Essai de pédagogie spinoziste

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Dans cet article nous entendrons par « pédagogie »  une méthode  dont l’objet est d’assurer l’adaptation réciproque d’un contenu de formation et des individus à former. Il peut s’agir de l’enseignement scolaire général à quelque niveau que ce soit, comme de l’enseignement d’une matière quelconque à un public tout aussi quelconque. Il y a donc deux entités qui doivent être mises en relation : la personne qui reçoit l’enseignement et la matière à enseigner. Une telle méthode, pour être efficace doit donc se baser sur deux conceptions : une de la nature humaine et une de la connaissance. Le spinozisme fournit de telles conceptions et on peut élaborer les principes d’une pédagogie qui les respecterait.

  1. Le concept spinoziste central de la nature humaine est le fait que tout homme est un degré de puissance et que son essence actuelle, c’est-à-dire en acte, dans l’existence, est l’effort pour affirmer cette puissance en produisant des effets dont il est la cause, sinon unique, du moins principale.
  2. Par ailleurs, Spinoza considère aussi que l’homme ne peut vraiment comprendre une notion qu’en la reconstruisant lui-même.

Conséquence : de ses deux principes fondamentaux, il apparaît que le maître mot d’une pédagogie spinoziste serait vraisemblablement « activité » : activité au double sens de déploiement de la puissance propre de l’élève  et  de participation active à l’enseignement.

En pratique, les deux sens de cette activité sont étroitement liés car un travail personnel sur une notion est automatiquement une affirmation de la puissance propre de l’élève. L’approche pédagogique dite « enseignement par problèmes » qui consiste à faire retrouver et utiliser par l’étudiant les notions théoriques utiles pour résoudre des problèmes spécifiques posés, est en concordance avec cette exigence d’activité. Proposer par exemple de mesurer la hauteur d’un arbre peut-être un excellent problème pour faire comprendre la nécessité des notions trigonométriques (relations entre les mesures des angles d’un triangle et celles de ses côtés) ainsi que leur utilisation élémentaire.

  1. Pour Spinoza aussi « l’union fait la force ». Plus précisément :

« Si même nous regardons attentivement notre esprit nous verrons que notre entendement serait moins parfait si l’esprit était isolé et ne comprenait rien que soi-même. Il y a donc hors de nous beaucoup de choses qui nous sont utiles, et par conséquent désirables. Entre ces choses, on n’en peut concevoir de meilleures que celles qui ont de la convenance avec notre nature. Car si deux individus de même nature viennent à se joindre, ils composent par leur union un individu deux fois plus puissant que chacun d’eux en particulier : c’est pourquoi rien n’est plus utile à l’homme que l’homme lui-même. Les hommes ne peuvent rien souhaiter de mieux, pour la conservation de leur être, que cet amour de tous en toutes choses, qui fait que tous les esprits et tous les corps ne forment, pour ainsi dire, qu’un seul esprit et un seul corps ; de telle façon que tous s’efforcent, autant qu’il est en eux, de conserver leur propre être et, en même temps, de chercher ce qui peut être utile à tous ; d’où il suit que les hommes que la raison gouverne, c’est-à-dire les hommes qui cherchent ce qui leur est utile, selon les conseils de la raison, ne désirent rien pour eux-mêmes qu’ils ne désirent également pour tous les autres » (Ethique, quatrième partie, scolie de la proposition 18).

Conséquence : le travail fourni par les étudiants doit se faire en groupe. C’est aussi un des principes de « l’enseignement par problèmes ».

  1. Tout au long de l’Ethique, Spinoza insiste sur la nécessité de favoriser les aptitudes de l’esprit et du corps :

« L’esprit humain est apte à percevoir un très grand nombre de choses, et d’autant plus apte que son corps peut être disposé d’un plus grand nombre de façons » (deuxième partie, proposition 14).

« Tout ce qui dispose le corps humain de telle façon qu’il puisse être affecté de plusieurs manières, tout ce que le rend propre à affecter de plusieurs manières les corps extérieurs, tout cela est utile à l’homme, et d’autant plus utile que le corps est rendu plus propre à être affecté de plusieurs manières et à affecter les corps extérieurs ; au contraire, cela est nuisible à l’homme, qui rend son corps moins propre à ces diverses fonctions » (Quatrième partie, proposition 38).

