Liberté et activité chez Spinoza

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Dans cet article, nous désirons examiner la question : « Qu’est-ce qu’être libre pour une chose finie dans la philosophie de Spinoza ? ». Nous le ferons en reprenant des extraits de deux textes que nous essayerons aussi d’illustrer grâce à des exemples :

1) Le livre de Pascal Sévérac : Spinoza Union et désunion (Vrin 2011)

2) L’article de Julien Busse : Le corrélat corporel de l’activité rationnelle de l’esprit dans l’Éthique publié dans l’ouvrage collectif : La théorie spinoziste des rapports corps/esprit (Hermann 2009).

Nous terminerons en proposant une démarche concrète d’aide à la libération.

 

Être libre, c’est être actif

La cinquième partie de l’Éthique est intitulée : « De la puissance de l’intellect, autrement dit, de la liberté humaine », titre à comparer à celui de la quatrième partie : « De la servitude humaine, autrement dit, des forces des affects ».

La cinquième partie décrit le processus de libération de la servitude des affects par la puissance de l’entendement. Mais de quelle libération et de quelle liberté s’agit-il ?

Il ne peut s’agir du libre arbitre que Spinoza récuse : « Les hommes croient être libres, par la raison qu’ils ont conscience de leurs volitions et de leurs désirs, et ne pensent nullement aux causes qui les disposent à désirer et à vouloir » (Partie I, Appendice), ou encore : « Les hommes se trompent en ce point, qu’ils pensent être libres. Or, en quoi consiste une telle opinion ? En cela seulement qu’ils ont conscience de leurs actions et ignorent les causes qui les déterminent » (Partie II, scolie de la proposition 35).

Il ne peut s’agir non plus de la liberté au sens de la définition 7 de la partie I : « Est dite libre, la chose qui existe par la seule nécessité de sa nature et se détermine par soi seule à agir ; et nécessaire, ou plutôt contrainte, celle qu’autre chose détermine à exister et à opérer de façon précise et déterminée ». Au sens de cette définition, seul Dieu ou la Nature peut être dit chose libre et toutes les choses finies sont des choses contraintes.

Pascal Sévérac va nous aider à comprendre que, pour une chose finie, se libérer signifie « devenir actif » et, surtout, comment cela est possible.

 

Le texte de Pascal Sévérac

« Comment une chose finie peut-elle être à la fois contrainte et active ? Ce ne peut être que parce que la causalité de la cause extérieure par laquelle cette chose est contrainte n’est pas différente de la causalité par laquelle cette chose même produit activement son effet : certes, la cause extérieure existe bel et bien, et détermine la chose finie à opérer, c’est-à-dire ici à agir [c’est là la leçon de la proposition 28 d’Éthique I : «Tout objet individuel, toute chose, quelle qu’elle soit, qui est finie et a une existence déterminée, ne peut exister ni être déterminée à agir si elle n’est déterminée à l’existence et à l’action par une cause, laquelle est aussi finie et a une existence déterminée, et cette cause elle-même ne peut exister ni être déterminée à agir que par une cause nouvelle, finie comme les autres et déterminée comme elles à l’existence et à l’action ; et ainsi à l’infini. »] ; mais l’effet qu’est déterminée à produire cette chose finie n’en demeure pas moins compréhensible par les lois de sa seule nature, et c’est pourquoi elle est active (ce sont là les définitions 1 et 2 de la partie III). La définition de l’agir dit bien, se fondant sur celle de la causalité adéquate : est active une chose dont l’effet « peut être compris clairement et distinctement par elle seule ». Ce qui signifie non pas qu’un tel effet ne puisse pas être compris aussi par une cause extérieure (dont la causalité serait commune avec celle de la chose active), mais qu’il suffit de prendre en considération la seule nature de la chose productive pour avoir la causalité totale de l’effet produit. C’est pourquoi un esprit fini jamais ne s’autodétermine seul à former une idée, au sens où il ne serait déterminé par rien d’autre ; mais s’il est déterminé à produire son idée par une autre idée, suivant une causalité qui ne se distingue pas des lois de sa propre nature, suivant une causalité commune à sa nature et à celle de sa cause extérieure, en somme suivant une propriété commune, alors son effet peut s’expliquer par lui seul : en ce sens, il est extérieurement déterminé à s’autodéterminer. » (p. 149)

 

Qu’est-ce qu’une causalité commune ?

