L’Ethique, livre-univers, livre universel

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Dans l’article « Pourquoi philosopher et pourquoi principalement avec Spinoza ? », nous avons détaillé les raisons du choix particulier de Spinoza comme philosophe unique, ou quasiment unique, comme base de notre approche « psycho-philo-thérapeutique ».  Cet engouement pour Spinoza, et singulièrement pour l’Ethique, n’a pas fléchi depuis sa parution, post mortem, en 1677, et connaît depuis les années 1960, une recrudescence spectaculaire, au point que de nombreuses disciplines, parfois  apparemment fort éloignées de la philosophie, se sont également emparées des idées de notre penseur : littérature, biologie, économie, politique. La pensée de Spinoza semble encore actuelle, et même intemporelle. Comment expliquer ce phénomène ?  Pourquoi un ouvrage qui semble de prime abord extrêmement hermétique et qu’on croirait traiter de concepts éthérés qui ne devraient intéresser que quelques professeurs d’université retranchés dans des tours d’ivoire intellectuelles à l’abri des préoccupations terre-à-terre du commun des mortels, suscite au contraire surtout  l’intérêt  de ces derniers ?  Pourquoi Romain Rolland et Bertrand Russel, prix Nobel de littérature tous deux, étaient-ils à ce point fascinés par Spinoza, pour y consacrer un ouvrage (« L’éclair de Spinoza »), en ce qui concerne le premier, ou de de transporter, pour le second, en permanence sur lui, dans son portefeuille un portrait de Spinoza ? Pourquoi ce vibrant hommage du poète Heinrich Heine : « A la lecture de Spinoza on est saisi du même sentiment qu’à l’aspect de la grande Nature dans son plus vivant repos: une forêt de pensées, hautes comme le ciel, dont la cime ondoyante se couvre de fleurs, tandis qu’elles poussent dans la terre éternelle des racines inébranlables. » ?

C’est que l’Ethique est un « livre-univers » et un livre universel.

Un « livre-univers ». Le projet de Spinoza fut de tout éclaircir, en rationalisant autant qu’il est possible les problèmes de la réalité naturelle et de l’existence humaine, et, pour ce faire, il a aussi voulu composer un texte dont la rigueur soit telle qu’il se suffise totalement à lui-même, et écarte toute possibilité d’interprétations divergentes, ce dont, à ses yeux, les Eléments d’Euclide représentaient le modèle par excellence. Spinoza voulait comprendre, au sens d’embrasser le tout, et l’Ethique est le système clos, complet, qui embrasse ce tout par la puissance de l’esprit. C’est en ce sens qu’il est un univers à lui-seul.

Un livre universel.  L’Ethique est comme la « Thèbes aux cent portes » chantée par Homère, où chaque pharaon qui y vécu, ayant voulu laisser une trace indélébile de sa ferveur religieuse, y a construit des monuments dédiés aux diverses divinités. Thèbes regorgeait donc de temples et chacun pouvait y trouver celui érigé au dieu qu’il adorait. De même, chacun peut aborder l’Ethique en y cherchant une réponse à ses préoccupations essentielles. Il y trouvera une porte d’entrée qui le conduira au cœur de son problème. En ce sens, l’Ethique est un livre universel.  En ce sens aussi, l’intention de Spinoza d’éviter  toute possibilité d’interprétations divergentes s’est vue totalement trahie. C’est sans doute ce qui justifie que chaque siècle ait eu son Spinoza, différent des autres : en schématisant à l’extrême, au XVIIIe siècle, le rationaliste athée ; au XIXe siècle, le panthéiste, philosophe de l’énergie et de la vie ; au XXe siècle, le philosophe de la révolution démocratique. Et ce n’est sans doute pas fini. On peut imaginer qu’il reste encore beaucoup d’autres Spinoza à découvrir. Si on revient constamment à Spinoza, c’est parce qu’il stimule la réflexion intellectuelle, en la portant à un degré d’intensité exceptionnel, du fait de la confronter à quelque chose d’inaccessible, du moins au premier abord. Les gens qui lisent Spinoza en croyant qu’ils vont y trouver un recueil de recettes toutes faites ne peuvent qu’être déçus, ou comprendre tout de travers. Spinoza n’offre pas de la pensée prédigérée, dont il n’y aurait qu’à prendre connaissance après coup, mais il force à penser, et à penser précisément par soi-même, sous le choc de la rencontre avec ce texte tellement clair qu’il en devient difficilement pénétrable, à la manière de ces « choses aussi difficiles que rares » dont il est question dans la dernière page de l’Ethique. Les « chemins de l’Ethique » ne sont pas déjà tracés, mais chacun doit se les tracer lui-même à ses risques et à ses frais, sans garantie, sans promesse de légitimité. C’est sans doute la raison pour laquelle l’intérêt pour Spinoza déborde largement le cercle étroit des spécialistes et des professionnels de la philosophie. Historiquement d’ailleurs, le « cercle » dans lequel Spinoza a travaillé était constitué de médecins, de commerçants, etc., que la philosophie préoccupait pour des raisons qui n’avaient rien d’académique, et relevaient d’enjeux vitaux essentiels. De même aujourd’hui, une grande partie des lecteurs de Spinoza sont étrangers au monde universitaire et à ses curiosités étriquées, prétendument savantes. C’est sans doute un des auteurs les plus difficiles à lire, du moins si on ne se contente pas de le réduire à un squelette d’idées générales : mais cette difficulté, apparemment, au lieu de produire un effet dissuasif, attise le désir de pénétrer dans cet univers de pensée mystérieux, non par défaut mais peut-être par excès de luminosité. L’Ethique se compose de cinq parties (voir l’article « Quelques mots à propos de l’Ethique »), qui toutes se tiennent, et il ne serait pas raisonnable d’extraire de cet ensemble tel ou tel aspect, en considérant qu’il se suffit à lui-même. Tout se tient, mais cela ne veut pas dire que tout se suive, selon le modèle simpliste d’une déduction rationnelle qui se déroulerait tout droit de manière univoque : la complexité du contenu développé par Spinoza se déploie, non sur un seul plan, mais dans un espace, selon une modalité qui n’est pas linéaire, de telle façon que s’y croisent de multiples voies ; et le réseau démonstratif est constitué de tous ces croisements, dont la complication donne le vertige. C’est ce qui fait la difficulté propre au discours spinoziste qui paraît lancer en permanence un défi à son lecteur, défi auquel celui-ci doit se donner les moyens de répondre, en se traçant son ou ses « chemins » dans l’Ethique, à partir de la porte par laquelle il a choisi d’y pénétrer.

Jean-Pierre Vandeuren

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