Spinoza et Proust (3) : la jalousie (deuxième partie) (1)

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« Ne pouvant épuiser l’infinité des possibles qu’elle invente, c’est comme inépuisable que la jalousie se représente la sensualité de la femme entièrement recréée. »

Nicolas Grimaldi

La puissance de la représentation imaginaire.

Si l’amoureux, dit Pascal, n’aime jamais que des « qualités empruntées », le jaloux ne déteste jamais que des vices imaginaires.

Car de quoi est-il jaloux ? De rien. Du passé, d’abord, ce fantôme. De l’autre qu’elle aimait, des joies qui le précèdent et de l’ombre tenace qu’elles jettent sur l’histoire qu’il aimerait vierge (l’amour a le goût des mondes possibles, la jalousie est fascinée par le monde d’hier)… Mais il est aussi jaloux de l’amant sans visage, du nouveau venu avec qui, sûrement, elle aimerait partir, de l’homme aux yeux de qui l’épouse ordinaire est une reine, de l’inconnu qu’il imagine enlacer la femme qui le regarde moins, et dont le désir imaginé ranime le sien.

Le jaloux a la passion de l’irréel (de ce qui n’est plus, de ce qui sera, voire de ce qui peut être) : il pollue l’ici et le maintenant par l’ailleurs et l’autrefois, et il accomplit, ce faisant, le double tour de force de rendre haïssable la personne qu’il aime, et douloureux les plaisirs qu’elle lui procure. En d’autres termes, la jalousie convertit l’amour en souffrance, à l’image de Swann qui, raconte Proust, « en arrivait à regretter chaque plaisir qu’il goûtait près d’Odette, chaque caresse inventée et dont il avait eu l’imprudence de lui signaler la douceur, chaque grâce qu’il découvrait, car il savait qu’un instant après, elles allaient enrichir d’instruments nouveaux son supplice ».

Quelle puissance de la fausseté de la représentation imaginaire, dira-t-on ! Mais le faux, l’erreur, ne contient rien de positif en lui-même et n’a donc  aucune force. C’est que la représentation imaginaire doit posséder en elle-même quelque chose de vrai qui lui confère une telle puissance sur nous, qui parvient, par exemple dans le cas de Swann et du narrateur de La Recherche, à engendrer cette jalousie féroce qui accompagne chacune de leur relations amoureuses au point de les détruire toutes et de conduire à l’impossibilité du bonheur par l’amour.

La doctrine spinoziste de la vérité.

Pour saisir la vérité au sein de toute représentation imaginaire, il nous faut revenir à la doctrine spinoziste de la vérité.

L’expression traditionnelle « distinguer le vrai du faux » renvoie chez Spinoza à la différence entre des modes de connaissance. Par mode de connaissance, Spinoza entend une certaine manière d’entrer en rapport avec des idées, elle-même déterminée pratiquement par une manière d’être, c’est-à-dire des conditions d’existence : l’ignorant est aussi un esclave, il subit. Il y a des pratiques distinctes de la connaissance qui dépendent de tout un ensemble de déterminations matérielles et sociales. Ainsi, l’Imagination n’est pas le pouvoir d’engendrer certaines idées qui seraient fausses en elles-mêmes, car « Il n’y a rien dans les idées de positif qui permette de les dire fausses » (Eth II, 33). Ce qui est faux, c’est-à-dire ce qui nous place dans un certain état d’illusion, c’est un rapport déterminé aux idées, à toutes les idées, qui fait que nous les percevons, nous pourrions même dire que nous les vivons, d’une manière inadéquate, « mutilée et confuse ».

Qu’est-ce qui distingue la représentation imaginaire (« unique cause de fausseté » (Eth II, 41)) de la connaissance vraie (celle de la Raison et de l’Intuition (Eth II, 41)) ? C’est le point de vue auquel la connaissance est rapportée, et avec lui notre mode de connaître. Dans le cas de l’Imagination, la connaissance est soumise au point de vue d’un sujet « libre », qui se situe au centre du système de ses représentations, et qui constitue ce système, comme s’il était autonome, comme « un empire dans un empire » (Eth III, Préface). Le propre de l’imaginaire, c’est de tout rapporter à « moi », de représenter la réalité d’après moi-même, c’est-à-dire d’après des fins, comme si la réalité n’était faite que pour mon usage :

« Chacun a jugé des choses selon la disposition de son cerveau, ou plutôt a considéré comme  les choses elles-mêmes les affections de son imagination » (Eth I, Appendice).

L’Imagination est une projection de nos fins sur le monde (voir notre article Automatisme spirituel et Imagination).

L’amour proustien.

Le héros proustien, comme tout un chacun, recherche l’amour. Le problème initial, c’est la façon dont cet amour est conçu imaginairement.

