Désir et réalité

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Spinoza fait du Conatus, l’effort pour persévérer dans son être, l’essence de tout être. Lorsque cet effort est conscient de lui-même, c’est-à-dire dans le cas de l’être humain, il nomme Désir le Conatus. Et donc il fait du Désir l’essence de l’homme. Il ne faut pas confondre Désir, pulsion vitale de l’être humain, sa dynamique existentielle (pour utiliser d’autres termes) et désir, l’un des trois affects primaires, avec la joie et la tristesse, qui est une concrétisation du Désir, de la pulsion vitale, vers un objet sélectionné. Le Désir est une pulsion sans objet, les désirs sont des tendances vers des objets. Cette homonymie est une des difficultés lors d’une première lecture de l’Ethique où les mots courants y sont souvent redéfinis et utilisés dans un sens différent du sens habituel.

Cependant cette distinction entre Désir et désirs est fondamentale, non seulement pour une lecture et une application correctes de l’Ethique, mais aussi parce que c’est cette fine distinction qui fait toute la richesse de l’Ethique par rapport aux autres philosophes et philosophies (au sens large, comme vision du monde) qui mettent le désir au centre de leurs préoccupations : Epicure (les épicuriens), Epictète (les stoïciens), Bouddha (les bouddhistes), Schopenhauer,  … En fait, ces derniers ont tous considéré les désirs dans un rapport de manque par rapport à la dure réalité des choses, négligeant l’aspect pulsionnel fondamental du Désir, en tant qu’effort pour s’affirmer : malgré la puissance de leur génie, ils ont confondu l’effet avec la cause. Les désirs ne sont que les effets du Désir. C’est pourquoi aussi il nous semble qu’il faut envisager la genèse des malaises existentiels dans le conflit entre les désirs et non pas dans le conflit entre les désirs et la réalité.

Remontons aux penseurs de l’antiquité.

Ils constatent un effet indéniable. Le désir entendu comme tendance qui nous porte vers un objet que l’on croit à même de nous satisfaire, cette aspiration vers une chose semble entrer en conflit avec la réalité, le donné, ce qui ne dépend pas de nous. Dès lors, la réalité peut apparaître comme insatisfaisante, comme source de frustration, comme un mur contre lequel nos souhaits les plus intimes viennent buter. Est-il seulement possible de sortir de cette impasse, de cette situation cruelle à laquelle l’homme, vu comme un être de manque, est quotidiennement confronté ? La philosophie est peut-être née de cette opposition entre les désirs infinis de l’homme et le choc brutal de la réalité. C’est ainsi que les grandes écoles de l’Antiquité ont forgé tout un arsenal thérapeutique pour donner à l’homme la possibilité de moins souffrir de ce divorce. Et, en particulier, c’est lui qui motive la réflexion  des épicuriens et des stoïciens.

Epicure recommande de borner ses désirs aux désirs facilement accessibles, en gros aux besoins. De là, sa classification des désirs en trois catégories : les désirs naturels et nécessaires (ne pas avoir ni  faim, ni soif, ni froid, donc se nourrir, se vêtir et s’abriter), les désirs naturels et non nécessaires (en gros, ceux qui ne causent pas de douleur s’ils ne sont pas assouvis, comme le désir d’une nourriture raffinée) et les désirs vains (désir des richesses, des honneurs, la colère, …). Spinoza n’est pas épicurien, même s’il tenait Epicure en haute estime, pour sa conception immanentiste (Epicure est un disciple de Démocrite, il est atomiste) et son indifférence à l’égard des dieux. En effet, l’épicurisme propose de brider le Désir (le Conatus), donc de limiter l’expression de la puissance de l’homme, ce qui revient, selon Spinoza, à contrer l’essence même de l’homme, à la diminuer.

