Spinoza et l’Ecclésiaste

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L’Ecclésiaste est un livre extraordinaire, au sens littéral du terme : il fait partie de la Bible hébraïque mais la religion y semble presque totalement absente n’y étant mentionnée que tout à la fin. Son auteur (« celui qui s’adresse à la foule ») apparaît presque comme un philosophe athée qui, par peur des éventuelles représailles ou pour respecter la tradition hébraïque ou encore par absence de solution immanente à la noirceur de la condition humaine qu’il dépeint, se résout, faute de mieux, à faire appel à la solution transcendante divine. Le pessimisme des descriptions fait penser à un précurseur de Schopenhauer.

Son thème est celui de la vanité (au sens de « ce qui est vain », vanité signifiant littéralement en hébreu vapeur, buée, haleine, souffle léger) des choses humaines. Le livre s’ouvre et se ferme sur un constat d’impuissance et de pessimisme : Tout est vain, c’est-à-dire futile et insignifiant. « Vanités des vanités, tout est  vanité ». La sagesse équivaut au chagrin, le savoir à la douleur : « Qui accroît sa science accroît sa douleur ». Le sage et l’insensé connaissent le même sort dans la mort et l’oubli. L’insécurité causée par la menace constante de la mort et par l’injustice régnant parmi les hommes, l’impossibilité de connaître les plans de Dieu pour le monde, rendent le destin de l’homme fragile et insaisissable.

Face à ce constat, le livre insiste sur l’importance de cette vie comme le seul champ d’activité et de réalisations importantes pour l’homme avant qu’il ne s’en aille dans l’éternité, de « prendre du plaisir avec la femme que l’on aime » et de « respecter les Commandements ; car c’est là tout le devoir de l’homme ». L’avant-dernier vers du dernier chapitre est : « Écoutons la fin du discours: Crains Dieu et observe ses commandements. C’est là ce que doit faire tout homme ».

Toute réflexion sur la vie, toute vraie philosophie, est motivée par le constat d’absence apparent de « sens »  de l’existence qui angoisse du fait du désir de finalité ancré en tout être humain. Et cette réflexion, pour être utile à l’homme, pour lui proposer un remède à son angoisse, à sa difficulté de vivre, à ses problèmes existentiels naturels, doit déboucher sur une éthique. Qu’est-ce qu’une éthique ? L’ethos grec désigne les mœurs (ce que les Latins appellent mores), les normes plus ou moins explicites de la vie commune. Quand les philosophes anciens – Aristote, Epicure, Sénèque, par exemple – construisent une éthique, il s’agit de définir les fins générales de la vie humaine et les moyens pour atteindre ces fins. Une éthique a donc une partie descriptive (qu’est-ce que l’âme humaine, comment est-elle affectée, que peut-elle ?) et une partie normative. L’Ethique de Spinoza répond évidemment à ces réquisits. Elle comporte une théorie générale de l’âme humaine (Partie II) et  des affections de l’âme ou des sentiments (Partie III). La quatrième partie étudie ce que peut et ne peut pas l’âme humaine et esquisse une morale. Enfin la partie V définit le souverain bien, la béatitude.

L’Ecclésiaste se rapproche de ces critères, bien qu’il se borne à constater, sans même tenter d’expliquer (« Tout est difficile à expliquer ; l’homme ne peut se rendre compte de rien »). Tout comme le fera Spinoza dans son Traité de la Réforme de l’Entendement, l’Ecclésiaste constate le caractère vain des préoccupations habituelles des hommes, recherche excessive des plaisirs sensuels, de la richesse et des honneurs, auxquelles il ajoute, contrairement à Spinoza, l’accroissement des connaissances, dans lequel il ne voit qu’accroissement de douleur, comme pour le reste. Ne subsiste alors que la solution épicurienne de profit sans excès des plaisirs terrestres simples, auquel il ajoute, afin sans doute de préserver autant que possible la vie en société, le respect des commandements divins.

Le texte est beau, tragiquement beau, mais l’homme guidé par la Raison ne peut qu’être déçu par le manque de justifications théoriques de cette éthique. L’Ecclésiaste ne relève que de la connaissance du premier genre : constatation des ressentis et soumission aux ouï-dire et aux opinions.

Dans la quatrième partie de l’Ethique, Spinoza se penche aussi sur cette « impuissance humaine » et cite l’Ecclésiaste (« Qui accroît sa science accroît sa douleur »), en lien avec le vers d’Ovide,  «Je vois le meilleur et je l’approuve, je fais le pire » (Scolie de la proposition 17) après y avoir examiné les causes de cette attitude qui peut sembler paradoxale. Elle est cependant tout-à-fait dans l’ordre des choses car les hommes sont naturellement plus émus par les opinions que par la Raison vraie. A cela plusieurs causes qui sont démontrées dans les propositions qui précédent ce scolie.

