Spinoza et Don Juan

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Désirs (Guy de Maupassant)

Le rêve pour les uns serait d’avoir des ailes,
De monter dans l’espace en poussant de grands cris,
De prendre entre leurs doigts les souples hirondelles,
Et de se perdre, au soir, dans les cieux assombris.

D’autres voudraient pouvoir écraser des poitrines
En refermant dessus leurs deux bras écartés ;
Et, sans ployer des reins, les prenant aux narines,
Arrêter d’un seul coup les chevaux emportés.

Moi ; ce que j’aimerais, c’est la beauté charnelle :
Je voudrais être beau comme les anciens dieux,
Et qu’il restât aux cœurs une flamme éternelle
Au lointain souvenir de mon corps radieux.

Je voudrais que pour moi nulle ne restât sage,
Choisir l’une aujourd’hui, prendre l’autre demain ;
Car j’aimerais cueillir l’amour sur mon passage,
Comme on cueille des fruits en étendant la main.

Ils ont, en y mordant, des saveurs différentes ;
Ces arômes divers nous les rendent plus doux.
J’aimerais promener mes caresses errantes
Des fronts en cheveux noirs aux fronts en cheveux roux.

J’adorerais surtout les rencontres des rues,
Ces ardeurs de la chair que déchaîne un regard,
Les conquêtes d’une heure aussitôt disparues,
Les baisers échangés au seul gré du hasard.

Je voudrais au matin voir s’éveiller la brune
Qui vous tient étranglé dans l’étau de ses bras ;
Et, le soir, écouter le mot que dit tout bas
La blonde dont le front s’argente au clair de lune.

Puis, sans un trouble au cœur, sans un regret mordant,
Partir d’un pied léger vers une autre chimère.
– Il faut dans ces fruits-là ne mettre que la dent :
On trouverait au fond une saveur amère.

Lorsque la sève monte et que le bois verdit,
Que de tous les côtés la grande vie éclate,
Quand au soleil levant tout chante et resplendit,
Le corps est plein de joie et l’âme se dilate.

Don Juan est un « mythe », au sens où c’est un personnage qui cristallise en lui un certain nombre de représentations. Il les incarne sous la forme de grands traits de caractère dont la généralité laisse le champ libre à de nombreuses interprétations.

Le succès de la pièce de théâtre « Le trompeur de Séville et le convive de pierre » de Tirso de Molina publiée en 1630 marque le début du mythe qui sera repris par pléthore d’auteurs, parmi lesquels figurent les noms prestigieux de Molière, Corneille et Mozart. Le personnage de Tomas dans l’insoutenable légèreté de l’être de Kundera peut être considéré comme un avatar moderne de Don Juan.

Les principaux traits de caractère de Don Juan sont :

  • Plaisir : féroce appétit de vivre, jouissance de chaque instant vécu ;
  • Égoïsme cynique : hypocrite, cynique et froid, il manipule hommes et femmes, séduit par le discours pour faire tomber la femme qu’il désire, promet mensongèrement le mariage, déshonore les femmes ;
  • Défi : fier et orgueilleux, Don Juan veut affirmer sa supériorité sur tout et tous, y compris la morale et la religion, moqueries constantes ;
  • Antisocial : totalement opposé aux devoirs qu’impose la vie sociale, totalement opposé au respect de l’autre et à la charité chrétienne ;
  • Matérialisme : libertin, athée, il vit dans l’instant, rejette toute morale ou religion, même en tombant dans les flammes de l’enfer ;
  • Pouvoir et conflit : violence verbale et physique, menaces, refus de la contrainte, abus du pouvoir de séduction, abus du pouvoir de position.

Ces traits de caractères sont des effets. Les différentes pièces représentant Don Juan ne permettent pas de remonter aux causes. De là sans doute les nombreuses interprétations de l’attitude donjuanesque qui toutes imaginent des causes différentes à ces effets : incompréhension paternelle (certains jugements du père de Don Juan sont énoncés dans les pièces, celle de Molière en particulier), croyance, mais perte de Dieu, fuite devant la condition humaine, etc. De là aussi la mythification de la figure de Don Juan. Don Juan, au même titre que les héros des mythes grecs, comme Persée ou Hercule, n’est pas vraiment humain. Il est un symbole figé ; il est la Séduction incarnée, comme Hercule est la Force incarnée.

