Spinoza et le suicide

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« Dans l’étroitesse de la vie humaine j’ai choisi la voie de l’éternité »

Yukio Mishima, écrivain japonais (1925-1970), se suicida en 1970, quelques jours après avoir mis un point final au dernier volume de son grand cycle romanesque, prémonitoirement intitulé « L’ange en décomposition ». Il laissa sur son bureau les simples mots que nous avons repris en épigraphe.

L’homme recherche le bonheur et la joie, mais dans cette quête rencontre de multiples obstacles qui s’opposent à leur possession, constatation presque triviale qui remonte aux temps les plus reculés :

« Le bonheur est chose absolument impossible, car le corps est accablé de nombreuses souffrances, l’âme qui participe à ces souffrances du corps en est aussi troublée, enfin la Fortune empêche la réalisation de bon nombre de nos espoirs, si bien que pour ces raisons le bonheur n’a pas d’existence réelle » (Hégésias de Cyrène, aux environs de 340 av. JC).

D’où la tentation du suicide pour répondre à ce désespoir imaginaire. Camus en fait même le thème initial de ses réflexions :

«  Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide » (phrase inaugurale du « mythe de Sisyphe »).

Pour Spinoza, il s’agit là encore d’une déviation du Conatus de l’homme par un désir né de l’imagination et non de la Raison :

« La chose du monde à laquelle un homme libre, c’est-à-dire vivant suivant les seuls conseils de la Raison, pense le moins, c’est la mort, et sa sagesse n’est point la méditation de la mort, mais de la vie » (Ethique, quatrième partie, proposition 67).

En effet, pour lui, l’essence actuelle de l’homme est de persévérer dans son être, ce qui exclut évidemment d’emblée la tentation de vraiment désirer mettre fin à sa propre existence, sauf à laisser son Conatus se vaincre par des causes extérieures :

« … que ceux qui se donnent à eux-mêmes la mort sont des impuissants, vaincus par des causes extérieures en désaccord avec leur nature » (Idem, scolie de la proposition 18).

Comment expliquer le fait qu’un individu agisse contre lui-même en allant jusqu’à se détruire ?

On ne désire détruire quelque chose que si l’on en a de la haine. Vouloir se détruire provient donc d’un sentiment de haine de soi. Cette haine de soi est définie dans l’Ethique (définition 29 des affects) :

« L’abjection consiste à penser de soi moins de bien qu’il ne faut sous l’impression de la tristesse »

Comment expliquer l’émergence d’un tel sentiment alors que « la nature humaine, considérée en elle-même, fait effort, en tant qu’il est en elle, contre de telles passions » ?

Ce sentiment, parce qu’il est une tristesse, est nécessairement une passion, c’est-à-dire s’explique à la fois par notre nature et celles des causes extérieures. Nous le subissons au point que ce sont les causes extérieures qui nous mènent et orientent notre Conatus dans une direction qui lui est en fait défavorable car nous nous laissons guider par notre imagination qui ne connaît ces causes extérieures que par le biais des perceptions que nous en avons et non véritablement en elles-mêmes. Plutôt que de voir la richesse infinie de la réalité, nous entrons dans un délire perceptif qui nous la restreint à nos seules images. Tel est le sens de l’expression utilisée par Mishima, « Dans l’étroitesse de la vie humaine » : nous sentant à l’étroit dans cette vie dont nous nous imaginons qu’elle s’oppose continuellement à notre recherche de joie et de bonheur, nous préférons « choisir la voie de l’éternité ».

Ainsi, lorsqu’Emma Bovary se hait elle-même, avant de se suicider, certes,  éprouve-t-elle une profonde tristesse, mais elle attribue cette tristesse à sa perversion, à un défaut de sa nature. Elle oublie donc, premièrement que la tristesse est une passion et qu’une passion est, par définition, une affection par une réalité externe et non interne, deuxièmement que ce qui affecte dans la passion est toujours un ensemble de causes (en l’occurrence, elle est ruinée, son mari est désespéré, ses amants l’ont quittée, etc.) et non pas une cause unique, troisièmement que l’abjection, la dépréciation de soi, imaginée comme défaut intrinsèque de notre nature, est toujours vécue comme le signe d’une catastrophe irréversible, définitive, comme punition fatale, ce qui est pure superstition. Emma Bovary a donc réduit sa vie à un ensemble d’images d’elle-même, induites par des causes extérieures, et  qui l’ont entraînée dans un délire et conduite à sa propre destruction.