Suivons, dans les grandes lignes,  la présentation que Denis Collin fait de cette partie de l’Ethique :

Les propositions 9 à 13 exposent les principes d’une mécanique des passions. En effet, comme les sentiments sont classés dans la partie III en termes de puissance, on passe ici à leur combinaison dynamique, ce qui est bien une mécanique des passions. Ces propositions étudient les causes de variation d’intensité des passions. La gradation de l’intensité varie du plus au moins suivant plusieurs paramètres :

1.       Imagination de la cause comme actuelle ou non : par exemple le cœur de l’amant bat plus fort s’il sait l’aimée dans la pièce d’à côté et non à 5000 kms de lui  (Proposition 9).

2.       Imagination de la cause comme présente ou non. Par exemple, la colère contre une chose passée est toujours plus faible que la colère contre une chose présente (Proposition 9 aussi).

3.       Imagination de la cause dans le futur proche ou dans le futur plus lointain. L’étudiant est moins anxieux face à l’examen en début d’année qu’à l’approche de la date fatidique (Proposition 10).

4.       Imagination de la cause comme nécessaire, possible ou contingente. Ce qui est nécessaire en effet est doté de la certitude, ce qui est possible est annoncé, alors que ce qui est contingent peut avoir lieu tout aussi bien que son contraire. Par exemple, nous redoutons plus la mort que la maladie, et plus la maladie qu’une tuile qui pourrait tomber d’un toit (Propositions 11, 12 et 13).

Face à ce système des passions dont Spinoza vient d’exposer les lois quantitatives, la raison apparaît impuissante. C’est ce qu’exposent les propositions suivantes.

La connaissance vraie du bon et du mauvais ne peut, en tant que vraie, contrarier aucun sentiment ; elle ne le peut qu’en tant qu’elle est considérée comme un sentiment (Proposition 14).

Connaissance vraie et sentiments sont incommensurables. Ils ne sont pas du même ordre. Spinoza nous dit que le sentiment étant une idée qui exprime une force d’exister du corps, plus ou moins grande qu’auparavant, il n’a, en lui-même, rien de positif qui pourrait être enlevé par la présence du vrai. Mais on a vu dans les propositions 57 et 58 de la partie III que la connaissance rationnelle est source de joie et que donc nous pouvons être affectés en tant que nous sommes actifs. Donc la connaissance vraie du bon et du mauvais peut réduire un sentiment dans la mesure où elle est source d’un sentiment plus fort. On ne sort donc pas de la mécanique des flux de la vie affective.

Par conséquent, un Désir né de la connaissance vraie peut être détruit, vaincu, par la force plus grande d’une passion, dit la proposition 15. Et en particulier, nous dit la proposition 16, les désirs rationnels de choses futures succombent facilement devant les désirs irrationnels de choses présentes. Le toxicomane désire se déprendre de la drogue en vue de la santé future mais il succombe au désir de sa drogue présente. La proposition 17 confirme que l’appétit immédiat, pour les raisons exposées dans la proposition 10, a le plus souvent l’avantage.

Mais Spinoza, après ces constats désillusionnants, ne rejoint pas le camp des contempteurs de l’homme en dénonçant la puissance des appétits sensuels. Même si « qui accroît sa science, accroît sa douleur »,  il s’agit de refuser les illusions consolatrices, comme celles proposées par les religions, et de déterminer précisément ce que peut et ce que ne peut pas la Raison dans le gouvernement des sentiments. Ce qui est accompli par la suite de l’Ethique, qui est très éloignée de celle proposée par l’Ecclésiaste …

Jean-Pierre Vandeuren

2 comments

  1. A chacun sa lecture …
    Je vois L’Ecclesiaste comme un extraordinaire chef d’œuvre d’humour noir dans lequel l’auteur dresse avec jubilation (il n’a rien d’un désespéré), un portrait tellement systématiquement sombre de la situation humaine que cela en devient réjouissant.
    Si quelqu’un creuse un puits, bien entendu il ne manquera pas de tomber dedans et s’il se met en tête d’arranger un mur, mais c’est bien sûr, un serpent le mordra car, comme il l’écrit :
    « Qui creuse un puits tombe dedans ;
    qui sape un mur, le serpent le mord.
    Qui lève des pierres, se blesse avec ;
    qui fend du bois peut se faire mal.
    L’homme que décrit L’Ecclesiaste ressemble à ces héros de bandes dessinées qui vont de catastrophes en catastrophes. Avec eux, on est tranquilles, le pire est toujours sûr.
    Il me plaît de penser que Spinoza devait particulièrement estimer cet humour juif au second degré, lui qui écrivait à Blyenbergh :
    « Si quelque homme voit qu’il peut vivre plus commodément suspendu au gibet qu’assis à sa table, il agirait en insensé en ne se pendant pas ».
    Jean-Pierre Lechantre

    1. Encore une fois, je ne peux que m’incliner devant la pertinence de votre remarque. A chacun sa lecture car chacun vit sa sensibilité du moment. Heureusement, nous pouvons partager nos points de vue et ainsi nous ouvrir respectivement d’autres horizons : « Rien n’est plus utile à l’homme que l’homme lui-même ».
      Merci pour vos partages.

      Jean-Pierre Vandeuren

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