Tout être humain est plus ou moins insatisfait de la réalité de sa vie et recherche en l’amour, en la personne aimée, une dimension nouvelle. Charles Swann comme Marcel, le narrateur, sont tous deux des êtres seuls, malgré le train de vie mondain qu’ils mènent, lassés ou blasés de leurs fréquentations. Tomber amoureux traduit ainsi la motivation de trouver en l’autre une âme plus sensible, plus fine. L’attirance pour quelqu’un qu’on ne connaît pas vient de ce qu’il est différent, ou plutôt, de ce que nous le croyons différent. L’amour n’est par conséquent pas chose fortuite ; nos attentes sont la plupart du temps déjà bien définies, même si nous ne nous en rendons peut-être pas compte, à l’exemple de Swann ou de Marcel, dont les désirs sont purement romanesques. Notre esprit se forge le modèle de son amour, et guette l’occasion de trouver la personne correspondante. « On désire, on cherche, on voit la Beauté ». « Au commencement d’un amour comme à sa fin, nous ne sommes pas exclusivement attachés à l’objet de cet amour, mais plutôt le désir d’aimer dont il va procéder (et plus tard le souvenir qu’il laisse) erre voluptueusement dans une zone de charmes interchangeables. » Il s’agit donc d’un premier piège tendu à l’amoureux que de confondre ce désir d’aimer avec l’être aimé.

L’amour se révèle exigeant. Dès le départ, l’autre doit déjà remplir certains critères, il doit se détacher du reste du monde. Le problème, cependant, nous fait comprendre Proust, c’est que, l’occasion de réellement trouver cette personne rare étant peu courante, notre esprit parvient à se représenter la personne telle que nous la désirons, alors qu’en fait elle est tout autre ; l’illusion devient par conséquent une des conditions qui rendent l’amour possible. Swann, par exemple, n’éprouvait au début de leur relation pour ainsi dire aucun intérêt pour Odette, elle était banale, mais au fur et à mesure qu’il la côtoie, il se convainc des particularités absolument uniques de cette femme. Epris d’art, cultivé, il assimile sa future épouse à Zéphora, « qu’on voit dans une fresque de la chapelle Sixtine » peinte par Botticelli, en arrivant même à placer une « reproduction de la fille de Jéthro » sur son bureau, en guise de photographie.

Ces moyens associatifs forment un véritable cocon, dans lequel naîtra la grande passion amoureuse de Swann (voir à ce propos notre article Spinoza et Proust (2) : l’importance de l’image des corps et du principe d’association par ressemblance). Il parvient, par le biais de ce réseau de références dont il entoure Odette de Crécy, à créer de toutes pièces la finesse d’âme exigible de cette dernière, ainsi que toute la grandeur romanesque de leur relation. Ce n’est donc pas exagérer que de constater qu’il invente à la fois sa maîtresse et son amour.

Chez Proust, la naissance d’un amour dépend uniquement de nous. Tel est l’un des paradoxes de ce sentiment, « l’amour devient immense », et pourtant il n’est pas fondé sur l’attirance, ou au moins sur l’admiration de l’autre, mais sur le désir utopique de retrouver en lui une transposition de nos propres valeurs, prenant ainsi la forme d’un phénomène purement narcissique. Nous n’aimons pas l’autre parce que nous l’acceptons tel qu’il est, mais au contraire nous le voyons sous l’angle que nous souhaitons. Le sentiment est opiniâtre ; dans la Recherche, le héros ne choisit pas à proprement parler la personne dont il tombe amoureux, l’amour lui tombe un jour dessus, parce qu’il a été intrigué par la silhouette d’une jeune fille sur la plage, par exemple, son cœur entêté ne lui laisse pas de choix : il faut aimer l’objet visé, et plus encore, il faut le rendre aimable. Seule la projection imaginaire et  l’illusion qu’elle engendre sont capables de satisfaire de tels desseins.

Etre amoureux, pour Proust, c’est donc voir avec d’autres yeux, se forcer, la plupart du temps inconsciemment, à devenir celui, ou celle qu’on n’est pas vraiment, et créer par conséquent un contentieux, une certaine concurrence entre le « je amoureux » et le « je réel ». La réalité devient l’ennemi numéro un de l’amour, puisque ce dernier vit indépendamment d’elle.

Une relation à l’autre si illusoire, fondée sur une base si meuble, annihile logiquement toute possibilité de bonheur, et de paix, aussi bien avec soi-même qu’avec l’autre. Ne pas accepter l’autre tel qu’il est, et n’être capable de l’aimer qu’à condition qu’il se fonde dans le moule que nous voulons lui imposer donne automatiquement lieu à un rapport de force. L’amoureux proustien, dès lors que son amour dépend d’une construction imaginaire, est obligé de s’assurer que son objet d’amour ne déborde pas le cadre qu’il lui destine, ne brise pas le charme. Il se retrouve donc dans un état perpétuel de surveillance, et par conséquent, devient possessif. L’illusion débouche obligatoirement sur la possessivité; l’être aimé se transforme en véritable oiseau dont on aimerait bien s’efforcer de verrouiller la cage. Albertine doit être maintenue prisonnière.

Les êtres humains, tant en ce qui concerne leurs actes que leurs pensées, ne sont cependant pas si facilement maîtrisables, voilà pourquoi l’amour, pour Proust, n’a d’autre issue que le malheur. Un jour ou l’autre, les attentes illusoires, les idées romanesques, les fantasmes de possession de l’amoureux finissent par voler en éclat, laissant libre cours à la jalousie, et déchaînant, d’autant plus qu’ils n’ont aucune chance d’être comblés, l’obsession …

Jean-Pierre Vandeuren

 

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