On connaît la célèbre formule stoïcienne : « Ce n’est pas la réalité qui nous trouble, mais les opinions que nous nous en faisons. » Et ces opinions se contentent rarement du réel, elles délirent souvent dans un monde imaginaire en exaltant ces opinions : l’imagination est la « folle du logis ». C’est  pourquoi, l’école stoïcienne propose précisément de travailler sur notre discours intérieur pour qu’il ne gonfle pas la réalité et fasse s’élever des désirs irréalisables. Mais, constatant encore que la réalité ne se conforme que rarement à nos aspirations même  les plus légitimes, les stoïciens préconisent de se bâtir une « citadelle intérieure » pour nous mettre à l’abri des caprices de la « Fortuna ». Comment ? Par l’exercice de la volonté. Pourquoi ? Parce que les stoïciens réduisent l’homme à ses représentations, ses jugements sur les choses et en déduisent donc qu’il n’y a que ces jugements qui dépendent d’eux. Ils considèrent aussi le monde comme harmonieux, régi par un ordre auquel il faut se conformer. Conclusion : « Tu seras heureux si tu désires ce qui advient ». Amor fati. Spinoza n’est pas stoïcien, loin s’en faut. D’abord, parce qu’il ne considère pas la Nature comme dotée d’un ordre harmonieux. Cette considération est l’une des illusions humaines, l’illusion de la finalité, contre laquelle toute l’Ethique s’élève. Ensuite, parce que Spinoza ne considère pas l’homme comme « un empire dans un empire », capable de prouesses surnaturelles grâce à une toute puissante volonté. Pour lui, la volonté n’est pas différente de l’entendement. Et, enfin, réduire l’homme à ses représentations, c’est encore le réduire à un effet, car qu’est-ce qui a induit ces représentations dans l’esprit de l’homme ?

Il faut encore parler de ceux qui, face aux caprices de la « Fortuna », en déduisent que, les douleurs humaines ayant leur source commune dans les désirs auxquels le réel refuse obstinément de se conformer, il faut tout simplement éradiquer ces désirs : les bouddhistes, Schopenhauer (qui s’en inspire fortement), … Il ne s’agit plus de borner ses désirs au réalisable, mais de ne plus désirer du tout. Ce qui, entre parenthèses, est une absurdité logique, car pour ne plus désirer désirer, il faut encore avoir ce désir-là. Spinoza est évidemment en total désaccord avec ces positions. Pour lui, les désirs sont une expression nécessaire, même si souvent inadéquate de l’essence même de l’homme, le Désir, le Conatus humain. Les éradiquer revient donc à nier totalement l’essence même de l’homme, donc à détruire cet homme.

Spinoza cherche toujours les vraies causes, les causes efficientes. Les désirs particuliers trouvent leur cause dans l’effort de chacun pour déployer sa puissance propre dans l’existence, dans son Désir, sa pulsion vitale. Eradiquer ces désirs, c’est détruire l’homme. Ensuite, il trouve que ce n’est pas dans le conflit entre la réalité et nos désirs que résident les maux de l’homme, mais dans le conflit entre deux types de désirs, ceux qui sont adéquats ou actifs, c’est-à-dire qui expriment convenablement notre nature propre, et ceux qui ne le sont pas. Les désirs actifs, comme la Fermeté et la Générosité, déjà souvent évoqués sont sous-tendus par la recherche de joies elles-mêmes actives. Les désirs passifs ne peuvent procurer que tout au plus des joies passives car leur réalisation va effectivement dépendre des circonstances extérieures qui ne dépendent pas de nous et, lorsque ces désirs ne se réaliseront pas, il y aura de la tristesse, car ils ont été engendrés par une recherche partiellement motivée par ces causes extérieures. A cela, on objectera facilement que les désirs actifs peuvent aussi voir leur réalisation contrecarrée. C’est un fait indéniable. Et cet échec engendrera de l’insatisfaction. Mais pas de la tristesse ! En effet, ce qui remplit l’Esprit de joie, c’est la formation d’idées adéquates car l’esprit est une idée (celle du Corps) et son essence est d’avoir des idées, idéalement des idées adéquates, sources de joie active de l’Esprit. Ainsi, lorsque l’homme a un désir actif, celui-ci est engendré par une idée adéquate et la joie active est déjà présente dans le fait d’avoir cette idée. En conséquence, la non réalisation de ce désir n’entraîne  ni perte de la joie, ni apparition de tristesse, seulement une certaine insatisfaction : on peut être insatisfait et joyeux.

Illustrons ces considérations théoriques.

