Conatus et hiérarchie des besoins

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Nous avons déjà observé précédemment que la psychologie, sensée être une science unique, celle de la psyché humaine,  s’éclate en une multitude de théories. Cela s’explique notamment par le fait que chaque chercheur part d’un problème particulier, le développe d’abord dans son cadre initial avant de tenter de l’étendre à une problématique plus générale. Il en est ainsi, par exemple, du problème de la détermination des choix, qui a donné lieu à diverses théories, dont la théorie homéostatique des besoins, qui a débouché sur la pyramide des besoins de Maslow et celle, dénommée ERG (Existence, Relation, Growth) de Clayton P. Alderfer.

Les différents niveaux de la pyramide de Maslow, en commençant par le niveau inférieur sont : 1. Besoins physiologiques et matériels (faim, soif, besoin de se vêtir, désir sexuel, sommeil, …) ; 2. Besoins de sécurité (survie, confort, tranquillité, …) ; 3. Besoins d’appartenance et de relations (fraternité, solidarité, convivialité, amour, …) ; 4. Besoins de reconnaissance (estime de soi et des autres, pouvoirs, bonheur, …) ; 5. Besoin de réalisation de soi (trouver sa voie, créer, se développer le plus possible, …). La théorie « ERG » regroupe en trois niveaux seulement les cinq précédents : 1. Existence (besoins physiologiques et sécurité physique) ; 2. Relation (sécurité interpersonnelle, besoins sociaux, estime des autres) ; 3. Growth (estime de soi, réalisation personnelle).

Contrairement à Maslow pour lequel l’accès aux besoins d’un niveau  ne peut être envisagé qu’après satisfaction des besoins des niveaux qui lui sont inférieurs, Alderfer n’impose aucune telle hiérarchisation entre les trois niveaux de la théorie « ERG », l’ordre d’importance pouvant en varier selon chaque individu.

Outre l’absence de définitions claires des concepts utilisés – que signifient exactement par exemple estime de soi et des autres, réalisation de soi, … ?-, ces théories psychologiques prennent des effets pour des causes – pourquoi ces différents besoins existent-ils ? Dès lors, elles sont finalement incapables de résoudre le problème pour lequel elles ont été conçues, à savoir de rendre compte des choix que chaque individu est amené à prendre, car ces choix se font souvent en contradiction apparente avec ses besoins. Une des raisons de cette lacune est qu’ elles ne distinguent pas ce qui relève des besoins de ce qui provient des désirs, tout simplement parce qu’elles n’envisagent même pas cette distinction, pourtant fondamentale pour l’être humain. Pourquoi un fanatique sacrifie-t-il jusqu’à son existence, un mystique vit-il dans le dénuement le plus complet ? Pourquoi, à un niveau moins extrême, décidons-nous souvent de postposer des besoins élémentaires pour en satisfaire d’autres moins importants ? La réponse spinoziste générale est que notre Conatus a été orienté dans un certaine direction…

Il n’est pas contestable que les besoins humains s’expriment nécessairement selon les trois plans qui sont sous-jacents aux niveaux considérés par ces théories homéostatiques : plans « matériel », social et spirituel. Ce qui manque à ces théories est la raison qui pousse l’être humain à se déployer selon ces trois plans. On aura compris que cette raison, selon Spinoza, n’est rien d’autre que l’essence de l’homme, son effort à persévérer dans son être, son Conatus.

L’homme doit  se nourrir, se vêtir, se loger, se protéger,  se reproduire, … Il n’est pas un empire dans un empire et doit lutter pour préserver sa vie matérielle propre et celle de son espèce. Cela suffit pour expliquer les besoins du niveau matériel ou « Existence » pour la théorie « ERG ». Cependant, dans la nature, la puissance propre de l’homme est très réduite et ses capacités à subvenir seul à ses besoins naturels relativement faibles. C’est pourquoi, pour faciliter la satisfaction de ses besoins matériels, l’homme  est naturellement amené à collaborer avec ses semblables et donc à vivre en société et ainsi à brider son droit naturel, qui équivaut à sa puissance propre, pour la mettre au service de cette société. C’est donc uniquement son intérêt propre qui le pousse à respecter les lois qui s’imposent pour la vie en commun. Mais la vie en société est un autre champ de bataille où s’affrontent les Conatus individuels. Cela explique la raison des besoins sociaux, comme ceux de reconnaissance, d’estime des autres, de pouvoirs. Enfin, l’homme est doué d’une conscience, de la faculté de former des idées de ses idées, d’où surgissent toutes les questions « existentielles » : d’où est-ce que je viens, où vais-je, que puis-je, … ? Ce sont de réels besoins spirituels, à nouveau expliqués par le Conatus.

Mais la théorie du Conatus ne sert pas qu’à justifier la mise en évidence des différents plans des besoins humains. Il faut se souvenir que le Conatus, à l’origine sans orientation précise, va s’incarner dans des désirs spécifiques qui vont orienter l’existence de l’individu. C’est ici que la distinction entre besoins et désirs prend toute son importance. Rappelons ce que nous en disions dans notre article intitulé « les sentiments » :

En termes plus modernes, le désir est donc une tendance devenue consciente d’elle-même, qui s’accompagne de la représentation du but à atteindre et souvent d’une volonté de mettre en œuvre des moyens pour atteindre ce but. Le désir est à distinguer du besoin, qui renvoie au manque et à ce qui est utile pour le combler. Dans la distinction entre « désir » et « besoin », on peut voir le désir comme une caractéristique de l’individu dans ce qu’il a d’unique. Ainsi le désir est particulier et donc propre à chacun. Désir et besoin se distinguent aussi par la nature de l’objet visé. L’objet du besoin procède d’une fonction que l’individu vise à travers lui, alors que l’objet du désir représente quelque chose d’autre que lui-même. Il y a dans le désir une dimension symbolique de représentativité de l’objet visé. Le besoin est de l’ordre de l’avoir; le désir est de l’ordre de l’être.

Si l’on revient aux trois plans à travers lesquels se déploie le Conatus, on constate que c’est dans le plan « spirituel » que va se décider l’orientation d’une vie individuelle. Le besoin naturel de réponse aux questions qualifiées d’ « existentielles » peut être identifié au Conatus à ce niveau de déploiement et la réponse que l’individu va y apporter deviendra un désir orientant son existence : désir de possessions matérielles, désir de sensualité, désir de pouvoirs et d’honneurs (notons que ce sont là les désirs que de nombreux philosophes, dont Spinoza, considèrent comme vains ou excessifs :

« Les objets en effet qui se présentent le plus fréquemment dans la vie, et où les hommes, à en juger par leurs œuvres, placent le souverain bonheur, se peuvent réduire à trois, les richesses, la réputation, la volupté. Or, l’âme est si fortement occupée tour à tour de ces trois objets qu’elle est à peine capable de songer à un autre bien » (Traité de la Réforme de l’Entendement, paragraphe 3).),

désir de finalité, désir de vérité, …

Ainsi, au moins dans nos sociétés occidentales où la survie matérielle de chacun est en général  assez bien assurée, il faut, selon le point de vue qui vient d’être développé, et contrairement à celui de Maslow, considérer que le plus haut niveau, celui de la « réalisation de soi » (dans les termes de Maslow) ou celui nommé « Growth » par Alderfer, est le plus important de tous car c’est là que se décide l’orientation que l’individu imprime à son Conatus. On comprend alors aisément pourquoi le fanatique peut être amené à sacrifier jusqu’à son existence, pourquoi le mystique vit de peu, …

Jean-Pierre Vandeuren

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