Pascal Sévérac arrive à la conclusion qu’un esprit est actif lorsqu’il y a causalité commune à sa nature et à celle de sa cause extérieure, ce que nous comprendrons mieux en nous posant la question : « Qu’est-ce qu’une cause selon Spinoza ? »

La réponse se trouve dans la définition 1 de la partie III :

« J’appelle cause adéquate celle dont l’effet peut se percevoir clairement et distinctement par elle. Et j’appelle inadéquate, autrement dit partielle, celle dont l’effet ne peut se comprendre par elle seule. »

Insistons : une cause, c’est ce qui explique un effet, ce qui permet de le comprendre : complètement si la cause est adéquate, partiellement si elle est inadéquate.

Comme un effet s’explique toujours par une cause extérieure, s’il peut également s’expliquer par la chose qui a produit l’effet, c’est que, nécessairement, l’effet s’explique par « quelque chose » qui est commun à la cause extérieure et à cette chose, ce que P. Sévérac appelle une propriété commune.

Nous ne sommes actifs, c’est-à-dire nous n’agissons librement, que contraints par une cause extérieure avec laquelle nous partageons quelque chose en commun qui explique complètement notre action.

Nous serons donc d’autant plus actifs (et donc d’autant moins passifs) que nous serons contraints par des autres à travers ce que nous avons en commun avec eux et Pascal Sévérac écrit, à la suite :

« Mais alors, si l’activité n’échappe pas au déterminisme entre les choses finies, si au contraire il n’est possible de devenir actif qu’en étant déterminé par un autre selon une causalité commune, l’enjeu éthique devient celui de la découverte, ou de l’invention, de cette communauté. Comment faire, puisqu’on est toujours déterminé par un autre, pour être déterminé par lui à travers ce que l’on a de commun avec lui ? Autrement dit, puisque la convenance désigne l’acte de la communauté qui circule entre les corps ou entre les esprits, comment convenir avec autrui ? Comment faire cause commune avec les autres, pour être, avec eux et par eux, actif ? Bref, comment s’unir activement aux autres ? » (p. 150)

Nous reviendrons sur ce point à la fin de l’article.

 

Exemples concrets

Certains jeunes étudiants ont eu la chance, au cours de leurs études, d’être mis en présence d’un enseignant « passeur de lumière » qui a su leur montrer la voie qui convenait à leur nature, les déterminer à choisir un chemin, choix qui, par après, pouvait s’expliquer par les seules lois de leur nature. Ces étudiants ont ainsi agi librement, activement.

A contrario, la détermination extérieure peut se révéler, vu de l’extérieur, contraire au bien supposé d’un individu. Nous pensons au cas du télégraphiste belge Charles Bourseul (1829-1912) qui, en 1854, imagina un «appareil pour converser à distance ». Ses supérieurs le tancèrent vertement : « consacre-toi plutôt davantage à ton métier », lui dirent-ils. Vingt-deux ans plus tard, Graham Bell déposa un brevet quasi identique au projet de Bourseul. Mais il eut le chic de saluer « ce génie méconnu à qui on devait une des premières approches du concept de téléphone ». En choisissant d’obéir à ses supérieurs et, ainsi de favoriser sa sécurité financière et sa carrière professionnelle, au détriment de son projet créatif, Charles Bourseul a-t-il agi ou a-t-il subi ? A-t-il été libre ou contraint ? Observateurs extérieurs, faute de véritable connaissance de sa nature, nous ne pouvons connaître ce qu’il jugeait bon, utile pour lui et nous ne pouvons conclure. Si nous supposons qu’il jugeait sa carrière et sa sécurité financière comme lui étant le plus utile, force nous est de conclure qu’il fut actif dans son choix, puisqu’il s’expliquait par sa nature seule. Maintenant, quels remords et repentirs ont-ils dû le torturer, a posteriori, lorsqu’il réalisa la chance qu’il avait ratée en renonçant à son projet ? Spinoziste, il aurait pu échapper à ces sentiments tristes par la compréhension des causes de son choix. En effet, pour Spinoza, le bien suprême consiste à comprendre : « Nous ne tendons par la raison à rien autre chose qu’à comprendre, et l’esprit, en tant qu’il se sert de la raison, ne juge utile pour lui que ce qui le conduit à comprendre » (Partie IV, proposition 26).

