Spinoza et le couple

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« Au moment du mariage, on doit se poser cette question : Crois-tu bien pouvoir t’entretenir avec cette femme jusqu’à la vieillesse ? Tout le reste du mariage est transitoire, mais la plus grande partie de la vie commune est donnée à la conversation. »

Nietzsche

S’accoupler est chose aisée, se quitter aussi, durer à deux, du moins dans la joie et l’amour et non dans la tristesse, la hargne ou l’ennui, relèverait  quasiment du tour de force.

Pour Schopenhauer, l’affaire était entendue : l’amour n’est qu’une ruse de l’espèce pour persévérer : «L’amour, c’est l’ennemi. Faites-en, si cela vous convient, un luxe et un passe-temps, traitez-le en artiste ; le Génie de l’espèce est un industriel qui ne veut que produire. Il n’a qu’une pensée, pensée positive et sans poésie, c’est la durée du genre humain » ou encore « Le sexe et la procréation ne sont qu’une dictature de l’espèce ».

La neurobiologie semble confirmer les sentences schopenhaueriennes sans appel. Nos hormones seraient programmées pour calmer leurs ardeurs, et les nôtres, après quelques trois années, laps de temps nécessaires pour engendrer un descendant et le laisser atteindre l’âge de deux ans, âge qu’il peut alors espérer voir se prolonger assez longtemps que pour être en mesure d’intégrer le même processus. On consultera à ce propos les trois ouvrages de Lucy Vincent qui rabattent le thème à longueur de pages (pour n’en citer qu’un : Où est passé l’amour ?).

Que nous raconte Spinoza à ce propos ?

Dans l’Ethique, Spinoza ne parle du couple « de long terme », disons, pour simplifier, en revenant à ce qui le symbolisait encore il y peu, du mariage, qu’à un seul endroit, le chapitre XX de l’Appendice de la quatrième partie de l’Ethique, où, en des termes qui nous semblent archaïques et sibyllins, il dit :

« Quant au mariage, il est certain qu’il s’accorde avec la Raison, si le désir de l’union des corps n’a pas pour origine la seule forme belle, mais aussi l’amour de mettre au monde des enfants et de les éduquer dans la sagesse et si, en outre, l’amour de l’un et de l’autre, a pour cause, non la seule forme belle, mais surtout la liberté de l’âme ».

Explicitons cette longue phrase.

Les débuts

Ce que Spinoza, dans l’extrait ci-dessus, nomme « l’origine ». Au hasard des rencontres, nous sommes émus par la beauté d’une personne, sa « forme  belle », elle éveille notre joie, donc notre amour envers elle et, par conséquent, notre désir, selon le cycle génétique de base :

Conatus + personne « belle » → joie → amour → désir de cette personne

Mais qu’est-ce que la « beauté » ?

Ce n’est qu’un point de vue subjectif, une façon d’imaginer qui favorise la santé du corps, c’est-à-dire son augmentation de puissance, donc la joie :

« Quant aux autres notions de même nature, elles ne sont non plus que des façons d’imaginer qui affectent diversement l’imagination, ce qui n’empêche pas les ignorants de voir là les attributs les plus importants des choses. Persuadés en effet que les choses ont été faites pour eux, ils pensent que la nature d’un être est bonne ou mauvaise, saine ou viciée et corrompue, suivant les affections qu’ils en reçoivent. Par exemple, si les mouvements que les nerfs reçoivent des objets qui nous sont représentés par les yeux contribuent à la santé du corps, nous disons que ces objets sont beaux ; nous les appelons laids dans le cas contraire » (Eth I, Appendice).

Amour et sensualité

Cette attirance vers une personne à « la forme belle » est, à l’origine, essentiellement sexuelle, c’est la libido :

« La libido est le désir et l’amour de l’union des corps » (Eth III, Définitions des sentiments 48).

C’est une passion joyeuse, donc directement bonne, mais, en tant que passion, elle peut être indirectement mauvaise.

Les aléas de l’amour

Nous avons souligné par ailleurs les dérives potentielles de l’appétit sexuel (voir Spinoza et la sexualité). Rappelons nos propos :

L’appétit sexuel conduit souvent, si pas toujours, vers des tristesses. Mais ce n’est pas en tant qu’il s’agit de sexualité, mais en tant qu’il s’agit d’une passion et que donc, à ce titre, il est soumis aux cycles génétiques passionnels.

Ainsi, la jouissance sexuelle, comme la plupart des jouissances, est un plaisir « local » qui affecte une ou plusieurs parties du corps plus que les autres. Elle est soumise à la possibilité de l’excès et au cycle des joies et des tristesses :

Joie → joie indirectement mauvaise →tristesse → tristesse indirectement bonne → …

De même, elle est aussi soumise aux cycles de la crainte et de l’espoir et au cycle séparateur interhumain (Imitation → pitié → ambition de gloire → ambition de domination → envie → …). C’est de la combinaison de ces deux cycles que de l’amour humain doit automatiquement naître la jalousie et le conflit (voir notre démonstration de ce fait dans notre article Spinoza et Proust (4) : la jalousie (troisième partie) (1)) : par ambition de gloire nous désirons qu’autrui aime qui nous aimons (nous entrons ainsi dans le cycle séparateur), mais en même temps nous craignons qu’il ne le fasse (nous entrons alors dans le cycle de la crainte et de l’espoir). Mais, encore une fois, ce n’est pas le caractère sexuel du sentiment qui nous conduit à la souffrance et au conflit, mais son caractère passionnel.

C’est pourquoi Spinoza souligne dans sa phrase l’insuffisance de l’attraction par « la forme belle » uniquement : « … si le désir de l’union des corps n’a pas pour origine la seule forme belle … ».

Le couple qui dure dans la joie et l’amour

Passons sur les enfants, dont on sait bien qu’ils ne sont souvent invoqués que pour conserver un couple qui n’a plus de raison d’être et qui ne peut plus durer dans ces conditions que sous la tristesse, la hargne ou l’ennui.

Spinoza indique sous quelle condition un couple, selon lui, peut perdurer dans la joie : il faut qu’il « s’accorde avec la Raison », autrement dit qu’il ait « pour cause, non la seule forme belle, mais surtout la liberté de l’âme ».

Sachant que vivre sous la conduite de la Raison, c’est-à-dire être libre, c’est, pour Spinoza, vouloir comprendre et faire comprendre, on voit, en termes nietzschéen, qu’il faut que le couple puisse avoir de la « conversation », intéressante évidemment.

Jean-Pierre Vandeuren

3 comments

  1. Freud dirait qu’on ne parle qu’à ceux que l’on aime sous l’un ou l’autre rapport, ce qui rejoint par un biais inverse la pensée de nietzshe.

    1. A vous lire, je me suis posé deux questions : Freud déduit-il cette propriété de ses théories ou l’affirme t’il simplement? et que voulez-vous dire par « ce qui rejoint par un biais inverse »?
      En admettant les deux assertions, celle de Nietzsche affirme que sans communication, pas d’amour durable (= mariage) et celle de Freud, que sans amour pas de communication. En rassemblant les deux, on peut simplement affirmer que s’il y a amour au départ, il y aura possibilité de communication (Freud) et donc possibilité d’amour durable (Freud), ce qui est acceptable par le bon sens commun.

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