L’imagination selon Spinoza : un véritable Janus

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On sait que pour Spinoza la connaissance du premier genre qu’il nomme l’imagination est la seule source possible d’erreurs.

Voici d’abord comment il introduit les trois genres de connaissance :

« Il résulte clairement de tout ce qui précède que nous tirons un grand nombre de perceptions et toutes nos notions universelles : 1° des choses particulières que les sens représentent à l’intelligence d’une manière confuse, tronquée et sans aucun ordre (voir le Corollaire de la Propos. 29, partie 2) ; et c’est pourquoi je nomme d’ordinaire les perceptions de cette espèce, connaissance fournie par l’expérience vague ; 2° des signes, comme, par exemple, des mots que nous aimons à entendre ou à lire, et qui nous rappellent certaines choses, dont nous formons alors des idées semblables à celles qui ont d’abord représenté ces choses à notre imagination (voir le Scolie de la Propos. 18, partie 2) ; j’appellerai dorénavant ces deux manières d’apercevoir les choses, connaissance du premier genre, opinion ou imagination ; 3° enfin, des notions communes et des idées adéquates que nous avons des propriétés des choses (voir le Corollaire de la Propos. 38, la Propos. 39 et son Corollaire, et la Propos. 40, part. 2). J’appellerai cette manière d’apercevoir les choses, raison ou connaissance du second genre. Outre ces deux genres de connaissances, on verra par ce qui suit qu’il en existe un troisième, que j’appellerai science intuitive. Celui-ci va de l’idée adéquate de l’essence formelle de certains attributs de Dieu à la connaissance adéquate de l’essence des choses » (Ethique, deuxième partie, scolie de la proposition 20).

Les contes de fées, les fictions artistiques (poésie, prose romanesque, peintures, etc.) et mêmes scientifiques (hypothèses de travail, imagination de solutions) ou techniques (plans de constructions architecturales ou mécaniques) sont tous des « signes », des images, au sens de l’Ethique (« ces affections du corps humain, dont les idées nous représentent les corps extérieurs comme nous étant présents, nous les appellerons, pour nous servir des mots d’usage, images des choses, bien que la figure des choses n’y soit pas contenue. Et lorsque l’âme aperçoit les corps de cette façon, nous dirons qu’elle imagine » (Ethique, première partie, proposition 17, scolie)) et tombent donc dans la connaissance du premier genre, l’imagination, seule source d’erreurs par la proposition 41 de la deuxième partie de l’Ethique :

« La connaissance du premier genre est l’unique cause de la fausseté des idées ; celle du second et du troisième genre est nécessairement vraie ».

La philosophie étant en premier lieu la recherche de la vérité on pourrait croire dès lors que Spinoza soit amené à rejeter l’imagination puisqu’elle se trouve être la seule source d’erreurs. Ce qui serait à la fois triste – comment se passer des joies procurées par toutes les créations artistiques ? – et absurde – sans imagination, plus aucun travail scientifique ni technique ne serait possible. Mais ce serait aussi mal lire Spinoza. En effet, celui-ci parle de l’imagination comme seule cause de fausseté des idées, non comme erreur en elle-même.

Ainsi, le scolie de la proposition 17 de Ethique I, déjà mentionné, affirme : «Maintenant, pour indiquer ici par avance en quoi consiste l’erreur, je prie qu’on prenne garde que les imaginations de l’âme considérées en elles-mêmes ne contiennent rien d’erroné ; en d’autres termes, que l’âme n’est point dans l’erreur en tant qu’elle imagine » et poursuit, indiquant alors comment l’erreur se forme :

« mais bien en tant qu’elle est privée d’une idée excluant l’existence des choses qu’elle imagine comme présentes ».

L’Esprit humain ne tombe donc dans l’erreur que s’il se convainc de l’existence certaine des choses dont il ne se forme que des images. Il n’y a pas de mal d’imaginer par exemple des miracles (La mer Rouge s’ouvrant devant Moïse et son peuple), mais l’erreur s’installe lorsque, pour une raison ou l’autre (force de conviction de Moïse et de ses successeurs désirant exercer un pouvoir de domination sur le peuple hébreu), l’Esprit admet ces miracles comme ayant réellement existés. Les contes de fées sont enchanteurs, sauf à être persuadé de leur véracité jusque dans l’âge adulte.