Un engagement dans la politique principalement motivé par l’ambition est proprement inactif. En effet, la joie à l’origine de ce désir est la gloire (l’ambition est définie comme le désir immodéré de gloire) et cette dernière est « la joie qu’accompagne l’idée d’une quelconque de nos actions que nous imaginons louée par les autres ». Joie passive s’il en est puisqu’elle dépend à la fois de l’imagination qui peut tout-à-fait nous tromper et de l’opinion des autres : elle ne trouve pas sa cause principale pas dans notre nature propre. La réalisation de cette ambition ne donnerait donc lieu qu’à une joie passive toujours suspendue au regard et à l’approbation des autres. Son échec engendrerait de la tristesse, car il donnerait lieu à une diminution de puissance, puissance que l’on faisait dépendre de causes extérieures à nous-mêmes.

Par contre, un engagement politique basé sur le désir de tout mettre en œuvre pour réduire la pauvreté dans une société et justifié par  la considération que la pauvreté est une entrave à la joie et la liberté humaine est l’expression du désir nommé Générosité, « désir par lequel chacun s’efforce, d’après le seul commandement de la raison, d’aider les autres hommes et de se lier d’amitié avec eux », est un désir actif engendré par une joie active car elle se rapporte à l’esprit qui comprend. L’engagement peut déboucher sur un échec, c’est la dure loi de la confrontation avec la réalité, mais cet échec n’engendrera que de l’insatisfaction, ni perte de la joie (elle résidait déjà dans le fait de comprendre), ni tristesse (car la joie ne dépendait pas des causes extérieures, étant toute dans l’activité de l’esprit).

Le Désir, la pulsion vitale, peut s’incarner dans des désirs qui ne l’expriment pas car ils tendent vers des « objets d’amour » qui ne lui correspondent pas vraiment. Paul Diel, psychologue que nous avons évoqué dans plusieurs articles précédents, classe cette mauvaise incarnation en deux types : la banalité (exaltation des désirs  matériels et sexuels, très caractéristique de l’époque actuelle) et la nervosité (exaltation de désirs d’absolu, de « sainteté »). Il s’agit de deux  formes classiques d’insatisfaction à l’endroit du monde. Le banal, qui deviendra vite le blasé, recherche sans cesse du neuf, pour se divertir et se condamne, selon le triste aphorisme schopenhauerien, à « osciller comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui ».  Le nerveux est celui qui ne trouve pas dans la réalité de quoi contenter son désir d’absolu car il désire coïncider avec un modèle idéel, inaccessible, car irréel. Il y a, face à ses deux formes d’insatisfaction, celle de l’homme qui, par amour de la réalité, en adhérant à elle, s’efforce de la rendre chaque jour plus belle, plus juste, conscient que la victoire ne dépend pas de lui, mais qu’il a, en tant que partie d’un tout qui le dépasse, un horizon de possibles qui s’ouvrent à lui. « Bien faire et se maintenir en joie », c’est la maxime de l’homme actif de l’Ethique qui peut connaître l’insatisfaction, mais conserver la joie.

Jean-Pierre Vandeuren

One comment

  1. Bonjour,
    Ce que vous dites de Spinoza me semble très juste et notamment la distinction que vous soulignez entre le Désir (pouvant ne pas avoir d’objet ) et les désirs particuliers. Cependant, il me semble que ce que vous dites notamment de Schopenhauer est assez peu justifié. Pour Schopenhauer, la Volonté (ou le désir ) n’a pas d’objets particuliers ci ce n’est dans des circonstances contingentes qu’il ne dépend pas de nous d’orienter; Et, comme vous le laissez entendre, pour Schopenhauer, la seule liberté véritable de l’homme consiste effectivement à nier ce qui fait son essence ( à savoir son Désir) mais cela n’est contradictoire que si, comme Spinoza, on croit – sans pouvoir l’établir autrement que par des raisons métaphysiques qu’on impose de façon forcée à l’existence humaine- qu’ il serait dans la nature de l’être vivant humain de pouvoir concilier sa nature désirante avec sa nature raisonnante en pensant qu’il y a des affects immanents à l’exercice de la raison.

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