Le Manipulateur Pervers Narcissique (4)

Publié par

Comment utiliser ces connaissances pour assainir une relation engagée avec un manipulateur pervers narcissique ?

La personne en relation avec un pervers narcissique souffre des effets des attitudes de ce dernier (dénigrements, jugements, culpabilisation, etc.). La cause de ces effets réside dans l’ambition de domination du pervers, ambition qui, elle-même, a pour cause initiale  son excès d’orgueil, son narcissisme, lui-même conséquence de sa dépréciation de lui-même, de son « vide intérieur ».

La sagesse, la vertu, la liberté (ces trois termes sont synonymes pour Spinoza) de chacun consiste à rechercher son utile propre, c’est-à-dire ce qui convient à sa nature propre :

« Plus on s’efforce et l’on a le pouvoir de chercher ce qui nous est utile – c’est-à-dire de conserver son être – plus on est doué de vertu ; et au contraire, plus on néglige ce qui nous utile –c’est-à-dire de conserver son être – plus on est impuissant » (Eth IV, 20).

La seule attitude cohérente alors en face de quelqu’un qui tente de nous dominer, c’est-à-dire de s’approprier notre puissance propre, est d’affirmer cette dernière afin de résister à cette appropriation, ou, au cas où le processus de vampirisation aurait déjà été mis en place, de  se réapproprier cette puissance. Le noyau d’une philothérapie spinoziste pourrait  d’ailleurs s’exprimer en ce slogan : « se réapproprier sa puissance d’être et d’agir ».

La connaissance des causes du phénomène, ici le narcissisme et le « vide » du pervers, est l’amorçage du processus de réappropriation, car cette connaissance augmente notre puissance de penser et, par suite, de notre capacité de poser les actes adéquats. C’est une connaissance éminemment pratique car elle situe les causes au cœur même de la relation qu’il faut assainir.

La connaissance éventuelle des raisons psychologiques profondes (enfouies dans l’enfance) qui justifient ce narcissisme (« vide intérieur » causé par des problèmes remontant à la petite enfance, enfance-reine,  par exemple), est inopérante car, étant inaccessible, elle demeure théorique, même si cette théorie peut être pertinente. Nous ne dénigrons pas cette approche, mais elle n’est pas praticable sur le pervers qui ne verra pas la nécessité de s’y soumettre et à laquelle, par conséquent, nous ne pourrons pas avoir accès.

Par contre, cette connaissance des causes peut et doit être renforcée par celle des causes de notre propre influençabilité par le pervers : dépendance pécuniaire (cas des enfants ou du conjoint sans revenu), hiérarchique (cas du rapport salarié/chef de service), dépendance affective (les enfants à nouveau, mais aussi ceux qui ont une tendance au « sacrifice de soi » ou qui manquent d’estime d’eux-mêmes, etc.), …

De plus, le moteur de notre résistance sera aussi une connaissance : celle de la véritable vertu humaine, telle qu’énoncée ci-dessus (Eth IV, 20). Cette connaissance justifie pleinement notre refus d’aliénation de notre puissance par une vision cohérente du monde et des choses qui sert à renforcer notre détermination.

Le tiers, manager, médiateur ou philothérapeute, par exemple, qui est appelé à intervenir dans une telle relation, trouve aussi dans cette connaissance des causes, les outils qui lui permettront une intervention efficace, le principe étant que la seule action efficace est celle qui se situe au niveau des causes (on ne soigne pas une rage de dents avec de l’aspirine, tout au plus parvient-on à en atténuer les effets). Ce tiers se devra d’intervenir à la fois positivement, en tentant de renforcer la puissance d’être et d’agir du « manipulé » et négativement, en dévoilant la mécanique de la manipulation.

Il faut savoir que c’est le « manipulé » lui-même qui accorde son pouvoir sur lui à son « manipulateur » et que la mécanique de la manipulation est fondée sur une exploitation du cycle de la crainte et de l’espoir.

« Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux » (La Boétie, De la servitude volontaire).

