Lecture : méthode syllabique ou globale ? (1)

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Puisque nous affirmons que rien de ce qui est humain n’est étranger à L’Ethique car celle-ci présente une vision globale et cohérente du monde, de l’homme et de ses sentiments, il ne nous est pas interdit de nous demander quelle position prendrait Spinoza dans le débat qui oppose ou a opposé partisans d’un apprentissage syllabique ou synthétique de la lecture aux thuriféraires de la méthode globale ou analytique.

Pour rappel, la méthode syllabique se base sur la genèse des sons de la langue parlée par assemblage de syllabes. Elle repose sur les propriétés phonétiques de notre alphabet et a comme base les lettres et les sons. Une fois que ceux-ci sont maîtrisés, l’enfant apprend à les composer en syllabes puis en mots. C’est le fameux « b.a.-ba » (où les lettres « b » et « a » donnent la syllabe « ba »). C’est la méthode « classique », à l’honneur depuis la Grèce ancienne, mais elle peut apparaître fastidieuse et peu motivante.

C’est justement face au problème d’apprentissage de la lecture que rencontrent bon nombre d’enfants qu’est née l’idée d’une méthode alternative qui serait susceptible de favoriser la motivation pour cet apprentissage. Les activités d’apprentissage mises en place dans le cadre de la méthode globale ont ainsi pour objet de susciter la motivation, en partant d’un centre d’intérêt (activité préalable) et d’en sortir de courtes phrases porteuses d’émotion. Suivra la reconnaissance visuelle immédiate d’un mot, tel que le prénom. Elle est une méthode de « mise en situation » des mots au sein des phrases, des lettres au sein des mots ; les éléments (lettres, syllabes) ne sont pas considérés en tant que tels, mais dans un contexte. Cette méthode est née d’un constat simple : un bon lecteur ne déchiffre pas, mais reconnaît les mots, voire des groupes de mots. Quelle que soit la méthode, avoir une approche globale est indispensable pour comprendre ce qu’on lit, autrement dit, le contexte (ou référent) fixe le sens. Nous reviendrons sur ce constat de départ érigé en vérité et en principe.

On sait que la méthode globale a été accusée de nombreux maux : provoquer la dyslexie, la dysorthographie, la confusion dans l’esprit des enfants, l’incompréhension des textes lus, … et qu’elle est, de ce fait, partiellement abandonnée car souvent remplacée par une méthode « mixte », qui propose d’initier la lecture par elle, ce qui préserverait l’aspect motivationnel, et de basculer par après à la méthode syllabique, ce qui pallierait les défauts de la méthode globale. Mais indépendamment de ces constatations, L’Ethique n’a besoin que des fondements et des présupposés des deux méthodes pour se prononcer en faveur de l’une ou de l’autre.

Quels sont les fondements de chaque méthode ? Sur quoi se base leur fonctionnement pour résoudre le problème de l’apprentissage de la lecture ? La résolution d’un problème, que ce soit dans le cadre scolaire ou dans le cadre professionnel, se fait classiquement de deux manières : par extrapolation (méthode déductive) ou par intrapolation (méthode inductive).

Dans les méthodes par extrapolation, le savoir est découpé en éléments, et l’on enseigne les règles d’utilisation de ces éléments. Lorsqu’il rencontre une situation nouvelle, l’apprenant met en œuvre les règles apprises, il reconstruit la situation à partir de ces règles. L’apprenant acquiert un savoir et ce savoir est extrapolé aux situations nouvelles.

La méthode syllabique est clairement de ce type : l’élève apprend l’alphabet, puis les règles d’association des lettres (« B-A → BA »), et utilise ces règles pour déchiffrer un mot.

Dans les méthodes par interpolation, l’apprenant voit des « cas d’école », des formes qu’il doit dans un premier temps reproduire, puis qui constituent une « boîte à outils », et lorsqu’il rencontre une situation nouvelle, il pioche dans cette boîte à outils : il fait une interpolation de son savoir par analogie.

La méthode globale relève de ce type : les lettres sont apprises dans des contextes (les mots), les mots sont appris dans des contextes (les phrases) et, lorsque l’apprenant rencontre une phrase non encore lue, il va essayer de la lire par analogie avec les mots et les phrases connues.

A partir de là, il est clair que Spinoza se prononcerait sans hésitation en faveur de la méthode syllabique. En effet, pour lui, la véritable connaissance est une connaissance par les causes (génétique) et ce savoir doit donc pouvoir reconstruire la chose étudiée. Son exemple classique est celui de la « bonne » définition du cercle, non comme « lieu des points équidistants d’un point donné », définition nominale, mais comme « figure engendrée par la rotation d’un segment de droite autour de l’une de ses extrémités considérée comme fixe », définition génétique.

Pour pouvoir lire ou reconstruire un mot et puis une phrase, il faut connaître les « briques » de base que sont les lettres et les syllabes ainsi que les règles de formation des mots et des phrases. Le but recherché par la méthode syllabique est clairement l’apprentissage de ces briques de base et de ces règles de construction. Elle permet donc un savoir génétique que Spinoza agréerait.

Plus généralement, on sait que la méthode de Spinoza est hypothético-déductive : dans L’Ethique, partant de l’idée la plus adéquate possible (celle de la véritable nature divine), il en déduit les idées adéquates de l’esprit humain et de ses affects. Donc, il préférera en général les méthodes par extrapolation, la déduction étant le type de raisonnement rigoureux par excellence, tandis que l’induction ne donnant lieu à un raisonnement rigoureux que lorsque tous les cas possibles sont envisagés, ce qui est rarement réalisable.

Le constat de départ qui a justifié l’introduction de la méthode globale – un bon lecteur ne déchiffre pas, mais reconnaît les mots, voire des groupes de mots – est un excellent exemple de départ d’un raisonnement inductif non rigoureux, que nous allons déconstruire à partir d’une autre constatation qui semble confirmer ce constat de départ …

Jean-Pierre Vandeuren

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