentatif inné, il faut convenir aussi que l’homme ne saurait avoir d’instincts affectifs et ce n’est qu’avec l’expérience que pourront commencer les désirs, les émotions premières façonnant sa dynamique existentielle sur sa structure de base.

Revenons à présent à la passion …

Rappelons que, selon Spinoza, un affect est « passif » (subit) s’il implique l’imagination, c’est-à-dire un mode de connaissance  partiel et confus, par lequel l’homme saisit le monde, non pas tel qu’il est, mais tel que cet homme est à travers seulement les signes et les effets que les choses ont sur lui.

L’esprit forme des images en réaction aux affections des causes extérieures. Mais d’où proviennent ces images ? Elles ne peuvent provenir que de notre dynamique existentielle façonnée sur notre structure de base par nos émotions premières. Elles ne peuvent donc provenir que de notre passé. Ces images nous proviennent des souvenirs dont nous n’avons pas connaissance. Elles font revenir notre passé dans notre présent et nous font désirer réactualiser ce passé.  Tous les exemples extraits de la littérature illustrent parfaitement cette fonction de l’imagination : l’attirance de Descartes pour les filles « louches », la plaisir de Rousseau à l’idée d’une fessée reçue, …

Etre passionné, c’est rester amarré dans «  le port tranquille de la mémoire » (Epicure).

Tout affect est, à l’origine, une passion. Il est subi. Il est ignorance ou connaissance partielle et confuse. Il est la résurgence du passé dans le présent. En ce sens, nous sommes tous des « passionnés ». Mais ce terme s’applique plus communément à celui qui s’y enfonce et en souffre. A priori, rien de mal à ce que Descartes continue à être attiré par les filles « louches », sauf s’il ses idées affirment qu’il s’agit là d’un défaut et le font souffrir de cette attirance ; rien, non plus de mal à ce que Rousseau se plaise à apprécier les relations sexuelles où sa partenaire le fesse, sauf si ses idées y sont opposées, parce que,  par exemple, cette pratique serait en butte à une autre image formée par son esprit, celle d’un individu mâle idéal machiste. ¨

Mais ce ne sont là que broutilles. Il est de vraies passions destructrices. Les nouvelles de Maupassant et de Zweig regorgent de tels exemples. Citons Madame de Prie dans « Histoire d’une déchéance », que son désir passionnel de reconnaissance, de gloire et de domination conduit inéluctablement au suicide. Citons aussi Ferdinand, peintre allemand réfugié en Suisse lors de la guerre, dans « La contrainte » et (presque) amené à rejoindre l’armée allemande du fait d’une simple convocation. Sa passion de soumission aux ordres l’a presque perdu …

Le véritable « passionné », tel Madame de Pire, est celui qui préfère le passé au présent et qui refuse le futur, en un mot, qui refuse le temps. La passion aliène l’individu au passé et l’empêche d’agir efficacement. Le passionné ne parvient pas à se libérer de son attachement au passé.

Remarquons que l’interprétation de la passion comme amarrage « dans le port tranquille de la mémoire » permet de l’identifier à la pulsion freudienne. En effet, selon Freud : « Une pulsion n’est que l’expression d’une tendance inhérente à tout organisme vivant, qui le pousse à reproduire, à rétablir un état antérieur, auquel il avait été obligé de renoncer sous l’influence de forces perturbatrices extérieures ».

En adoptant cette interprétation comment imaginer  libérer le passionné ?

La passion relève d’une connaissance partielle et confuse, inadéquate (en ce sens qu’elle ignore les causes, elle ne connaît que les effets), l’imagination. A cette connaissance, il faut d’abord, autant que faire se peut, substituer, grâce à la raison, une connaissance claire et distincte,  des causes de la passion, une connaissance adéquate.

Mais comment ?

Si possible, par la localisation du souvenir dans le passé. C’est ainsi que procède la psychanalyse. Descartes, Rousseau, de Nerval nous content une telle localisation. Cette connaissance des causes peut suffire à libérer (cf. Descartes et de Nerval) ou simplement transformer la passion subie en action, ce qui permet sans doute d’en profiter d’autant plus (cf. Rousseau).

