Lecture spinoziste de L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera

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Tout roman dont l’étoffe psychologique des personnages est suffisamment épaisse nous donne à voir un condensé de vies, quelle que soit la trame de l’histoire vécue par ces personnages. C’est pour cela que les grands romans sont intemporels. A ce titre, ils peuvent se prêter, comme toute vie réelle, à une grille de lecture spinoziste, tout en présentant l’avantage de pouvoir être connus de tous. Nous allons nous livrer ici à une telle lecture spinoziste du célèbre roman de Milan Kundera : l’insoutenable légèreté de l’être, en nous limitant à ce qui nous semble être sa partie essentielle, l’histoire d’amour entre ses deux protagonistes principaux, Tomas et Tereza. Le roman est effectivement organisé autour de leur couple dont il décrit l’évolution, depuis l’emménagement commun jusqu’à la mort des deux héros en passant par les tensions (liées à l’infidélité de Tomas) qui minent leur quotidien, leurs migrations (en Suisse notamment), leurs ruptures, leurs retrouvailles… Deux personnages plus secondaires apparaissent aussi : Sabina, maîtresse de Tomas, une artiste à l’esprit libre et Franz, un universitaire suisse amoureux de Sabina.

La tension psycho-philosophique du roman est basée sur le conflit entre deux tendances, concrétisées en chacun des personnages par deux désirs antagonistes : le désir de légèreté et celui de lourdeur. Ainsi, on entre dans le roman par la considération assez commune que, pour avoir de la valeur, la vie devrait posséder un certain poids : « Plus lourd est le fardeau, plus notre vie est proche de la terre, et plus elle est réelle et vraie. En revanche, l’absence totale de fardeau fait que l’être humain devient plus léger que l’air, qu’il s’envole, qu’il s’éloigne de la terre, de l’être terrestre, qu’il n’est plus qu’à demi réel et que ses mouvements sont aussi libres qu’insignifiants. » Ce conflit est matérialisé par les attitudes différentes des quatre personnages envers la sexualité. Les personnages légers, comme Sabina et, partiellement Tomas, sont érotiques et voient la sexualité comme une activité libérée, notamment de la fidélité, et créative. La sexualité chez Sabina est liée à l’imagination, comme l’art. Les personnages lourds (Tereza et Franz) associent la sexualité à la fidélité et la culpabilité. Tomas, quant à lui, mi Don Juan, mi Tristan, est rongé par l’ambiguïté, par l’ambivalence, par le conflit entre ces deux désirs. Au départ, totalement dans la légèreté, la frivolité sexuelle, il va évoluer lentement vers la lourdeur incarnée par la fidélité totale à Tereza. Le titre, une pure merveille en lui-même,  indique à lui seul la direction de cette évolution : la légèreté lui est insoutenable. Mais pourquoi ? C’est à cette question qu’une lecture spinoziste du roman devrait pouvoir répondre : quelles sont les causes intra et inter-psychiques qui expliquent cette évolution ? La cohérence entre ces causes et leurs conséquences est d’ailleurs la marque d’un grand roman.

L’analyse des causes intrapsychiques adoptera la méthode exposée dans un article précédent (voir : « Approche « psycho-philo-thérapeutique spinoziste » des malaises existentiels »).

Tomas est dans le « flottement d’âme », l’ambivalence ; il vit le conflit de deux désirs contradictoires, celui de la légèreté, matérialisé par la frivolité sexuelle et le don juanisme, et celui de la lourdeur, concrétisé par la fidélité totale à Tereza.

Quelles sont les joies recherchées par chacun de ces désirs ? Le désir de légèreté recherche le plaisir, la joie de la conquête, de la découverte et de la force. Le désir de lourdeur recherche la joie sous la forme de l’amour. Mais l’on sait que l’amour est une joie accompagnée de l’idée d’une cause extérieure. Il faudra donc encore découvrir quelle est cette cause extérieure pour préciser le type d’amour dont il s’agit.

« Il éprouva alors un inexplicable amour pour cette fille qui lui était presque inconnue. Il lui semblait que c’était un enfant qu’on avait déposé dans une corbeille enduite de poix et lâché sur les eaux d’un fleuve pour qu’il le recueille sur la berge de son lit. » : cet amour est inexplicable pour Thomas, pourtant la métaphore mosaïque utilisée pointe vers un désir de protection.

« Mais était-ce l’amour ? Il s’était persuadé qu’il voulait mourir à côté d’elle, et ce sentiment était manifestement excessif : il la voyait alors pour la deuxième fois de sa vie ! N’était-ce pas plutôt la réaction hystérique d’un homme qui, comprenant en son for intérieur son inaptitude à l’amour, commençait à se jouer à lui-même la comédie de l’amour ? […]

Il regardait les murs sales de la cour et comprenait qu’il ne savait pas si c’était de l’hystérie ou de l’amour. […] »

Suite à l’occupation de Prague par les Russes en août 1968, ils partirent à Zurich où Tomas avait retrouvé un emploi et où il continua le même mode de vie, au grand désespoir de Tereza. Celle-ci décida de le quitter et de retourner à Prague. Départ définitif étant donné la fermeture des frontières :

« Le samedi et le dimanche il [Tomas] avait senti la douce légèreté de l’être venir à lui du fond de l’avenir. Le lundi, il se sentit accablé d’une pesanteur comme il n’en avait encore jamais connu. Toutes les tonnes de fer des chars russes n’étaient rien auprès de ce poids. Il n’est rien de plus lourd que la compassion. Même notre propre douleur n’est pas aussi lourde que la douleur coressentie avec un autre, pour un autre, à la place d’un autre, multipliée par l’imagination, prolongée dans des centaines d’échos.

