Spinoza et Proust (4) : la jalousie (troisième partie) (2)

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L’article précédent nous a prouvé que, au sein de l’Ethique, la jalousie suit nécessairement de l’amour humain. L’amour humain est une condition suffisante pour la naissance et le développement du sentiment de jalousie. Mais c’est évidemment aussi une condition nécessaire : pour Spinoza, il n’y a pas de jalousie s’il n’y a pas d’amour. Cela résulte de la définition même de la jalousie, « qui n’est rien d’autre que ce flottement dans l’âme né à la fois de l’Amour et de la Haine, accompagnés de l’idée d’un autre qu’on envie » (Eth III, 35, scolie).

La jalousie de Swann à l’égard d’Odette se plie donc bien à cette définition.

Mais, chez Proust pourtant, tel n’est pas toujours le cas et la jalousie peut être présente malgré l’absence d’amour. Ainsi, le narrateur, dans La Prisonnière, est-il dévoré de « jalousie » pour Albertine que cependant il n’aime pas ou plus :

« D’Albertine, en revanche, je n’avais plus rien à apprendre. Chaque jour, elle me semblait moins jolie. Seul le désir qu’elle excitait chez les autres, quand, l’apprenant, je recommençais à souffrir et voulais la leur disputer, la hissait à mes yeux sur un haut pavois. Elle était capable de me causer de la souffrance, nullement de la joie. Par la souffrance seule subsistait mon ennuyeux attachement. Dès qu’elle disparaissait, et avec elle le besoin de l’apaiser, requérant toute mon attention comme une distraction atroce, je sentais le néant qu’elle était pour moi, que je devais être pour elle. J’étais malheureux que cet état durât et, par moments, je souhaitais d’apprendre quelque chose d’épouvantable qu’elle aurait fait et qui eût été capable, jusqu’à ce que je fusse guéri, de nous brouiller, ce qui nous permettrait de nous réconcilier, de refaire différente et plus souple la chaîne qui nous liait. »

Plus d’amour donc, et pourtant, le sentiment éprouvé est encore qualifié de jalousie :

« J’aurais voulu, dès ma guérison, partir pour Venise ; mais comment le faire, si j’épousais Albertine, moi, si jaloux d’elle que, même à Paris, dès que je me décidais à bouger c’était pour sortir avec elle. »

La rigueur spinoziste n’accepte pas ce qualificatif de « jalousie » à propos du sentiment décrit ci-dessus.

En fait, pour Spinoza, il faudrait plutôt parler d’émulation :

« L’émulation est le désir d’une chose qui naît en nous de ce que nous imaginons que d’autres ont le même désir » (Eth III, 27, scolie et définition 23 des sentiments).

Le narrateur emballe sa joie dans la possession d’une chose que les autres désirent aussi posséder, d’où le désir de posséder cette chose. Girard parlerait à ce propos de « désir mimétique » (voir notre article Spinoza et René Girard) et il n’hésite pas à réduire toute La Recherche à ce sentiment.

Girard résume la trame entière de la Recherche à partir du désir mimétique ou métaphysique, et l’articule en deux phases ; la première est celle du désir innocent et paisible (la « médiation externe », dont la structure est verticale), située dans l’enfance, au cours de laquelle le héros est entouré de figures qui lui sont objectivement supérieures : ses parents, Swann, Bergotte. Situés dans un monde supérieur, à une hauteur inatteignable pour le sujet, ces modèles n’entrent pas en compétition directe avec lui, mais l’encouragent dans ses efforts positifs d’émulation. Avec l’adolescence et l’âge adulte commence en revanche le stade tragique de la « médiation interne », une mimesis horizontale dirigée vers les pairs. Empoisonnée par la rivalité et la violence, cette nouvelle forme de la relation à autrui s’exprime notamment dans les souffrances du snobisme et de la jalousie. Dans cette phase, la figure de l’autre vers lequel se tourne le désir métaphysique est celle d’un ennemi, d’un double menaçant, et l’image de communion paradisiaque contemplée par le désir d’assimilation se transforme en une rivalité angoissante.

Selon nous, il s’agit là d’une réduction unilatérale due au désir de Girard lui-même de voir en le désir mimétique l’essence de tout comportement humain. La Recherche est bien plus riche que cela.

Cependant, cette interprétation, dans le cas particulier qui nous préoccupe ici, le sentiment du narrateur à l’égard d’Albertine, corrobore notre redéfinition de cette passion en « émulation ».

Emulation plutôt que jalousie.

Toutefois, l’émulation est très proche de l’envie et ainsi de la jalousie, surtout si la chose désirée ne peut être possédée que par un seul, ce qui est le cas pour Albertine dans l’imagination du narrateur, et cette passion, débouchant sur la tristesse, ne peut  engendrer que haine, conflit et donc souffrances :

« Si nous imaginons qu’un autre tire de la joie qu’un seul peut posséder, nous ferons tout pour qu’il ne la possède pas » (Eth III, 32).

D’ailleurs, l’étymologie rassemble l’émulation et la jalousie sous le terme de «  zèle » qui est emprunté au latin « zélus » signifiant « esprit d’émulation, jalousie ».

Dans le cas particulier où la chose désirée par l’émule est une personne, on pourrait alors qualifier l’émulation de «zélophilie », si ce n’est que le terme est déjà utilisé de manière limitative pour caractériser une tendance à caractère uniquement sexuel : « excitation sexuelle causée par une jalousie intense, soit envers son partenaire, soit parce que celui-ci est jaloux ».   Mais ici encore, c’est l’émulation spinoziste qui explique la zélophilie.

Jean-Pierre Vandeuren

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