« Qui a un corps apte au plus grand nombre d’actions, a un esprit dont la plus grande partie est éternelle » (Cinquième partie, proposition 34).

Conséquence : l’enseignement doit favoriser les activités corporelles : sports, activités manuelles, … et diversifier les autant que possible les approches théoriques des notions abordées.

  1. L’Ethique met en évidence la force de la joie et la négativité de la tristesse :

« Toute chose qu’on se représente comme conduisant à la joie, on fait effort pour qu’elle arrive ; si au contraire, elle doit être un obstacle à la joie et mener à la tristesse, on fait effort pour l’écarter ou la détruire » (Troisième partie, proposition 28).

« Quand l’âme se contemple soi-même et avec soi sa puissance d’action, elle se réjouit ; et d’autant plus qu’elle se représente plus distinctement et soi-même et sa puissance d’action » (Idem, proposition 53).

« Le désir qui provient de la joie est plus fort, toutes choses égales d’ailleurs, que le désir qui provient de la tristesse » (Quatrième partie, proposition 18).

Conséquence : l’enseignement doit aussi prôner tout ce qui favorise la joie : le rire, les jeux, la convivialité, les éloges, les récompenses, … et bannir tout ce qui est synonyme de tristesse, comme les punitions.

 

Parmi les diverses pédagogies générales existantes, il nous a semblé que la « méthode Freinet » satisfaisait la plupart des principes spinozistes énoncés ci-dessus. Freinet a théorisé sa méthode sous le nom de « méthode naturelle » :

Freinet est parti de l’ennui des enfants. S’ils s’ennuient, ils ne peuvent pas apprendre. D’où les problèmes d’autorité et l’imposition de sanctions, et par voie de conséquence, l’échec scolaire et les inégalités. Mais pour quelles raisons les élèves s’ennuient-ils ? Ils ne s’ennuient pas parce qu’ils ne veulent pas travailler mais parce que le travail qui leur est demandé leur est imposé de l’extérieur, sans référence à leur dynamique propre. La classe traditionnelle prive l’enfant des ressources créatives du désir. Freinet décide alors de partir du primat du désir : « L’être humain est dans tous les domaines animés par un principe de vie, qui le pousse à croître à se perfectionner… afin d’acquérir un maximum de puissance sur ce qui l’entoure ». Peut-on imaginer conception plus spinoziste que celle-ci ?

Dans la réalisation de ce processus vital, pour son affirmation normale, chacun mobilise sa puissance. L’éducateur doit voir des puissances de vie dans les élèves. Chaque enfant est une puissance de vie singulière. Chacun cherche son propre mode d’évolution, pour grandir. Cette évolution a une histoire personnelle. Elle varie en fonction des diminutions et des accroissements de la puissance investie. Quand un enfant présente un texte devant ses condisciples, il ressent un sentiment de puissance, d’où une jubilation, une satisfaction intérieure dirait Spinoza. C’est le signe que la vie a réussi .Quand après plusieurs tâtonnements, un enfant redécouvre seul la méthode de Gauss, il éprouve dans sa solitude et devant le groupe un sentiment de puissance. C’est une expérience cruciale intellectuelle, affective et sociale. Freinet est en accord avec Aristote : «  Il n’y a qu’un seul principe moteur : la faculté désirante » et Spinoza, évidemment : «  Le désir est l’essence de l’homme ».

Pour favoriser la puissance créatrice de l’enfant, la méthode naturelle organise le tâtonnement expérimental. Chaque enfant devient auteur de son enseignement.

La méthode naturelle vise aussi à créer un milieu favorisant les accroissements de puissance. Elle organise leur rencontre et leur amplification mutuelle dans un contexte coopératif. En cela, elle est également spinoziste.