Il se morigénait, s’intimait l’ordre de ne pas céder à la compassion, et la compassion l’écoutait en baissant la tête comme un coupable. La compassion savait qu’elle abusait de ses droits mais s’obstinait discrètement, ce qui fait que cinq jours après le départ de Tereza, Tomas annonça au directeur de la clinique (celui-là même qui lui téléphonait tous les jours à Prague après l’invasion russe) qu’il devait rentrer immédiatement. […] »

L’amour éprouvé par Tomas s’apparente donc à de la compassion que Spinoza définit ainsi : « La compassion est l’amour en tant qu’il affecte l’homme de sorte qu’il se réjouisse du bien d’autrui et au contraire qu’il soit attristé du mal d’autrui. » (Ethique, troisième partie, définition 24).

Mais l’amour pour une compagne peut-il se réduire à de la compassion ?

La joie, comme tout sentiment, est une affection du corps, une émotion, en même temps que l’idée, en général confuse, donc une imagination, de cette affection. Quelles sont les idées qui sous-tendent les joies décrites ? Les idées associées au plaisir et à la joie de conquête, découverte et force n’apparaissent pas confuses mais très claires et tranchées. Ce sont des idées qui proviennent de la nature même de Tomas et qui sont par conséquent adéquates : indépendance, domination (injonction à chacune de ses maîtresses dès le début : « déshabille-toi »), justifications très précises de sa quête sans fin des femmes : « la poursuite de l’inimaginable» ;  analogie passionnante avec son métier de chirurgien (notamment le passage sur le scalpel imaginaire pour « s’emparer de quelque chose qui était profondément enfoui à l’intérieur d’elles-mêmes ») ; stricte définition du don juanisme (primauté de la séduction sur l’acte final), … Au regard de ces idées, celles associées à l’amour apparaissent très confuses : convictions partagées de la valeur intrinsèque du poids de la vie et des responsabilités, vacuité de la légèreté, de l’absence de liens et de prises de responsabilités. Convictions, donc connaissances confuses et imposées de l’extérieur : la nature de Tomas n’en est pas la cause.

« A la différence de Parménide, Beethoven semblait considérer la pesanteur comme quelque chose de positif. […] la décision gravement pesée est associée à la voix du Destin (« es muss sein ! ») ; la pesanteur, la nécessité et la valeur sont trois notions intrinsèquement liées : n’est grave que ce qui est nécessaire, n’a de valeur que ce qui pèse.

[…] nous partageons tous plus ou moins [cette conviction] aujourd’hui : pour nous, ce qui fait la grandeur de l’homme, c’est qu’il porte son destin comme Atlas portait sur ses épaules la voûte du ciel. Le héros beethovénien est un haltérophile soulevant des poids métaphysiques. »

On voit donc que des deux désirs, celui de la légèreté correspond plus à la nature de Tomas et qu’en le réalisant, il serait plus dans l’action et l’augmentation de puissance. Par contre, en réalisant le désir de lourdeur, Tomas subit, il est dans la passion, car dans l’erreur : il confond amour véritable pour Tereza et compassion envers elle. C’est ainsi que petit-à-petit Tomas va accepter de se lester d’un poids qui l’entraînera inéluctablement dans une diminution progressive de puissance d’être, jusqu’à la mort. Mais par quel mécanisme ?

Le mécanisme qui gère l’évolution du couple Tomas/Tereza n’est autre que celui que nous avons mis en évidence dans l’article précédent. Reprenons-le :

La tendance au prosélytisme unanimiste ( «Chacun, autant qu’il peut, fait effort pour que chacun aime ce qu’il aime lui-même et pour que chacun ait en haine ce qu’il hait lui-même ; nous voyons ainsi que chacun cherche par nature à ce que les autres vivent selon sa propre complexion ») l’unanimisme produit le conflit par le même mouvement car « comme tous cherchent à faire de même, se faisant obstacle les uns aux autres, et comme tous veulent être loués et aimés de tous, ils se prennent en haine les uns les autres ». L’incertitude et la fragilité de nos propres désirs engendrent le besoin universel d’admiration et de reconnaissance ; ce qui fait que soit nous changeons d’objet d’amour soit nous voulons imposer notre objet d’amour ou de haine aux autres, ce qui engendre les conflits.

