L’aliénation

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L’aliénation est d’abord un terme de droit emprunté au latin « alienus » signifiant « qui appartient à un autre ». Il désigne, en droit civil, l’action de transmettre la propriété d’un bien, d’un droit, etc. à autrui, et, en droit international, l’annexion d’un territoire. Il véhicule donc avec lui l’idée d’une perte, celle d’une propriété matérielle, de l’individu humain ou de l’individu état. Cette idée de perte est ainsi elle-même intimement liée au subjectivisme : c’est moi, en tant, que sujet qui ait perdu telle ou telle propriété qui m’appartenait et, qui, si cette perte est douloureuse, vais désirer recouvrer cette possession. Il faut encore voir que la perte subie par le sujet résulte de l’effet d’une contrainte extérieure. Ainsi, le concept d’aliénation, à la suite de cette application juridique, lors d’une transposition à d’autres domaines, risque-t-il d’être imaginativement associé aux notions de sujet, de perte et de contrainte extérieure.

En sciences humaines, et plus particulièrement en philosophie, l’introduction de l’aliénation, en tant que concept critique, et non purement descriptif, permettant de caractériser négativement une situation ou de qualifier une situation négative au sens d’une situation d’empêchement, de perte ou de méconnaissance de soi, est relativement récente.

Elle remonte à Ludwig Feuerbach et à sa critique de l’aliénation théologique et spéculative de la religion, c’est-à-dire de ce qui devient aliénation religieuse lorsque la spéculation et donc la théologie s’empare de la religion. Remarquons que cette critique de la contamination réciproque de la superstition et de la métaphysique imaginative avait déjà été formulée bien avant par Spinoza dans le Traité Théologico-Politique : la superstition contamine la métaphysique en l’obligeant à essayer de résoudre des problèmes de plus en plus absurdes qui l’entraînent dans des spéculations de plus en plus délirantes et ces spéculations métaphysiques sont elles-mêmes réinvesties dans la superstition sous forme de dogmes spéculatifs. Il suffit pour s’en convaincre de se remémorer les dogmes catholiques de l’immaculée conception, de l’assomption et autres délires. En parlant de « délires », Spinoza évoque bien une « aliénation », dans le sens clinique de « folie » (aliéné = fou = délirant).

Quoiqu’il en soit, ce concept critique est indissociablement lié à une philosophie du sujet autonome, souverain et doté de vie intérieure, car qui dit « perte de soi » implique nécessairement une situation initiale d’un sujet qu’il s’agirait de retrouver, de « désaliéner » d’une contrainte extérieure qui, accidentellement, l’aurait déterminé.

Chez Spinoza, ce concept même d’aliénation est alors totalement inutile puisqu’il commence par constater que la contrainte extérieure, le fait d’être déterminé par autre chose que soi, c’est-à-dire la situation de passivité, est, non pas accidentelle, mais le fait originaire de toute condition humaine, la servitude passionnelle :

« Il est impossible que l’homme ne soit pas une partie de la Nature, et qu’il évite de subir d’autres changements que ceux qui peuvent se comprendre par sa seule nature et dont il est la cause adéquate » (Eth IV, 4).

Mais alors, si l’on est spinoziste, comment comprendre ce concept d’aliénation qui est actuellement largement utilisé dans toutes les sciences humaines, de la philosophie à la sociologie en passant par la psychologie et la psychanalyse ?

Il faut d’abord se garder de l’influence de l’utilisation juridique originale  du terme que nous avons rappelée en début d’article, influence qui se retrouve dans sa reprise par les métaphysiques de la subjectivité, et qui, liée à la notion fondamentale de Conatus, pourrait amener à une conception spinoziste de l’aliénation comme le fait pour un individu d’être séparé de sa puissance d’exister, d’être empêché de l’actualiser. De sorte que sortir de l’aliénation, ce serait encore – pour un individu qui ressemble encore beaucoup à un sujet – se réapproprier quelque chose de lui-même et chercher à coïncider avec lui-même, en l’occurrence avec sa propre puissance d’agir. Cela serait en contradiction avec le fait que chez Spinoza il n’y a pas de puissance qui soit séparée de son actualisation : toute puissance, finie ou infinie, est à chaque fois complètement en acte, elle est toujours tout ce qu’elle peut être, sans réserve et sans détournement possible, donc sans pouvoir être victime d’une perte qui serait son « aliénation ».

Si, en spinoziste, on veut continuer à utiliser le concept d’aliénation, ce ne peut être qu’à la condition de cesser de le penser comme une perte ou une séparation, mais de le penser comme une fixation et une limitation : une puissance d’agir aliénée, en ce sens, ce n’est pas une puissance dont un sujet serait séparé ou qu’il serait empêché d’actualiser, c’est une puissance dont les effectuations sont limitées en nombre et fixées à un seul genre ou une seule forme. L’aliénation s’apparente ainsi à l’excès des joies passives qui ont pour effet de favoriser une partie du corps et de l’esprit au détriment du tout.

Le Conatus, au départ totalement indéterminé, est amené, suite à des rencontres avec des causes extérieures, à s’orienter dans des désirs et des actions spécifiques. S’il s’y fixe, s’y limite, il s’y aliène et limite ainsi les effectuations de sa puissance d’agir à un seul genre d’action, car cela est contraire à son utilité propre :

« Ce qui dispose le corps humain à pouvoir être affecté de plusieurs façons, ou le rend apte à affecter les corps extérieurs de plusieurs façons, est utile à l’homme,  et d’autant plus utile que le corps est rendu par-là plus apte à être affecté et à affecter d’autres corps de plusieurs façons ; au contraire est nuisible ce qui diminue cette aptitude du corps » (Eth IV, 38).

« Qui a un corps apte au plus grand nombre d’actions, a un esprit dont la plus grande partie est éternelle » (Eth V, 39).

L’aliénation, en un sens spinoziste, est donc l’enfermement du Conatus, de l’effort pour persévérer dans son être, dans une gamme restreinte de désirs et d’actions.

Ainsi, tous les désirs immodérés excessifs du corps, comme les addictions aux drogues, à la cigarette, à la nourriture, au sexe, à l’argent, sont des enfermements du Conatus, des aliénations.

La dépression et le suicide résultent d’aliénations, de restrictions du Conatus dans des désirs issus d’idées fixes.

L’aliénation du salarié tient à ce que ses effectuations sont limitées à la seule sphère de la consommation, à la production de biens consommables. En effet, l’activité humaine est faite pour prendre une très grande variété de formes et son aliénation consiste en sa limitation et sa fixation à une seule forme d’activité.

Dès lors, le seul moyen pour l’individu de sortir d’une situation qui limite l’effectuation de sa puissance d’exister, une situation aliénante, est, comme nous l’avons déjà signalé par ailleurs (voir Cheminement vers la libération de la servitude envers les passions (2)), de renouer avec l’indétermination de son Conatus :

« Un jour.

Un jour, bientôt peut-être.

Un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers.

Avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien »

(« Clown » de Henri Michaux)

 Jean-Pierre Vandeuren

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