Spinoza et Thomas Gordon (la méthode Gordon) (2)

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Thomas Gordon constate un effet général, le mal-être de couples de personnes en relation nécessaire et hiérarchique, parents-enfants, enseignants-enseignés, employeurs-employés et l’attribue à une cause unique, un type de communication accentuant l’aspect hiérarchique de la relation et basé sur le rapport de force, qui engendre une situation gagnant/perdant, elle-même génératrice de conflits et nuisible à la poursuite saine de la relation. Gordon modifie la cause en changeant le type de communication  – c’est le contenu de sa méthode – et ainsi parvient à modifier les effets néfastes constatés.

Ainsi, de la crise d’adolescence :

Extrait de « parents efficaces » de Thomas Gordon :

« Il y a seize ans, tout comme la plupart des parents et des professionnels,
j’étais persuadé que l’adolescent traversait une période « terrible » mais inévitable,
qu’il fallait y voir comme la conséquence du besoin naturel de l’enfant d’établir
son autonomie. Je croyais que l’adolescence, comme plusieurs études tentaient
de le démontrer, amenait inévitablement la discorde et le stress au sein des
familles. L’expérience de notre programme (formations parents) m’a donné tort.
Maintes et maintes fois, des parents qui ont fait l’expérience de nos méthodes
nous ont rapporté, à notre grande surprise, une absence de rébellion et de
bouleversement dans leur famille.
Je suis maintenant certain que les adolescents ne se rebellent pas contre
leurs parents. Ils se rebellent simplement contre certaines méthodes de
discipline employées presque universellement par leurs parents. La dissension
et les bouleversements dans les familles peuvent devenir l’exception et non
la règle si les parents apprennent à employer une nouvelle méthode pour
résoudre les conflits. »

Bien loin de nous de contester ni le bien-fondé, ni l’efficacité de la méthode Gordon. Nous voudrions seulement mettre en évidence ici le manque de fondements métaphysiques de la méthode. Car ce que Gordon détecte comme cause inter-psychique n’est en réalité elle-même qu’un effet de causes plus profondes que la psychologie spinoziste permet de mettre en évidence.

La relation de type gagnant/perdant est une relation vécue sur le mode passionnel, donc subie par les protagonistes. De façon générale, toute relation vécue sous le mode passionnel débouche sur une situation gagnant/perdant. Cela résulte des principes régissant la genèse des sentiments (voir l’article éponyme), et plus particulièrement de la tendance au prosélytisme unanimiste : «Chacun, autant qu’il peut, fait effort pour que chacun aime ce qu’il aime lui-même et pour que chacun ait en haine ce qu’il hait lui-même ; nous voyons ainsi que chacun cherche par nature à ce que les autres vivent selon sa propre complexion ». Et nous avons relevé que cette tendance à l’unanimisme produit le conflit par le même mouvement car « comme tous cherchent à faire de même, se faisant obstacle les uns aux autres, et comme tous veulent être loués et aimés de tous, ils se prennent en haine les uns les autres ». Dans cette conséquence lointaine du principe de mimétisme affectif se trouve la cause profonde du conflit, dont le type de communication basé sur le rapport de force n’est en réalité qu’un effet, comme outil utilisé pour imposer aux autres de vivre selon la propre complexion de celui qui détient l’autorité. Phénomène humain général : l’incertitude et la fragilité de nos propres désirs engendre le besoin universel d’admiration et de reconnaissance ; ce qui fait que soit nous changeons d’objet d’amour soit nous voulons imposer notre objet d’amour ou de haine aux autres, ce qui engendre conflits et haine.

Détaillons un peu plus cette cause inter-psychique du conflit afin de pouvoir l’appliquer à l’exemple développé dans l’article précédent pour illustrer la situation gagnant/perdant.

Spinoza  part du Conatus, affirmation de soi, poussée aveugle ignorante des moyens à utiliser pour poursuivre cette affirmation, amour de soi comme affirmation d’un intérêt indéterminé et non comparatif et fait de l’amour-propre une construction supposant des interactions sociales aboutissant à la monopolisation de la reconnaissance.

Concrètement, envisageons deux individus , X et Y, où Y détient une connaissance que X se doit d’acquérir, comme par exemple, dans chacune des relations hiérarchiques mentionnées plus haut où Y est le parent, l’enseignant ou l’employeur, et X respectivement  l’enfant, l’enseigné ou l’employé. Sous le régime passionnel, X, imitant les affects de Y, va d’abord coopérer avec celui-ci. Par après, sous la poussée du désir de reconnaissance, X va en venir petit-à-petit à vouloir que ce soit Y qui imite ses propres affects. Les conflits n’ont donc pas d’abord un enjeu acquisitif (même s’ils le deviennent) mais un enjeu de prestige, de réputation, d’ambition. De l’identification coopérative, on passe au conflit. Il n’existe donc pas de conflit originaire chez Spinoza mais coprésence de la coopération et du conflit qui alternent.