 

Le texte de Julien Busse

Julien Busse pose, à propos du corps, la même question que se posait Pascal Sévérac à propos de l’esprit dans le texte précédent : « […] plus un corps a la puissance de former des affections qui s’expliquent par sa seule puissance d’agir, et, d’une manière égale et simultanée, plus l’idée de ce corps a la puissance de former des idées de ces affections qui s’expliquent par sa seule puissance de penser. Mais d’où un corps peut-il tirer la puissance qui lui permet d’être pour ainsi dire l’unique auteur de ses affections, dès lors qu’un corps est un mode fini, pris dans la connexion infinie des causes, qui le condamne à être bien davantage l’effet de l’action des autres modes finis que la cause de leurs affections (E I 28 et IV 3) ? Dès lors que, pour un corps, être affecté, c’est nécessairement être déterminé par un autre corps, y a-t-il encore un sens à dire du corps qu’il est cause adéquate de ses affections, c’est-à-dire que ses affections s’expliquent par sa seule nature ? Oui, à la condition de comprendre que, dans l’Éthique, s’agissant d’un mode fini déterminé par d’autres modes finis, passivité et activité ne s’excluent pas réciproquement comme des contraires, mais peuvent s’impliquer réciproquement »

Il donne à cette question la réponse de Pascal Sévérac :

« C’est en se fondant sur cette communauté de nature minimale entre la cause et l’effet, le corps affectant et le corps affecté, que P. Sévérac, dans Le devenir actif chez Spinoza (Honoré Champion 2005), montre que, pour un mode fini, être affecté par un autre mode fini n’implique pas nécessairement pour lui passivité, et donc formation d’idées inadéquates. En effet, dès lors qu’un corps est affecté par un autre corps à travers ce qu’il a de commun avec lui, on peut dire que, relativement à cette partie commune de l’affection, il est déterminé par soi dans la mesure même où il est déterminé par ce qui, en l’autre, est régi par une loi également présente en lui. Un corps peut donc être cause adéquate d’une détermination de son activité par une autre puissance d’agir, et ce relativement à cette partie de l’affection de son corps par l’autre corps dont l’activité obéit à une loi également présente en chacun des deux.

“Agir, écrit ainsi Pascal Sévérac, ce n’est pas produire un effet sans être déterminé par autre chose ; c’est produire un effet en étant déterminé par l’autre de telle sorte que cet effet se comprenne par soi seul. Être actif signifie donc être déterminé par un autre à travers ce que l’on a de commun avec lui.” Un corps est donc cause adéquate de sa détermination par un autre corps, quand il est déterminé par ce qui, dans cette autre puissance d’agir, n’est pas une puissance d’agir autre. »

Poursuivons la lecture :

« Un corps est donc d’autant plus actif qu’il est régi par un grand nombre de lois qui régissent également l’activité des autres corps. Symétriquement, un corps est d’autant plus passif que les autres corps avec lesquels il interagit obéissent à des lois qui lui sont étrangères, de sorte qu’en étant déterminé par ces autres corps, sa puissance d’agir est en quelque sorte gouvernée par la loi d’une autre puissance, qui, par hypothèse, est aussi et d’abord une puissance autre. La puissance du corps est donc inséparable de la complexité de ses niveaux d’organisation. P. – F. Moreau remarque ainsi que “[…] la supériorité du corps humain sur beaucoup d’autres corps tient seulement à son haut degré de composition mais aussi – et peut-être surtout – à sa haute intégration fondée sur sa différenciation. […] Cette intégration fondée sur des différences permet que l’âme correspondante soit apte à de multiples perceptions.” (Spinoza L’expérience et l’éternité p. 449 – PUF 1994). C’est donc cette complexité des niveaux d’organisation de l’activité corporelle qui est le corrélat physiologique de l’aptitude de l’esprit à former les notions communes. Par conséquent, si un corps a un esprit inapte à la rationalité, ce n’est pas parce que l’activité de cet esprit est inapte à s’affranchir de son corps, mais parce que c’est un corps simple, qui, ayant de ce fait très peu de parties communes avec les autres corps, est condamné, dans sa rencontre avec les autres corps, à être déterminé par ce qui, en eux, lui est étranger, et donc à pâtir.