Mais cette localisation peut se révéler soit impossible, soit insuffisante. Une autre possibilité est de vaincre l’affect subi par un affect issu de la raison, et donc actif. C’est le cas de Ferdinand dans la nouvelle citée de Zweig, « La contrainte ». Ferdinand n’échappe à son désir de soumission que par l’émergence brutale d’un puissant désir d’humanité, d’horreur de la barbarie, face à la vue d’un soldat français agonisant, criblé de balles allemandes. Tout l’art dramatique de Zweig consiste d’ailleurs à ne pas dévoiler la localisation passionnelle dans le passé de ses protagonistes, mais à présenter le Destin en marche inéluctablement vers le malheur :

« Pour ébranler irrémédiablement un cœur, le Destin n’a pas toujours besoin de prendre un grand élan et de déployer une force brutale et brusque ; il semble que précisément son indomptable volonté formatrice éprouve un plaisir spécial à faire naître d’un motif futile la destruction. Dans notre obscure langue humaine, nous appelons le premier contact sans gravité « cause occasionnelle » et nous comparons son peu d’importance apparente avec les conséquences souvent formidables qui en dérivent ; mais de même qu’une maladie ne commence pas avec son diagnostic, de même le sort d’un homme ne commence pas au moment où il devient visible, et où il se réalise. Toujours dans l’esprit et dans le sang, le Destin œuvre intérieurement, longtemps avant de toucher l’âme du dehors. Se connaître, c’est déjà se défendre, et la plupart du temps inutilement ».

Le Destin n’est rien d’autre que notre dynamique existentielle subie, passionnée. Dans le cas de Mme de Prie, il s’agit de son ambition, son désir immodéré de gloire et de domination. La « cause occasionnelle » est son exil par le Roi.

Troisième solution possible : le refus raisonné du refus du temps. La simple connaissance que la passion provient d’un refus du temps peut orienter l’esprit vers un refus de ce refus, donc une acceptation du temps. Cela amène le passionné à préférer le futur au passé et au présent et ouvre la voie à l’action.

Toute addiction se présente ainsi comme une préférence pour le passé et le présent par rapport au futur. Le fumeur préfère le plaisir fourni par la nicotine, qu’il a expérimenté dans le passé et apprécie dans le présent, au futur d’une vie saine ou à tout-le-moins non menacée sérieusement par les diverses maladies graves causées par le tabagisme.

Mais ceci peut se voir aussi comme une autre manière d’envisager la seconde solution (vaincre un désir (de fumer) par un désir plus grand (une bonne santé future)). Elle peut fonctionner lorsqu’il est difficile de déterminer un désir plus grand. Par exemple, quel désir plus grand que celui de gloire et de domination pour Mme de Prie ? Cette solution peut apparaître comme un acte de volonté pure. Elle résulte en fait de l’entendement clair de ce qui a été exposé.

Quatrième solution possible : la projection dans le futur (Les deux pistes proposées précédemment en sont des cas particuliers). Le passionné apparaît d’abord comme l’homme qui préfère le présent immédiat au futur de sa vie. Bien souvent, on ne peut le distinguer du volontaire que par un appel au futur. Si l’on s’en tient en effet à l’état présent de l’amoureux, par exemple, il est clair que l’essentiel pour lui est de retrouver celle qu’il aime. Pour l’ivrogne, l’essentiel est de boire sur-le-champ. Pour le joueur, l’essentiel est de courir au casino. Mais demain, voici l’amoureux en désespoir, l’ivrogne malade, le joueur ruiné. Et tous trois se plaignent avec amertume, accusant leur passion qui les a trompés, témoignant ainsi que leurs tendances les plus profondes étaient bien le désir du bonheur, de la santé, de la richesse. Ces tendances étaient cachées dans leurs espérances ! Ils les ont sacrifiées aux sollicitations immédiates, ils n’ont pas su se penser  avec vérité  dans le futur. L’avenir seul est donc juge de nos passions.

Y aurait-il un moyen d’affirmer que l’alcoolique est un passionné si vraiment son moi le plus profond, le plus authentique, préférait l’ivresse et la maladie à une santé temporaire ? Et si l’amoureux, pour épouser celle qu’il aime, renonce au repos, au confort, aux relations amicales, qui pourra dire que son choix n’a pas été pris dans la confusion des images liées à son passé, sachant que le choix contraire lui aurait donné plus de bonheur ?

… Où l’on revient à la confrontation de deux désirs contraires qu’il s’agit d’éclairer. Les pistes proposées font partie de l’arsenal mis à disposition des analyses en amont et en aval auxquelles nous revenons souvent.

Jean-Pierre Vandeuren

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