L’Ethique se situe clairement par rapport à ces traits de caractères. Nous pouvons donner sa position par rapport, par exemple, à l’excès de désir sexuel. Mais nous ne pouvons pas analyser le personnage de Don juan, car nous ne pouvons pas remonter aux causes de ces effets et faire jouer des mécanismes intra et inter-psychiques  comme nous l’avons fait dans la lecture du roman de Milan Kundera.

  • Position face au plaisir.

L’Ethique ne préconise aucun ascétisme et ne rejette aucun plaisir. Toute joie, même passive, est bonne à prendre : « C’est pourquoi, user des choses autant qu’il se peut (non certes jusqu’au dégoût, car ce n’est plus y prendre plaisir) est d’un homme sage. Etc. » (Ethique, quatrième partie, Proposition 45,  scolie du corollaire 2).

Par contre, l’Ethique fait remarquer que les joies passives ne sont pas bonnes dans la mesure où elles sont excessives, ce qui est le cas du caractère souligné ici de Don Juan. En ce sens, Spinoza rejoint la préoccupation majeure de l’éthique grecque, de la mythologie à la philosophie, qui était de se méfier de tout excès, de l’ « ubris » : « Car les sentiments par lesquels nous sommes dominés chaque jour se rapportent la plupart du temps à quelque partie du corps qui est affectée plus que les autres ; et par suite les sentiments sont le plus souvent excessifs et enferment l’esprit dans la considération d’un unique objet, de sorte qu’il ne peut penser à d’autres, ( …) Mais en réalité, l’avarice, l’ambition, le désir sexuel, etc. sont des sortes de délire … » (Ethique, quatrième partie, scolie de la proposition 34).  Pour bien comprendre ce passage, il faut rappeler que par avarice, ambition, désir sexuel, etc. Spinoza entend le désir immodéré respectivement des richesses, de la gloire, des relations sexuelles, etc.

Et encore :

Ethique, quatrième partie, proposition 60 : « Le désir qui naît de la joie ou de la tristesse qui se rapporte à une, ou à quelques-unes des parties du corps, mais non à toutes, ne concerne pas l’utilité de l’homme tout entier ».

Le « chatouillement », et particulièrement la libido, entre clairement dans ce type de joie ou de tristesse.

Un tel désir, porté à l’excès, est malsain du fait de l’autonomie que s’arroge une partie de l’organisme par rapport aux autres est illusoire : en effet, c’est uniquement l’apport d’une cause extérieure qui confère à cette autonomie une apparence de réalité, alors qu’il est exclu dans les faits qu’une quelconque partie de l’organisme existe par elle-même durablement à part de l’organisation globale dont elle dépend.

Or, le fait d’être entraîné par un désir qui concerne exclusivement l’une des parties du corps, comme si celle-ci pouvait subsister par elle seule, se traduit mentalement dans la forme d’un attachement obsessionnel à l’objet qui est censé satisfaire ce désir : cet objet « occupe » l’âme au point qu’elle ne peut plus détacher son attention de lui, ce qui perturbe son fonctionnement en en restreignant le champ d’application, comme si elle n’était plus elle-même que l’idée de la partie du corps concernée par cet attachement maladif.

  • Les sentiments exprimés dans les caractères d’Egoïsme cynique et Défi.

L’orgueil (« l’amour de soi-même en tant qu’il affecte l’homme de sorte qu’il ait de lui-même une meilleure opinion qu’il est juste ») est un sentiment exacerbé chez Don juan. On a vu, grâce au mécanisme de la fausse motivation de Paul Diel que l’orgueil engendre la mésestime des autres. De là découlent les autres attitudes comme la moquerie, le mépris, le cynisme, etc. « qui se rapportent à la haine ou en naissent et qui sont mauvais » (Ethique, quatrième partie, corollaire 1 de la proposition 45).

  • Position face au caractère Antisocial.

Spinoza estime que l’homme libre, c’est-à-dire qui vit sous les préceptes de la Raison, doit accorder une importance primordiale aux valeurs communautaires ; loin de s’isoler de la collectivité, il considère que, sans elle et en dehors d’elle, sa liberté n’aurait aucun contenu.

« L’homme qui est conduit par la Raison est plus libre dans l’Etat où il vit selon le décret commun, que dans la solitude où il n’obéit qu’à lui seul » (Ethique, quatrième partie, proposition 73).

  • A propos du Matérialisme.

Le matérialisme est une doctrine philosophique qui soutient qu’il n’y a rien en dehors de la matière. Par conséquent, l’esprit n’en est qu’une émanation.

