Spinoza et Jane Austen

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Les romans de Jane Austen, romancière anglaise (1775 – 1817), dépeignent tous la vie des femmes dans la société anglaise de son époque avec leur préoccupation pratiquement exclusive de mariage et, si possible, d’ascension sociale. De fait, la condition féminine en ce début de XIXe siècle (et cela ne commencera à s’améliorer que plus d’un siècle plus tard, avec le droit de vote accordé aux femmes en 1918) est caractérisée par la dépendance totale, consacrée par le droit, de la fille à son père et de l’épouse à son mari. Une femme est alors estimée à l’aune de sa « mariabilité » et se doit donc de cultiver ses attraits physiques et ses talents d’agrément destinés à faire honneur au futur mari. De plus, les femmes peuvent se voir désavantagées par la transmission du patrimoine parental. Bien souvent, des clauses testamentaires prévoient que la fortune de la famille ira à un héritier mâle, peut-être un lointain cousin. Les filles de la famille se trouvent alors déshéritées, voire chassées de leur logis à la mort de leur père. De telles dispositions sont implicites dans plusieurs romans de Jane Austen comme « Orgueil et Préjugés ». Il n’est guère étonnant dans de telles conditions que Mrs Bennet, dans ce roman, ait pour premier souci, quasi obsessionnel, de « bien marier » ses cinq filles.

La société de cette époque se voit aussi soumise à un code moral de bonne conduite très strict : avoir un comportement honorable, respecter la hiérarchie sociale mais savoir se montrer aimable envers ses inférieurs et ne pas se montrer hautain ni méprisant, se comporter de façon honorable, ne pas dépenser plus que son revenu, …

Les héroïnes de Jane Austen, à l’instar de toutes les femmes de son époque, se trouvent ainsi soumises à de lourdes contraintes qui conditionnent leurs passions. Leur libération, au sens spinoziste, c’est-à-dire, le déploiement maximal de leur puissance d’être et d’agir à l’intérieur des contraintes, prend donc aussi une coloration particulière, certainement très différente de celle de l’époque actuelle où les femmes sont, en droit, placées sur un pied d’égalité totale avec les hommes. Jane Austen, elle-même restée célibataire, a su par ses analyses et son écriture, souvent ironique, trouver le moyen de déployer sa propre puissance d’être. Mais qu’en est-il de ses héroïnes ?

Avec les yeux de l’époque actuelle, on pourrait imaginer que l’attitude des héroïnes de Jane Austen devrait s’orienter vers des revendications « féministes ». De fait, ces héroïnes qui donnent vie aux romans en y exposant leurs préoccupations, leurs idées, leurs révoltes ou leurs sentiments d’injustice, sont souvent brillantes, analysent finement le monde qui les entoure et savent se montrer fortes. Des personnages comme Elizabeth Bennet (Orgueil et Préjugés) ou Emma Woodhouse (Emma) militent pour le féminisme par leur seule présence, si bien qu’une véritable « culture féminine » a peut-être pu émerger de ses livres, par l’identification des lectrices à ces personnalités marquantes. Mais leur propre attitude dans les romans n’est cependant pas de cet ordre. Elles se laissent entièrement soumettre au seul désir de mariage,  voyant dans sa réalisation l’unique possibilité de déploiement de leur puissance d’exister. Elles sont donc soumises aux circonstances extérieures (possibilités de rencontre) et aux objets extérieurs (les hommes à épouser), et n’ont, de ce fait, aucune puissance propre.

Jane Austen, après des pérégrinations romanesques, finit par accorder à ses héroïnes principales le bonheur de ce mariage avidement recherché, par la rencontre avec un prince charmant et cela dans le respect strict de tout le code d’honneur en vigueur, hormis celui de la conservation de la hiérarchie établie, puisque le mariage a lieu, en général, entre un homme de condition sociale et pécuniaire nettement supérieurs. Ses romans sont des contes de fées, à l’instar de Cendrillon et de la Belle au bois dormant, où une fille de condition inférieure, toujours extrêmement respectable et respectueuse des conventions sociales et des règles morales en vigueur, subit avec le sourire les vicissitudes existentielles et finit, par miracle, par trouver le prince charmant, riche et beau, qui la rendra heureuse et mère d’une nombreuse descendance.

Miracle, merveilleux. Les mots sont lâchés. On sait que toute l’œuvre de Spinoza, à commencer par le Traité Théologico-Politique, prend sa racine dans un combat contre les « miracles », création de l’imagination, seule source, selon lui, d’erreurs. «…  C’est pourquoi quiconque cherche les véritables causes des miracles, et s’efforce de comprendre les choses naturelles en philosophe, au lieu de les admirer en homme stupide, est tenu aussitôt pour hérétique et pour impie, et proclamé tel par les hommes que le vulgaire adore comme les interprètes de la nature et de Dieu. Ils savent bien, en effet, que l’ignorance une fois disparue ferait disparaître l’étonnement, c’est-à-dire l’unique base de tous leurs arguments, l’unique appui de leur autorité » (Ethique, première partie, Appendice).

Est-ce à dire que Spinoza, rejetterait ainsi toute création de l’imagination qui ferait intervenir le merveilleux et le miraculeux, comme les contes de fées, les mythes,  les romans de Jane Austen et toute «merveille » littéraire ou, plus généralement, artistique, en les considérant comme des « erreurs » ?  Rien n’est plus faux. Le montrer fera l’objet du prochain article.

Jean-Pierre Vandeuren

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