Ainsi, de l’enfant qui, naturellement, se voit plongé dans l’imitation des affects de ses parents. Ceux-ci « imposent » dès lors tout aussi naturellement leur propre complexion à l’enfant qui n’a pas d’autre choix que la coopération. Petit à petit, le désir d’affirmation propre de l’enfant va le faire sortir de cette coopération et le faire entrer en conflit sous cette poussée de son désir de reconnaissance, demandant aux parents qu’ils « imitent » ses propres affects en les reconnaissant comme légitimes. Le parent, sous le régime passionnel, va avoir tendance soit à poursuivre l’imposition de sa complexion sous la forme de l’argument d’autorité, soit à se plier sans plus au désir de son enfant, sous la forme de la permissivité, l’attitude adoptée dépendant d’une cause intrapsychique de l’adulte, à laquelle nous allons revenir pour compléter le tableau des véritables causes.

Les mécanismes intrapsychiques qui vont jouer sont ceux de la « fausse motivation » (voir «Aux origines du conflit, deuxième partie : aspect génétique (1) »). Selon son état actuel prédominant de joie ou de tristesse, c’est-à-dire d’augmentation ou de diminution de puissance, le « supérieur hiérarchique » dans la relation, parent, enseignant, employeur, va faire fonctionner la mécanique de la fausse motivation à partir de l’orgueil ou de la dépréciation de soi.

Soi                                                                   Autres

+                                                                          +                surestime

(Ligne de défense)

Orgueil   ——————————-   Surestime

|                                                                         |

|                                                                         |

|                                                                         |

|                                                                         |

|                                                                         |

Dépréciation de soi ————————–  Mésestime

–                                                                         –               sous-estime

(Ligne d’attaque)

En état de surestime, l’orgueil obscurcira l’esprit en exaltant le rôle supérieur que la personne est appelée à jouer – éducation, enseignement, direction – et en mésestimant le désir de reconnaissance de la partie adverse. L’autoritarisme sera auto justifié.

En état de sous-estime, la dépréciation de soi aura tendance à surestimer ce désir de reconnaissance et à mésestimer son propre rôle de dirigeant engendrant ainsi la permissivité.

Ainsi se trouvent éclairées, au sein de la vision spinoziste du monde, les véritables causes de l’origine des conflits dans les relations mentionnées au début. Ces causes sont passionnelles ; c’est parce que ces relations se vivent sous le régime de la passion qu’elles ont tendance à dégénérer en conflits et haine.

La résolution de tels conflits ne peut se faire que par un passage du vécu de ces relations sous le régime de la raison.

La méthode Gordon est une façon de vivre la relation sous le régime de la raison. En effet :

  •  La relation binaire de type gagnant/perdant est toujours engendrée par une résolution de conflit vécu sous le régime passionnel : c’est l’affirmation de soi d’un des deux protagonistes qui aliène l’affirmation de soi de l’autre (« En tant que les hommes sont dominés par des sentiments qui sont des passions, ils peuvent s’opposer les uns aux autres » (Ethique, quatrième partie, proposition 34)). Un conflit vécu sous le régime de la raison se résout toujours en une relation de type gagnant/gagnant : « … Les hommes qui sont gouvernés par la Raison, c’est-à-dire les hommes qui cherchent sous la conduite de la Raison ce qui leur est utile, ne désirent rien pour eux-mêmes qu’ils ne désirent pour les autres hommes, et, par conséquent sont justes, de bonne foi et honnêtes. » (Ethique, quatrième partie, scolie de la proposition 18), ainsi que « … les hommes, dans la seule mesure où ils vivent sous la conduite de la Raison, font nécessairement ce qui est nécessairement bon pour la nature humaine et par conséquent pour chaque homme. » (Ethique, quatrième partie, démonstration de la proposition 35).
  • Nous savons qu‘un sentiment est une affection de notre corps et une idée confuse de cette affection et qu’il exprime plus notre propre corps que celui qui nous affecte. Ainsi, un « message-tu » n’a pas la Raison comme origine car il n’exprime pas la réalité du sentiment éprouvé puisqu’il ne renvoie pas à sa véritable cause qui n’est pas l’objet qui affecte. Ce message est passionnel. Le « message-je », par contre exprime la réalité du sentiment. Il provient de la Raison qui comprend.
  • L’écoute active est une modalité de ce que Spinoza nomme Générosité qui est «le Désir par lequel chacun s’efforce, d’après le seul commandement de la Raison, d’aider les autres hommes et de se lier avec eux d’amitié. »

Ainsi, la méthode Gordon se trouve pleinement justifiée au sein d’une vision du monde spinoziste.

Mais, comme on a vu qu’elle intervient comme remède à une cause qui n’est en fait qu’un effet de causes plus profondes, la simple connaissance de ces causes est déjà en elle-même aussi un remède.

Jean-Pierre Vandeuren

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