Spinoza n’est pas matérialiste, pas plus qu’il n’est spiritualiste. Pour lui, la Pensée et l’Etendue (le matériel) sont totalement disjointes et aucune des deux ne peut agir sur l’autre :

« Ni le corps ne peut déterminer l’esprit à penser, ni l’esprit ne peut déterminer le corps au mouvement, ni au repos, ou à quelque chose d’autre (s’il en est) » (Ethique, troisième partie, proposition 2).

Le corps et l’esprit, l’idée de ce corps, sont une seule et même chose, mais exprimée de deux façons différentes.

Il suit de cette position métaphysique que Spinoza ne peut pas être « matérialiste » au sens d’une personne qui s’attache essentiellement aux biens, aux valeurs et aux plaisirs matériels, comme l’est Don juan. En effet, une telle attitude reviendrait à réduire l’homme à sa seule expression matérielle.

  • A propos du Pouvoir

Il faut bien distinguer les notions de puissance et de pouvoir chez Spinoza.

La Nature est puissance infinie de création et tout être, dont l’homme, en tant que production de la Nature, a hérité de cette puissance ; il est un certain degré de puissance, apte à produire lui-aussi des effets dont il est la cause.

La notion de pouvoir apparaît dans la quatrième partie de l’Ethique, Appendice, chapitre 32 :

« L’humaine puissance est extrêmement limitée par la puissance des causes extérieures ; et par suite, nous n’avons pas le pouvoir absolu d’adapter à notre usage les choses qui sont hors de nous ».

Que signifie « exercer notre pouvoir sur une chose qui est hors de nous » ?

Tout est question de puissance. Exercer mon pouvoir sur une chose c’est désirer que cette chose consacre sa propre puissance à affirmer la mienne, c’est mobiliser sa puissance au service de la mienne.

Cette définition s’applique évidemment au cas des choses que sont les autres humains et dont violences physiques et verbales, menaces, contraintes, séduction et abus de la position sociale qu’est l’aristocratie sont les moyens utilisés pour parvenir à l’exercice de ce pouvoir.

On le voit : tous les traits de caractère cristallisés dans la figure mythique de Don Juan trouvent un écho dans l’Ethique. Ce sont les effets d’états passionnels qui y sont parfaitement étudiés.

Jean-Pierre Vandeuren

2 comments

  1. Spinoza et la Solitude
    Le 16/07/2011 Être et Devenir Marc Halévy
    «La solitude est le début du bonheur. Enfin plus d’humains dans les environs. Enfin le silence. Enfin vivre SA vie et non celle des autres. La plupart des gens seuls en sont ravis…… Ah, plus je connais les hommes, plus j’aime mes arbres et mon chien. Notre bonheur ne dépend que de nous; les autres sont un fardeau inutile. La solitude est une bénédiction. Elle est la liberté, elle est la vérité (chaque humain est définitivement seul face à lui-même et à sa vie … et c’est une joie philosophique extraordinaire)!»
    *
    Mon analyse:
    La lecture de l’Ethique de Spinoza me conduit à une réflexion. Pourquoi Spinoza effectue il cette proposition E4P73?:
    «L’homme qui est conduit par la Raison est plus libre dans la Cité où il vit selon le décret commun, que dans la solitude où il n’obéit qu’à lui-même».
    La Démonstration qui suit n’apporte pas d’information sur «….que dans la solitude où il n’obéit qu’à lui-même».
    Il indique dans cette même démonstration « ..que l’homme de raison ou libre peut s’accorder avec d’autres hommes libres».
    Mais il indique par trois fois (E4P35 Scolie, E4P54 Scolie et E4chXIII) clairement qu’il est RARE de trouver un homme qui vie sous la conduite de la Raison.
    Alors comment vivre dans la cité puisqu’il est rare de trouver un homme de Raison ?
    Donc vivre en solitude CQFD

    1. La solitude que Spinoza évoque dans cette proposition est celle que mènerait un ermite totalement en dehors de la société. il n’aurait effectivement qu’à obéir à ses propres décrets mais vivrait dans une impuissance extrême, donc dans une grande servitude.

      La solitude que vous évoquez, il me semble, est une solitude au sein de la société, c’est-à-dire soumis au décret commun, mais profitant des bienfaits sociaux, mais sans désir de côtoyer les autres, peut-être parce qu’ils considèrent ceux-ci comme ne vivant pas sous la conduite de la Raison. Une sorte de Schopenhauer, libre dans une certaine mesure, mais aigri.

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