En ce sens, il nous semble que le second corollaire de la proposition 45 de la partie IV, qui décrit l’hygiène de vie de l’homme sage, ne doit pas seulement être interprété à la lumière de ce qu’il rejette (la valorisation de l’ascèse), mais qu’il doit aussi, positivement, être lu et entendu au pied de la lettre. L’homme dont le corps rencontre les autres corps dans la jouissance, parce que sa puissance corporelle est suffisamment diversifiée pour être organisée selon des lois communes à beaucoup d’autres corps, cet homme possède, d’une manière égale et simultanée, un esprit “également apte à comprendre plusieurs choses à la fois” ».

Cette lecture nous permet aussi de comprendre la surprenante réapparition du corps à la toute fin de l’Ethique, dont les propositions, après la proposition 20 de la cinquième partie sont sensées « traiter de ce qui regarde la durée de l’âme considérée sans relation avec le corps » ;

« Qui a un corps apte à un très grand nombre de choses a un esprit dont la plus grande part est éternelle » (Proposition 39).

 

Démarches concrètes d’aide à la libération

Afin de favoriser son « devenir actif », donc sa libération de la servitude des affects, tout individu a intérêt à diversifier autant que possible sa puissance corporelle et à rechercher les rencontres qui correspondent à sa nature.

Quant au corps, il ne s’agit pas d’accumuler les plaisirs sensuels car ceux-ci ne participent pas au développement intégral du corps ; ce sont des joies locales susceptibles, selon Spinoza, de devenir excessives : « Il est donc d’un homme sage d’user des choses de la vie et d’en jouir autant que possible (pourvu que cela n’aille pas jusqu’au dégoût, car alors ce n’est plus jouir). Oui, il est d’un homme sage de se réparer par une nourriture modérée et agréable, de charmer ses sens du parfum et de l’éclat verdoyant des plantes, d’orner même son vêtement, de jouir de la musique, des jeux, des spectacles et de tous les divertissements que chacun peut se donner sans dommage pour personne. En effet, le corps humain se compose de plusieurs parties de différente nature, qui ont continuellement besoin d’aliments nouveaux et variés, afin que le corps tout entier soit plus propre à toutes les fonctions qui résultent de sa nature, et par suite, afin que l’âme soit plus propre, à son tour, aux fonctions de la pensée » (Quatrième partie, scolie de la proposition 45).

Quant aux « bonnes rencontres », celles qui correspondent à notre nature, comment les favoriser, alors que notre nature même nous est, à tout la moins au début de notre existence, difficilement connaissable ? Sachant cependant que le plus utile pour l’homme étant de comprendre (Eth IV, Prop 26, citée plus haut), ces rencontres se feront parmi les hommes vivant selon la Raison et, en particulier, les grands penseurs de toutes les époques, dont … Spinoza :

Voici les deux corollaires de la proposition 35 de la quatrième partie de l’Ethique qui parlent de cette utilité :

Corollaire I : Rien dans la nature des choses n’est plus utile à l’homme que l’homme lui-même, quand il vit selon la raison. Car ce qu’il y a de plus utile pour l’homme, c’est ce qui s’accorde le mieux avec sa nature (par le Coroll. de la Propos. 31, part. 4), c’est à savoir, l’homme (cela est évident de soi). Or, l’homme agit absolument selon les lois de sa nature quand il vit suivant la raison (par la Déf. 2, part. 3), et à cette condition seulement la nature de chaque homme s’accorde toujours nécessairement avec celle d’un autre homme (par la Propos. précéd.).Donc rien n’est plus utile à l’homme entre toutes choses que l’homme lui-même, etc. C. Q. F. D.

Corollaire II : Plus chaque homme cherche ce qui lui est utile, plus les hommes sont réciproquement utiles les uns aux autres. Plus, en effet, chaque homme cherche ce qui lui est utile et s’efforce de se conserver, plus il a de vertu (par la Propos. 20, part. 4), ou, ce qui est la même chose (par la Déf. 8, part. 4),plus il a de puissance pour agir selon les lois de sa nature, c’est-à-dire (par la Propos. 3, part. 3) suivant les lois de sa raison. Or les hommes ont la plus grande conformité de nature quand ils vivent suivant la raison (par la Propos. précéd.).Donc (par le précéd. Coroll.)les hommes sont d’autant plus utiles les uns aux autres que chacun cherche davantage ce qui lui est utile. C. Q. F. D.

 

Jean-Pierre Lechantre et Jean-Pierre Vandeuren

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