(Les paragraphes qui suivent, jusque la conclusion, sont largement inspirés de l’article :

Yves Citton (Univ. Stendhal – Grenoble 3), « Merveille littéraire et esprit scientifique : une sylphide spinoziste ? », Fictions classiques, URL : http://www.fabula.org/colloques/document145.php)

Cependant, Spinoza, tout rationaliste et déterministe qu’il soit, rêve aussi d’un monde humain rempli le plus possible d’affects joyeux et le moins possible d’affects tristes. C’est pourquoi il s’efforce de théoriser la productivité positive de certaines des projections imaginaires humaines (rêves, chimères, fictions littéraires, scientifiques, techniques).

La préface de la quatrième partie de l’Éthique propose sur ce point une théorie du modèle qui porte en elle la possibilité d’un retournement des faiblesses de l’imagination en puissance de notre activité de création de fictions. Dans le parcours argumentatif de l’Éthique, cette préface se situe au moment où, après avoir posé les bases ontologiques de son système dans la partie I, ses assises épistémologiques et physiologiques dans la partie II, et enfin ses composantes psychologiques dans la partie III (consacrée à définir les affects), Spinoza va entrer dans le domaine des « sciences sociales » (ou « morales ») et de la philosophie politique : ce qui reste à penser à ce stade, c’est donc essentiellement la constitution d’un commun propre aux sociétés humaines. On peut résumer le mouvement de cette construction de la notion de modèle commun nécessaire à la cristallisation des communautés humaines en cinq points :

1. Précisons d’abord que comme souvent chez Spinoza, il faut commencer par balayer les illusions imaginaires dominantes avant de pouvoir proposer des idées plus adéquates. Cette préface vise donc en premier lieu à saper l’idée héritée qu’il y aurait un Bien et un Mal, un Beau et un Laid définis de façon objective et non relative. Ces types d’absolus auxquels se réfère la morale traditionnelle ne sont que des chimères, des êtres d’imagination à récuser radicalement.

2. Notons ensuite que Spinoza va puiser ses premiers exemples dans le domaine de l’architecture. Cette forme d’art et de création a de quoi nous intéresser en ce qu’elle permet mieux que toute autre de récuser le présupposé mimétique qui domine les théories esthétiques de l’âge classique : si l’on peut croire qu’un tableau « imite » une scène réelle que le peintre aurait pu avoir sous les yeux, ou que l’auteur de roman tente d’« imiter » la marche des actions humaines, l’architecture présente la double caractéristique (a) de ne pas chercher à imiter des formes déjà données par la nature et (b) de nous inviter à mesurer l’artefact en fonction de son aval (les utilisations que l’on en fera) plutôt que de son amont (une réalité prédéterminée à laquelle l’artiste devrait être « fidèle »).

Cette préface nous invite en effet à penser l’œuvre non comme une copie mimétique, mais comme l’invention d’un édifice, d’un microcosme propre à être habité, bref d’un monde. De fait, en plein triomphe de l’âge classique, Spinoza fait scandale précisément en ce qu’il conduit son lecteur à envisager toutes nos idées, toutes nos valeurs et tous les repères (faussement transcendants) par lesquels nous nous orientons dans la vie, comme relevant de la construction créative (donc relative, erratique et souvent hasardeuse) d’un monde habitable plutôt que de la conformité avec une « vérité », fixée une fois pour toutes, à laquelle il suffirait de nous « référer ».

