« Gérer ses émotions » (2)

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L’article précédent proposait de comprendre le terme « émotion » comme étant la notion de « passion »  définie dans L’Ethique, et « gérer ses émotions » comme « orienter les désirs auxquels nous sommes déterminés par l’état affectif que nous subissons ».

Il nous faut maintenant montrer que L’Ethique nous enseigne comment procéder à cette orientation.

Cette orientation repose sur la proposition :

« Toutes les actions auxquelles nous sommes déterminés par un sentiment qui est une passion, nous pouvons être déterminés à les faire sans lui par la Raison » (Eth IV, 59).

Si nous reprenons l’exemple de l’employé rongé par l’envie envers le collègue qui a obtenu le poste que lui-même convoitait, nous avons vu que cette envie étant une haine, le désir qui va spontanément en être déterminé sera un désir de nuisance, soit contre ce collègue, soit contre lui-même, de toute façon un désir mauvais car naissant d’un sentiment mauvais (la tristesse) :

« En ce qui concerne les désirs, ils sont certes bons ou mauvais, en tant qu’ils naissent de sentiments bons ou mauvais » (Eth IV, 58, Scolie).

Si nous sommes guidés par la Raison, c’est-à-dire « par l’esprit en tant qu’il comprend clairement et distinctement » (Eth IV, 26, Démonstration), nous fuirons ces désirs mauvais car :

« Par le désir qui naît de la Raison, nous poursuivons le bien directement et nous fuyons le mal indirectement » (Eth IV, 63, Corollaire).

Quel bien la Raison nous propose-t-elle de poursuivre ? Nous y avons répondu à de nombreuses reprises : la connaissance et rien que la connaissance :

« Nous ne savons avec certitude rien qui  soit bon ou mauvais, sinon ce qui conduit réellement à comprendre, ou ce qui peut empêcher que nous comprenions » (Eth IV, 27).

Notre employé, dans la situation envisagée, imagine sa joie enveloppée dans l’obtention du poste que son collègue a conquis. Sa raison doit lui permettre de comprendre clairement et distinctement pourquoi ce collègue a réussi là où lui a échoué, quelles conditions il a remplies et pas lui (« Comment s’y est-il pris pour obtenir cela, et comment pourrais-je y arriver moi-même ? »). Cette compréhension lui permettra alors de s’adapter : soit en réalisant qu’il lui serait très difficile ou impossible de remplir les mêmes conditions, que donc le poste convoité ne lui convient pas (idées adéquates de sa propre personne), et qu’il faut en abandonner la quête, soit en s’enrichissant de ces conditions afin de se mettre en position favorable pour atteindre ce but (idées adéquates de la situation).

La Raison doit donc investir l’espace de temps entre la joie ou la tristesse ressentie lors d’une rencontre d’une cause extérieure (ce qui nous « ébranle »), le désir qui nait de cet état « émotionnel » (qui nous a mis en mouvement), et l’action qui pourrait résulter de ce désir, pour éventuellement réorienter celui-ci et aboutir à un autre type d’action.

Il ne s’agit donc nullement de se couper de ses émotions, à la manière bouddhiste ou schopenhauerienne, ni de les dominer, à la façon stoïcienne, mais toujours, en bon spinoziste, autant que faire se peut, de comprendre, nous-mêmes, le monde et les autres, afin de nous développer dans l’action, d’accroître notre puissance d’être et d’agir, de favoriser notre joie.

Jean-Pierre Vandeuren

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