Dieux anthropomorphes et superstition (2)

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Par superstition entendons la croyance que certains actes ont toujours une conséquence positive ou négative, que certains objets, animaux ou personnes portent systématiquement bonheur ou malheur, que certains phénomènes sont des présages automatiquement suspicieux ou funestes.

Dans l’article précédent, nous avons indiqué comment Spinoza fait naître le préjugé de l’existence des divinités de l’illusion des causes finales. La question « pourquoi la nature ? », sous l’influence de cette illusion, se transforme insidieusement en la question « en vue de quoi la nature ? » et, par projection des désirs humains, se voit donner la réponse : « en vue des fins mêmes des hommes ». Et, pour mettre ainsi la nature au service des hommes, il est évidemment nécessaire qu’une puissance semblable aux hommes, mais infiniment supérieure à eux, y soit à la base. L’imagination humaine, dans la recherche des causes des phénomènes, est donc ainsi mécaniquement amenée à créer les dieux personnels.

A ce stade, ce préjugé de l’existence des divinités n’est encore qu’une croyance qui sert d’explication à l’origine des phénomènes. Cependant, ces dieux, comme ils sont semblables aux hommes, doivent, comme ces derniers, aussi agir en vue de certaines fins qu’ils se fixent : « Les hommes supposent communément que toutes les choses naturelles agissent, comme eux-mêmes, en vue d’une fin ». Alors,  pour quelles raisons ces dieux auraient-ils fait tout ça pour les hommes, ou plutôt, dans la même ligne de déduction, en vue de quoi auraient-ils fait cela ? Réponse, à nouveau anthropomorphique : en vue de s’en faire honorer. En effet, nous avons vu que les hommes ont besoin des autres hommes pour se faire approuver par eux : c’est l’ambition de gloire, sentiment qu’ils vont projeter dans celui des dieux. « Les hommes disent que Dieu a fait toutes choses en vue de l’homme, mais il a fait l’homme en vue d’en recevoir un culte ».

Le mot « culte » vient du latin cultus, dérivé du verbe colere qui veut dire au sens propre « cultiver » et par extension « rendre un culte ». Rendre un culte, c’est donc « cultiver » une relation avec une divinité et vouloir la faire « fructifier » pour le plus grand bénéfice moral et matériel (paix, richesse, prospérité, bonheur, « salut », santé, etc.) de l’individu ou de la communauté qui le pratique. Le culte transforme donc la croyance en superstition puisqu’il accorde foi au fait que certains actes vont toujours produire une conséquence positive.

Il ne suffit cependant pas d’affirmer. Pour comprendre, il faut  découvrir  les raisons ou les causes : comment s’engendrent les choses ? En vertu de quel mécanisme la croyance en l’existence des dieux se transforme-t-elle en superstition ?

Le mécanisme générateur est celui formé par le cycle de l’espoir et de la crainte (voir Les cycles génétiques chez Spinoza(3)). En effet, dès lors qu’il désire des biens dont il ne peut avoir aucune certitude quant à leur obtention, l’homme est nécessairement condamné à l’oscillation permanente entre l’espoir et la crainte.

Où démarre le cycle ?  Quel est l’événement qui va l’amorcer?

Il est inévitable que, dans sa recherche des biens, l’homme subisse à un moment ou l’autre un terrible coup du sort, qu’il ne parvienne pas tout seul à le surmonter et qu’il soit ainsi dans une phase où la crainte domine largement l’espoir. Il se trouve alors dans la deuxième phase du cycle (crainte prédominante et toujours croissante, avec le désespoir comme cas-limite) et dans un état de réceptivité anxieuse, perdant tout esprit critique et implorant de n’importe qui, n’importe quel secours. Comme il croit à présent en une puissance divine qui lui est infiniment supérieure, il va évidemment s’adresser à elle pour lui demander ce secours et lui indiquer quelles sont ses intentions et quelles actions il doit accomplir afin de favoriser la réalisation de son entreprise.

Et notre homme va s’imaginer que la puissance divine lui répond. En effet, rongé d’inquiétudes, percevant une chose quelconque qui lui rappelle un bien ou un mal passé, son image, par transfert, va le remplir de joie ou de tristesse. Ainsi se trouve modifié le dosage d’espoir et de crainte, dans un sens ou dans l’autre suivant qu’il s’agit de joie ou de tristesse. Et il va dès lors, envers et contre tout, considérer dorénavant la chose comme un bon ou un mauvais présage, révélation divine quant à l’orientation donnée à son avenir. Cette révélation peut prendre n’importe quelle forme (« N’importe quelle chose peut être, par accident, cause de joie, de tristesse et de désir » (Eth III, 15) et donc «N’importe quelle chose peut être, par accident, cause d’espoir et de crainte » (Eth III, 50)) : une voix (Moïse), une vision (David), un délire imaginatif (Joseph, Samuel), un songe (Abimélech), les entrailles des animaux, les idiots, les fous, les oiseaux, … La croyance donne ainsi naissance à la magie divinatoire.

Enfin, il s’agit à présent de répondre à cette révélation. Il faut que l’homme en tienne compte afin de reproduire les bons présages et de les utiliser comme moyens en vue des fins qu’il s’est fixées et afin aussi d’écarter les mauvais avertissements divins et d’en conjurer les effets. Mais comment faire pour gagner la faveur divine ? Quels procédés utiliser pour infléchir la volonté des dieux dans le sens de la réalisation des désirs de l’homme ? Comment se rendre propice l’action divine ? C’est à cette étape que la magie divinatoire devient magie propitiatoire et que naît le culte et la superstition : sacrifices, vœux, messes, … :  « D’où ils ont été amenés à croire que si les dieux règlent tout pour l’usage des hommes, c’est afin de se les attacher et d’en recevoir les plus grands honneurs ; et chacun dès lors a inventé, suivant son caractère, des moyens divers d’honorer Dieu, afin d’obtenir que Dieu l’aimât d’un amour de prédilection, et fît servir la nature entière à la satisfaction de ses aveugles désirs et de sa cupidité insatiable. Voilà donc comment ce préjugé s’est tourné en superstition et a jeté dans les âmes de profondes racines ».

Jean-Pierre Vandeuren

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