3. Après avoir observé les maisons déjà existantes, après s’être informé des propriétés des différents matériaux et des besoins des futurs habitants, l’architecte dessine un plan, une forme visée ou encore un modèle  à réaliser. Contrairement à l’Appendice de la première partie, où Spinoza récusait l’image d’un plan pour représenter un univers qui n’a pas de Grand Architecte ou de Grand Horloger, il s’agit ici d’affirmer les vertus que revêt la notion de modèle dans la constitution du monde humain. Dès lors, tout un pan du vocabulaire moral qui avait été disqualifié par la réflexion ontologique va se voir remotivé et refondé sur une base socio-politique. Sans rien perdre de leur relativité, les notions de « perfection », d’« ordre », de « mérite », de « beauté » et de « bonté » vont se trouver redéfinies positivement à partir de l’affirmation créative d’un modèle projectif :

« Ces mots de bien et de mal, nous devons les conserver. Désirant en effet nous former de l’homme une idée qui soit comme un modèle que nous puissions contempler, nous conserverons à ces mots le sens que nous venons de dire. J’entendrai donc par bien, dans la suite de ce traité, tout ce que nous savons certainement être un moyen d’approcher de plus en plus du modèle que nous nous formons de la nature humaine ; par mal, au contraire, ce que nous savons certainement nous empêcher de atteindre ce même modèle. Et nous dirons que les hommes sont plus ou moins parfaits, plus ou moins imparfaits suivant qu’ils se rapprochent ou s’éloignent plus ou moins de ce même modèle »

On perçoit la torsion que subit l’idée classique d’un art (mimétique) censé représenter quelque chose de préexistant : le modèle exemplaire n’est plus placé à l’origine, au premier degré d’une chaîne de dégradations imitatives, mais à l’horizon futur du processus d’imitation ; il ne s’agit plus de retrouver, par dévoilement ou par réminiscence, une vérité donnée et perdue, mais de créer une réalité inouïe, inédite, jamais encore vue, jamais encore dotée d’existence à aucun moment de la vie passée de l’univers ; enfin, le modèle (de la bonne maison comme du bon citoyen) n’a plus rien de « naturel », mais est un artefact (idéel) qui permettra de produire des artefacts (matériels). En tant qu’il est forgé  par les hommes et que, au moment de sa conception du moins, il ne correspond à aucune réalité observable dans le monde actuel, un tel artefact exemplaire mérite d’être appelé une fiction.

4. Cette conception de la fiction comme modèle  s’inscrit chez Spinoza dans le cadre d’une dynamique de réformation morale (qui régit les quatrième et cinquième parties de l’Éthique) : il s’agit de mettre devant les yeux de l’esprit une certaine idée de l’homme offrant à chacun un modèle de la nature humaine  que nous puissions contempler, et auquel nous puissions nous référer pour distinguer entre ce qui nous est véritablement utile et ce qui nous est nuisible – un modèle qui nous permette d’accéder de plus en plus près à la perfection qu’il projette au-devant de nous. Pour reprendre la belle image proposée par Daniel Dennett, un tel modèle moralisateur ne relève plus d’un crochet céleste qu’une transcendance nous lancerait à partir des nues (a skyhook), mais d’une grue (a crane) qui ne permet aux hommes de s’élever au-dessus de leur condition naturelle que parce qu’ils s’en sont donné eux-mêmes les moyens artificiels. Nous touchons ici du doigt le mécanisme par lequel  l’imagination humaine débouche sur une puissance à s’auto-façonner d’animal prédateur en citoyen rationnel et éthique.

5. Rappelons enfin que Spinoza ajoute à cette mise en valeur de la puissance imaginative une condition d’innocuité de la fiction : « si l’esprit en imaginant comme présentes les choses qui n’existent pas, savait en même temps que ces choses n’existent réellement pas, il regarderait cette puissance d’imaginer comme une vertu et non comme un défaut de sa nature » (Ethique, première partie, proposition 17, scolie). On commentera ce principe en citant un ouvrage récent de Pascal Sévérac intitulé Le Devenir actif chez Spinoza. En analysant la façon dont Spinoza évoque la fiction d’un demi-cercle en mouvement autour de son axe pour engendrer l’idée de la sphère, et en donnant pour principe qu’une fiction peut être « une idée vraie à condition que soit pensée en même temps la raison pour laquelle elle affirme ce qu’elle affirme », il conclut :

« De même que la fiction du mouvement d’un demi-cercle est une idée vraie si et seulement si elle enveloppe simultanément l’idée de sa cause, à savoir le désir de former le concept de sphère, de même la fiction des notions de bien et de mal, de perfection et d’imperfection est une idée vraie si et seulement si elle pense simultanément sa raison interne : à savoir le désir de former une idée de l’homme qui soit un modèle de la nature humaine »

