Spinoza et Joseph Jacotot (1)

Publié par

« Tout se fait par les passions, je le sais ; mais tout, même ces sottises, se ferait encore mieux par la raison. Voilà le principe unique de l’enseignement universel »

Joseph Jacotot

« Toutes les actions auxquelles nous sommes déterminés par un sentiment qui est une passion, nous pouvons être déterminés à les faire sans lui, par la Raison »

Spinoza (E IV, 54)

Introduction

Joseph Jacotot (1770 – 1840) est un personnage hors du commun, hélas fortement tombé dans l’oubli, ainsi que ses deux concepts principaux, l’émancipation intellectuelle et l’enseignement universel. En gros, mais nous y reviendrons, l’émancipation intellectuelle consiste à permettre aux apprenants, que sommes tous, tout le temps, de reconnaître en eux le pouvoir de leur propre intelligence, et l’enseignement universel, qui aboutit à une méthode – la méthode « Jacotot » – affirme l’inutilité et même le danger de l’explication dans tout apprentissage, ce qui aboutit aux conséquences que l’on peut enseigner même ce qu’on ignore et d’autant mieux qu’on l’ignore plus et qu’un individu peut tout ce qu’il veut.

Jacotot, pour élaborer ces deux concepts, est parti d’une expérience vécue en 1818, que nous détaillerons plus loin, et en a induit des principes, qu’il reconnaît lui-même comme étant des opinions, qui sont à la base de ses élaborations. Ces principes sont eux-mêmes adossés à une vision générale de l’homme : l’homme est une volonté servie par une intelligence. Les principes fondamentaux de Jacotot sont : l’égalité de toutes les intelligences ; Tout est dans tout.

La démarche de Jacotot est symptomatique d’une façon générale de procéder que nous avons souvent mise en évidence chez les psychologues et autres psychothérapeutes : au départ d’un expérience singulière, d’une conviction ou d’une idée particulière, elle induit des principes censés être généraux et des méthodes applicables à tous. Mais cette induction relève d’une projection du sujet sur le monde. Jacotot était un pur produit de la révolution française et il n’est pas étonnant qu’il ait étendu son principe d’égalité au niveau de celui des intelligences. Il ne s’en cachait d’ailleurs pas et, en homme pragmatique, cela ne le gênait nullement :

« Si j’ai commencé par donner à entendre que je suppose une intelligence égale dans tous les hommes, mon projet n’est pas de soutenir cette thèse contre qui que ce soit. C’est mon opinion, il est vrai ; cette opinion m’a dirigé dans la succession des exercices qui composent l’ensemble de la méthode et voilà pourquoi je crois utile de poser en principe : tous les hommes ont une intelligence égale. Ce n’est pas là la maxime de tous nos savants, mais c’est celle de Descartes et de Newton ; ce qui, pourtant, ne prouve rien. Cependant, dira un critique : si votre méthode est basée sur ce fondement fragile, la base croulant, l’échafaudage, c’est-à-dire la méthode, doit s’écrouler aussi. Je pourrais répondre au critique : si ma méthode conduit à un résultat satisfaisant, la vérité de ce fait ne dépend pas plus de mon opinion que de la vôtre. Quand je ne démontrerais pas clairement que la route doit conduire au but, il ne s’ensuivrait pas que je ne l’ai pas atteint. »

Les faits ont effectivement révélé l’efficacité de la méthode. Il faut donc en examiner les principes : peut-on les justifier au sein d’une vision plus globale du monde ou non ? C’est ce que nous aimerions faire dans cet article et les suivants : déduire la vision de l’homme de Jacotot et ses principes du système spinoziste.