Un exemple plus proche nous est donné par le comportement de Georges, personnage principal du film « La Mer à Boire » de Jacques Maillot, personnage interprété par Daniel Auteuil. Ce film est inspiré par le suicide d’un artisan de La Rochelle, suite à la mise en liquidation de son entreprise de construction de bateaux. D’ailleurs, dans le film,  un ami proche de Georges se suicide dans de telles circonstances.

L’histoire du film, pour ceux qui ne l’auraient pas vu :

Veuf depuis huit ans, Georges Pierret, la cinquantaine, dirige son chantier naval comme un fil qui le relie à la vie. Yannick, son directeur de fabrication, Hassan, son chef d’atelier, Richard, le commercial, Hyacinthe, Luis ou Jessica, ses employés, tous, autour de lui, contribuent à la réussite de l’entreprise.
Tout s’écroule lorsque Georges apprend par son banquier que sa ligne de crédit va être supprimée. La décision vient de Paris. Le destin de Georges bascule. La trésorerie de la société ne lui offre que deux mois de survie. Georges va se battre pour trouver un arrangement, chercher des actionnaires, négocier avec le médiateur de crédit… En vain. Georges est alors condamné à licencier une partie de son personnel qui se met immédiatement en grève et occupe l’usine. Un hypothétique homme d’affaires russe semble être la solution. Il en restera une rencontre à Moscou avec une jeune interprète qui lui offrira le courage d’impulser un nouveau départ : au retour, Georges, par la vente de sa villa, autofinance la construction d’un magnifique bateau qui trouve preneur rapidement. Mais, dans l’intervalle, son associé a revendu ses parts à un concurrent que Georges méprise et qui se trouve alors majoritaire au sein de la société. Georges quitte cette dernière, abandonne son nouveau projet amoureux et assassine le propriétaire de son dernier bateau, signant ainsi son suicide social.

Georges et son ami, tout comme l’artisan de la Rochelle, ont imaginairement identifié leur propre Conatus au Conatus de leur entreprise, restreignant ainsi de façon drastique la réalité par cette identification imaginaire. La destruction de leur entreprise par des causes extérieures à elle (la crise, les trahisons, etc.) les a alors automatiquement détruits eux-mêmes. Ils ont bien été vaincus par des causes extérieures.

Jean-Pierre Vandeuren

4 comments

  1. La philosophie de Spinoza est une philosophie de la vie. Le suicide, forme de la mort volontaire, est donc pour lui un acte profondément irrationnel. Nous ne pouvons toutefois condamner moralement le cas des suicide, comme celui de Deleuze, qui vaincu par la maladie, a très certainement voulu inscrive son acte dans le cadre de sa méditation de la vie Spinoziste en distinguant « les parties intensives, que nous sommes et qui sont éternelles, des parties extensives, que nous avons temporairement et qui meurent avec le corps ». Le suicide de Deleuze s’est plus inscrit dans un dernier acte de liberté pour ne pas finir en mort-vivant.

  2. Cher Monsieur Vandeuren
    Oui, sans doute, mais qui pourrait trouver à redire à propos du suicide du grand Gilles Deleuze, en proie à une maladie terriblement invalidante, lui qui avait si bien compris et expliqué Spinoza.
    Bien cordialement
    Jean-Pierre Lechantre

    1. Cher Monsieur Lechantre,

      De façon générale, il n’est jamais question de trouver quelque chose à redire, mais seulement de comprendre, et peut-être grâce à cela de pouvoir accepter plus sereinement : « Ne pas maudire, ne pas railler, ne pas déplorer, mais comprendre ». On peut facilement accepter le suicide dans le cas de Deleuze, ou de Gorz, ou même de ces gens du Moyen-âge qui mettaient fin à leurs jours pour fuir des rages de dents, car les causes extérieures qui les vainquent peuvent être ressenties par empathie. Là où l’analyse spinoziste peut grandement nous aider est, par exemple, pour comprendre le suicide de jeunes qui nous étonnent beaucoup plus. Rechercher les causes extérieures qui les ont vaincus, plutôt que d’hypothétiques et vagues raisons de « mal-être » pourrait nous aider à accepter ce fait qui nous horrifie et, qui sait, en aider aussi quelques-uns pour ne passer l’acte.
      Très cordialement,
      Jean-Pierre Vandeuren

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