Autrement dit : pour être innocente, la fiction doit se faire métafiction. Contrairement aux diverses formes de discours religieux, qui exigent l’adhésion aux événements surnaturels qu’ils posent comme des miracles divins, la merveille littéraire offerte par les contes de fées remplit cette condition d’innocuité et ne fait donc nullement obstacle à l’esprit scientifique, dans la mesure où elle se dénonce elle-même comme une « fable » et dans la mesure où elle s’efforce de penser également « sa raison interne » (ou « l’idée de sa cause ») en affichant sa visée moralisatrice. Pour reprendre une autre opposition classique, la fiction cesse d’être un mensonge dès lors qu’elle se présente comme tel et qu’elle nous permet de comprendre pourquoi elle juge bon de nous mentir.

Concluons :

L’Esprit humain n’est rien d’autre que l’idée qui exprime, selon les lois de l’attribut Pensée, les vicissitudes temporelles d’un corps affecté, au cours de son existence, par une multitude d’autres corps. En tant qu’idée, l’Esprit est donc connaissance, et rien que connaissance, mais d’abord connaissance « du premier genre », c.à.d. imagination, puisque l’Esprit ne perçoit que par les affections du corps. Donc l’Esprit commence par être  imagination. L’homme prend ainsi conscience de son effort pour persévérer dans l’existence par l’imagination d’abord. Exister, c’est d’abord imaginer.

Mais l’imagination apparaît comme  un véritable Janus dont les deux visages opposés, chacun rivé au socle commun de la réalité sont  tournés, l’un,  vers la création et l’autre, vers l’illusion. Le premier établit un rapport positif entre l’ordre des images et celui des causes et réussit ainsi à donner vie à ses images, tandis que le second établit un rapport négatif entre ces deux ordres et entraîne l’individu dans un monde délirant, dissocié de l’existence.

(Ci-dessous, à la place des symboles (>    O    <) il faut imaginer deux têtes orientées à l’opposé l’une de l’autre)

Création ← Imagination   (>    O    <)    Imagination → Illusion

L’exemple emblématique de coexistence des deux visages de l’imagination est donné par Newton. D’un côté, Newton, immense savant, guidé par le désir de connaître a fait bondir la science en créant ses théories physiques et mathématiques. Par exemple, l’image de la pomme qui tombe est transformée en la théorie de la gravitation universelle. « L’intuition sans concept est aveugle, et le concept sans intuition est vide » (Kant)

De l’autre côté, guidé sans doute par la cupidité, il a consacré un temps énorme à l’alchimie, tentant de changer le plomb en or, illusion qui n’a fait que le distraire de ses préoccupations scientifiques. « Nous appelons illusion une croyance quand dans la motivation de celle-ci l’accomplissement du souhait vient au premier plan et nous faisons là abstraction de son rapport à la réalité effective. Il reste caractéristique d’une illusion qu’elle dérive des souhaits humains » (Freud).

(Ci-dessous, à la place des symboles (>    O    <) il faut imaginer deux têtes orientées à l’opposé l’une de l’autre)

Scientifique  (>    O    <)   Alchimiste

« Newton n’était pas le premier au siècle de la Raison, il était le dernier du siècle des Magiciens, le dernier des Babyloniens et des Sumériens, le dernier grand esprit qui perçait le monde du visible et de la pensée avec les mêmes yeux que ceux qui commencèrent à édifier notre patrimoine intellectuel il y a un peu moins de 10000 ans ».

John Keynes

Janus, gardien des portes, est le dieu du passage, passage vers une plus grande perfection d’un côté (Joie), vers une moindre perfection de l’autre (Tristesse).

(Ci-dessous, à la place des symboles (>    O    <) il faut imaginer deux têtes orientées à l’opposé l’une de l’autre)

Joie  (>    O    <)   Tristesse

On peut ainsi considérer l’Ethique comme une tentative de réorganisation des images en vue de favoriser le premier visage de Janus et voiler la vue du second.

Jean-Pierre Vandeuren

 

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