Biographie (inspirée d’une présentation de Bernard Perez dans l’édition électronique de l’Institut français de l’éducation)

Joseph Jacotot, né à Dijon en 1770, fit ses études au collège de sa ville natale, et à dix-neuf ans il y fut nommé professeur d’humanités. Il avait une aptitude singulière pour tous les genres d’études, et il n’était pas moins propre aux mathématiques qu’aux lettres. Une fois professeur, il suivit des cours de droit et se fit recevoir avocat. Ayant embrassé avec ardeur les principes de la Révolution, il s’engagea en 1792 comme volontaire dans un bataillon de la Côte d’Or, où ses talents le firent élire par ses camarades capitaine d’artillerie. Il fit avec distinction les campagnes de 1792 et 1793. L’année suivante il fut placé dans l’administration de la guerre ; et lorsque fut créée l’Ecole polytechnique, sous le nom d’Ecole centrale des travaux publics, il y fut appelé aux fonctions de substitut du directeur des études : il n’avait encore que vingt-quatre ans. En 1795, il devint professeur de logique et d’analyse des sensations et des idées à l’école centrale de Dijon ; l’année suivante, il échangea sa chaire pour celle des langues anciennes. Lorsque l’école centrale fut transformée en un lycée, il y devint professeur de mathématiques transcendantes (1803) ; en 1806, il fut nommé professeur suppléant à l’école de droit de Dijon, et en 1809 professeur de mathématiques pures à la faculté des sciences de cette ville. Pendant les Cent Jours, il fut élu député à la Chambre des représentants, et y exprima des idées libérales ; aussi lors de la seconde Restauration fut-il obligé de quitter la France. Il se retira à Bruxelles, et en 1818 obtint la chaire de littérature française à l’université de Louvain. C’est là que les circonstances particulières dans lesquelles il se trouvait placé l’amenèrent à la découverte de son fameux système d’enseignement. Nous emprunterons ici le récit de M. Dezos de la Roquette dans la Biographie Michaud : « Il ne savait pas le hollandais, et les trois quarts de son auditoire ne savaient pas le français ; comme il réfléchissait aux moyens de vaincre cette difficulté, le hasard mit sous ses yeux une traduction hollandaise du Télémaque de Fénelon. Il mit ce livre entre les mains de ses élèves, en leur faisant dire, par un de leurs camarades qui lui servait d’interprète, d’apprendre par cœur le français de ce livre et de s’aider, pour le comprendre, de la traduction hollandaise en regard. Il les invita ensuite à répéter sans cesse ce qu’ils auraient appris pour ne pas l’oublier, à lire le reste pour le raconter, en ayant soin de le rapporter au petit nombre de pages qu’ils savaient imperturbablement ; puis il les engagea à écrire ce qu’ils pensaient de tout cela. Quelle ne fut pas sa surprise, raconte-t-il lui-même, quand il vit que, sans qu’il leur eût rien expliqué, les élèves mettaient l’orthographe et suivaient les règles de la grammaire à mesure que le livre leur devenait familier par la répétition, et enfin qu’en très peu de temps ces étrangers écrivaient purement le français! Jacotot en conclut que les maîtres explicateurs ne sont pas indispensables ; et quand il eut appliqué la même méthode à l’écriture, au dessin, à la peinture, aux mathématiques, à l’hébreu, à l’arabe, etc., et que ses expériences eurent réussi, il conclut de plus qu’on peut tout enseigner aux autres, même ce qu’on ne connaît pas soi-même. La méthode fut trouvée, et Jacotot lui donna, le 15 octobre 1818, le nom d’Enseignement universel. »

La méthode que Jacotot employait à Louvain attira bientôt l’attention du gouvernement des Pays-Bas. Sur un rapport favorable fait par le commissaire qui avait été chargé de l’examiner, le prince Frédéric de Hollande confia à Jacotot, en 1827, la direction d’une école normale militaire qui fut établie à Louvain ; les résultats obtenus paraissent avoir été remarquables ; mais le novateur se vit en butte à des tracasseries, et ses protecteurs se refroidirent. En 1830, Jacotot rentra en France, et se fixa à Valenciennes, où il se consacra à la propagation de sa méthode. En 1838, il vint s’établir à Paris, et mourut dans cette dernière ville en 1840.

Jean-Pierre Vandeuren

 

 

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s