Cet éloquent aphorisme montre parfaitement que celui qui nous domine ne peut le faire que dans la mesure où nous lui accordons nous-mêmes ce pouvoir sur nous. Cela s’applique d’autant plus dans le cas d’une manipulation perverse que ce manipulateur, qui est un « suprême orgueilleux » est lui-même au comble de l’impuissance propre, comme le souligne Spinoza dans Eth IV, 56, déjà cité plus haut (« Le suprême orgueil est le signe de la suprême impuissance de l’âme »).

La question revient alors de savoir pourquoi nous accordons à une puissance extérieure, même faible comme celle du pervers, un tel pouvoir de domination sur notre propre puissance, pourquoi cette puissance produit de tels effets sur nous : attirance, soumission, joie et tristesse, amour et haine mêlés, ambivalence, …

Il nous faut rechercher les idées des causes des idées de ces effets, c’est-à-dire les idées adéquates à ces effets.

Le principe est général, mais son application est individuelle, en ce sens que les causes recherchées sont propres à chacun. Cependant, ces causes individuelles nous amènent à nouveau à un schéma général.

Les causes individuelles rendent la personne concernée plus vulnérable à la manipulation du fait qu’elles la mettent toujours en situation de « dépréciation de soi », c’est-à-dire « d’avoir de soi, par tristesse, une moindre opinion qu’il n’est juste ». Cela peut provenir d’une absence de confiance résultant de dénigrements constants exercés par des proches durant l’enfance, ou d’une série d’échecs subis, ou d’une situation extrême de besoins, financiers ou affectifs, par exemple. La recherche devrait aboutir à trouver ces causes précises.

Par ailleurs, la vulnérabilité de cette personne peut encore être renforcée par sa situation dans le cycle, commun à tous, de la crainte et de l’espoir (voir Les cycles génétiques chez Spinoza (3)) :

Espoir prédominant mais crainte croissante →  crainte prédominante et toujours croissante (cas-limite : le désespoir) → crainte prédominante mais décroissante → espoir prédominant et crainte décroissante (cas-limite : la sécurité) → …

Si notre personne se trouve dans la phase de « crainte dominante et toujours croissante », sa vulnérabilité due à sa dépréciation « naturelle » d’elle-même va s’en trouver encore aggravée, car elle se trouve alors dans un état de réceptivité anxieuse, perdant tout esprit critique et implorant de n’importe qui, n’importe quel secours. Elle devient alors une proie toute désignée pour un manipulateur. Celui-ci va pouvoir, par la séduction,  s’insérer sans difficulté dans ce cycle en y faisant renaître l’espoir (critère 26). Mais lorsque l’espoir pointera son nez, il s’ingéniera à refaire paraître la crainte (techniques de dénigrement ou autres relevées plus haut dans les critères), jouant ainsi subtilement sur cette alternance dans le cycle afin de maintenir son ascendant sur sa « victime ». Il « retourne » à chaque fois l’espoir en crainte et vice-versa (On retrouve ici à nouveau la signification étymologique du terme perversion). Cette opération de déstabilisation permanente est le modus opératoire constant du pervers : il consiste à entretenir chez le « manipulé » l’état désagréable que Spinoza nomme « Flottement de l’âme », « L’état de l’esprit qui naît de deux sentiments contradictoires » (Eth IV, 17, scolie), ambivalence joie/tristesse qui se traduit par le flottement entre crainte et espoir, haine et amour. La personne qui s’y soumet est alors constamment désorientée et déséquilibrée, « retournée », état de déséquilibrée qui l’affaiblit sans cesse plus, la plaçant encore davantage sous la coupe du pervers, et pouvant la mener, dans des cas extrêmes, au suicide, vaincue par une puissance extérieure (« Personne, d’après la nécessité de sa nature, mais toujours contraint par des causes extérieures, ne se donne la mort » (Eth IV, 20, scolie)).

L’ensemble des connaissances que nous avons établies mettent à nu toutes les causes qui sont à l’origine de la relation manipulatrice perverse narcissique, causes du comportement du manipulateur, de celui du manipulé et du mécanisme de la manipulation. Ces connaissances devraient conduire à la libération, de façon générale, puisque, selon Spinoza, la liberté se trouve par la connaissance des causes et, plus particulièrement ici, car un tyran nu ne suscite plus la peur et qu’un « tyran dont on n’a plus peur est un tyran vaincu » (Marie-France Hirigoyen).

Jean-Pierre Vandeuren

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s