Appliquons ce mécanisme au couple formé par nos deux héros :

Au début, Tomas est un chirurgien célèbre et respecté de Prague, Tereza est une petite serveuse de brasserie dans un trou de province situé à quelques 200 km de Prague. Tomas apparaît « fort » et Tereza « faible » et c’est Tomas qui dirige le jeu : Tereza « viendra le rejoindre pour lui offrir sa vie » ; Tomas lui imposera d’emblée ses règles du jeu : il veut une relation privilégiée avec Tereza (« la protéger, se réjouir de sa présence ») tout en conservant ses amitiés érotiques. Il veut que son « objet d’amour », c’est-à-dire sa frivolité, son don juanisme, soit reconnu par Tereza.

Mais que signifient les vocables « fort » et « faible » ? On serait tenté d’adopter l’acception intuitive de la supériorité de situation sociale, pécuniaire et intellectuelle de Tomas par rapport à Tereza et c’est bien cela qui se passe au démarrage. Cependant, au sens spinoziste, est fort celui qui agit principalement selon les lois de sa nature propre, c’est-à-dire qui est actif et est faible celui qui est passif. Au départ, les deux notions coïncident, du moins pour Tomas : il est actif, il agit selon les lois de sa nature qui sont en faveur de la légèreté. Mais Tomas n’a pas pu élucider convenablement la nature de son amour pour Tereza et ne parvient pas à résoudre l’ambivalence engendrée par le conflit de ses désirs : sa force est rongée de l’intérieur par ce flottement d’âme irrésolu, tandis que Tereza campe fermement sur son « désir de lourdeur » qui se traduit par une demande de fidélité sexuelle, qui est son « objet d’amour » qu’elle va vouloir imposer à Tomas.

Le couple va longtemps stagner dans sa souffrance, jusqu’au moment où Tereza refusera de continuer à supporter plus longtemps les incartades de Tomas et décidera que plutôt que de « changer d’objet d’amour » (passer de la lourdeur à la légèreté, de la demande de fidélité à l’acceptation de la frivolité de Tomas), elle préférera changer de vie en quittant Tomas et la Suisse pour rejoindre la Bohème, sans espoir de retour, les frontières étant fermées suite à l’invasion russe. Tereza est totalement dans l’action, elle est très « forte » : elle préfère sacrifier une vie plus prometteuse en Suisse que de renoncer à sa propre nature. Elle suit la bonne direction impulsée par son Conatus.

Tomas, n’ayant pas été capable de résoudre convenablement le conflit de ses désirs en faveur de sa propre nature, décide de rejoindre Tereza ; le rapport de force s’est inversé, Tomas s’est laissé imposer « l’objet d’amour » de Tereza :

« Ils s’étaient créé un enfer, mutuellement, même s’ils s’aimaient. C’était vrai qu’ils s’aimaient, et c’était la preuve que la faute ne venait pas d’eux-mêmes, de leur comportement ou de leur sentiment labile, mais bien de leur incompatibilité parce qu’il était fort et qu’elle était faible. »

« Mais c’était justement le faible qui devait savoir être fort et partir quand le fort était trop faible pour pouvoir blesser le faible. »

« … il était revenu à cause d’elle. A cause d’elle, il avait changé de destin. Maintenant, ce n’était plus lui qui serait responsable d’elle ; désormais, elle était responsable de lui. »

Tomas n’a pas pu se libérer au double sens de briser le lien avec  Tereza en sachant reconnaître que son attachement relevait surtout de la compassion plutôt que d’un véritable amour et de sortir de la servitude de sa passion (qui est la vraie liberté spinoziste : libération de la servitude des passions) : la légèreté lui était devenue insoutenable.

Jean-Pierre Vandeuren

One comment

  1. Bonjour
    J’ai apprécié l’approche que vous faites de la relation entre Tomas et Tereza. Elle me paraît claire, juste et stimulante. Elle m’a amené à réfléchir à nouveau sur l’« analyse des joies et des tristesses, ainsi que des idées confuses qui les sous-tendent et qui permettent de dévoiler l’individu. », une phrase de votre article « Propos sur le bonheur ». Je vous la livre, appuyée sur ce que je pense avoir compris de l’Éthique.
    Je me place du point de vue de Tomas.
    Tomas a des idées inadéquates, c’est-à-dire mutilées et confuses, sur lui-même, Tereza et la relation entre eux. Sa connaissance relève de l’imagination, opinion, ouï-dire : connaissance du premier genre selon Spinoza.
    Tomas accédera à des idées adéquates par une analyse rationnelle : la connaissance par la raison, connaissance du deuxième genre. Pour Spinoza, cette connaissance a un sens précis : c’est la connaissance par notions communes. Tomas devra rechercher, d’une part,ce qu’il y a de commun entre lui, Tereza et tous les êtres humains et, d’autre part, ce qu’il y a de commun entre sa relation avec Tereza et toutes les relations entre deux êtres humains.
    La connaissance par la raison est une connaissance adéquate mais, établie à partir de notions communes, elle laisse échapper les singularités. Mais Spinoza parle d’une connaissance du troisième genre ou science intuitive, c’est-à-dire, pour Tomas, la connaissance intuitive de lui-même dans sa singularité, de Tereza dans sa singularité et de leur relation singulière.
    Je m’arrête ici car j’ai déjà été très long.
    Cordialement

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