Les enfants se rencontrent par leur désir de vivre. C’est grâce aux autres que la liberté existe. La méthode naturelle est ainsi un principe éthique : la coopération enrichit les puissances de vie, sans aucun effet de pouvoir. Ce n’est pas un partage des pouvoirs. Le pouvoir est toujours effectuation d’une puissance au détriment d’une autre. C’est donc l’inverse qui se produit quand il y a coopération. On partage ses découvertes, et en transmettant, on enrichit les autres. L’enfant partage car c’est plus humain et c’est plus joyeux. Freinet voyait aussi un apprentissage naturel par l’imitation, ce qu’il appelait « la loi de résonance » : « L’individu éprouve un besoin psychologique et fonctionnel d’accorder ses gestes […] avec les individus qui l’entourent. Tout désaccord est senti comme une désintégration.  Il est donc naturel que l’enfant accorde ses gestes et ses cris à l’unisson […] ».

Jean-Pierre Vandeuren

6 comments

  1. Bonjour,

    La méthode Feinet n’a pas toujours bonne presse. Il parait qu’effectivement certain enfants apprennent très bien mais d’autre se laissent porter par le groupe et restent passif tout au long de leur scolarité.
    Typiquement dans un groupe de travail, certain feront le gros du boulot alors que d’autres se feront tout petit pour profiter du travail des autres.
    Cette passivité induite par le groupe ne me semble donc pas cohérente avec la vision Spinosiste.

    Cependant, voici un aspect dont l’efficacité pourrait être quantifiée.
    A-t-on des statistiques (moyenne + écart type) sur les résultats CEB des élèves sortant des écoles Feinet ?

    Bonne soirée,

    Mikhaël

    1. Je ne me suis intéressé qu’aux principes qui guident la méthode Freinet, pour souligner qu’ils s’accordaient avec ceux que l’on pouvait déduire des conceptions spinozistes de la nature humaine et de la connaissance. Je n’ai aucune connaissance ni expérience de leur mise en application et je ne connais pas les statistiques de réussite. Mais il y a évidemment toujours loin de la coupe aux lèvres et l’application de principes se heurte toujours à des difficultés, comme, par exemple, celle que tu cites, à savoir la présence de « tire-au-flanc ». Mais cette attitude s’explique fort bien. Il s’agit d’élèves qui s’imagine que leur utile propre réside dans cette utilisation du groupe à leur profit. En ce sens, ils ont une idée inadéquate de cette utilité, de ce profit personnel. Le rôle d’un éducateur « spinoziste » serait alors de parvenir à leur montrer l’inadéquation de leurs idées et à tenter de les rendre adéquates. C’est tout le travail d’une philothérapie spinoziste.

  2. Même pour les élèves qui adhèrent à la méthode, je partage votre avis concernant le rôle de l’éducateur « spinoziste ». En effet, l’Ethique nous a appris que c’est du lieu même de l’inadéquat que va surgir l’adéquat exprimé par les « notions communes » du travail de groupe qui lui procède de la rencontre entre « les corps » des élèves. Du groupe sortira toujours des « idées inadéquates », mais c’est à l’enseignant d’aider l’élève a en dégager « les idées adéquates » qui y sont mêlées.

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  4. Bonjour,

    J’ai découvert Spinoza via Bergson et je sais avec certitude ( dans la joie) que notre philosophe va m’accompagner ma vie durant.
    Il n’est pas de question que je me pose sans que Baruch ne puisse fournir les outils pour me permettre d’y répondre.
    C’est par le plus grand des hasards que je découvre votre blog et je me réjouis de trouver en vous le bien le plus utile, un homme sous la conduite de la raison qui plus est inspiré par Spinoza.
    Je ne cache pas mon enthousiasme comme vous l’aurez compris.
    Educateur moi-même, j’essaie d’aborder la question d’une pédagogie spinoziste à travers notamment la notion géniale d’affect.
    Je n’en suis qu’au début mais je savoure mon cheminement chaque jour avec une profonde gratitude pour M Baruch Spinoza.

    Merci

    1. Bonjour,

      Je vous remercie vivement pour votre commentaire chaleureux. Je pense comme vous que Spinoza peut nous aider à aborder toute question existentielle et à tracer des chemins de vie balisés par la Raison, donc nous permettre d’être actifs, autant que faire se peut, en toute circonstance. Et le partage de nos découvertes nous rend beaucoup plus puissants.

      Jean-Pierre Vandeuren

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