Marx (1) : Pourquoi un spinoziste peut-il le considérer comme capital ? (1)

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Spinoza n’a pas réfléchi à l’économie en tant que science sociale à part entière. Ce questionnement n’avait pas de pertinence à son époque. D’un point de vue organisation économique de la société,  il vivait dans une période de transition entre un régime féodal déclinant et un régime capitaliste naissant.

Ce n’est pas que l’économie n’avait pas d’importance, mais elle ne lui apparaissait pas comme importante du point de vue éthique. Spinoza s’est évidemment profondément penché sur la vie sociale au travers de ses études politiques que sont le Traité Théologico-Politique et le Traité Politique, à chaque fois dans un but toujours éthique, à savoir de recherche des conditions d’organisation de la société qui sont les plus favorables au développement éthique individuel, à l’approfondissement de « l’amour intellectuel de Dieu ». Il ne voyait probablement aucun lien d’influence entre les structures économiques et politiques de la société.

Ce n’est certainement plus le cas depuis le milieu du XIXe siècle qui a vu, par la prédominance de l’organisation capitaliste de nos sociétés occidentales, croître l’influence de l’économique sur le politique, à tel point qu’à l’heure actuelle l’Etat ne semble plus être qu’un gestionnaire économique au service du capital. Il semble y avoir co-production entre l’État et les grandes entreprises  des règles de fonctionnement du capitalisme financier et des modalités d’adaptation de la société aux « contraintes » imposées par ce dernier. Ainsi, ce capitalisme oblige-t-il l’Etat, à chaque crise dans laquelle il plonge la société, à intervenir afin de le sauver. Par exemple,  les États ont été contraints à  intervenir très activement pour sauver le système bancaire en reportant les coûts de la crise sur les chômeurs, les retraités, les salariés. Ces États  apparaissent ainsi comme des « instruments » du capitalisme et le politique semble totalement subordonné à l’économique.

Dès lors, l’adaptation contemporaine de la pensée sociale spinoziste doit-elle nécessairement se confronter avec la science économique. Et si, pour Spinoza, les seules exigences de la Raison, sont de comprendre (par les causes) et faire comprendre, il s’agit alors en premier lieu de comprendre quels sont les rouages intimes de l’économie, quels sont les mécanismes causals des effets que l’on y observe, comme par exemple, ceux des crises économiques à répétition que nous connaissons (1929, 1970, 1980, 2000, 2008), de la paupérisation croissante des masses populaires, ou de la mondialisation, ou encore de la destruction écologique de la planète.

Il n’est évidemment pas question de se substituer aux grands penseurs de la science économique et de tout découvrir par nous-mêmes, mais de choisir parmi ceux-ci lesquels nous permettent de comprendre par les causes et d’expliquer les phénomènes observés à partir de celles-ci.

Il nous semble à cet égard que c’est l’analyse économique établie par Marx qui répond le mieux à cette exigence de compréhension par les causes. Marx, tout comme Spinoza, mais dans le domaine économique, a bâti une machine à penser adéquatement et a fourni des  outils qui permettent d’interpréter, analyser, critiquer et construire le monde dans lequel nous vivons.

Mais l’œuvre de Marx est immense et multiforme et on peut y distinguer au moins trois aspects : un aspect politique, une théorie de l’histoire, connue sous le nom de « matérialisme historique » et qui peut être aussi comprise comme l’aspect philosophique de l’œuvre de Marx, et une théorie scientifique économique. Car Marx, touché par l’extrême misère et l’exploitation de la classe ouvrière a désiré d’abord comprendre quelles étaient les causes de cette exploitation, d’où la nécessité d’une étude économique, quels processus historiques avaient amené cette situation et pouvaient aider à en sortir, d’où la nécessité d’une étude historique, et ensuite, il a aussi voulu se donner les armes politiques pour transformer la société de son époque (« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe, c’est de le transformer »), d’où la nécessité d’une action politique.

Le marxisme est un projet politique visant le reversement de la société capitaliste au profit d’une société socialiste, dont on connaît l’échec retentissant de ses diverses tentatives de mise en application. Sans vouloir prendre la défense des Lénine, Staline et autre Mao, il faut cependant reconnaître que, quand ceux-ci  se sont mis en frais de bâtir une société nouvelle, ils ne pouvaient que l’inventer de toutes pièces, car ils auraient difficilement pu trouver dans les écrits de Marx une réponse satisfaisante aux problèmes multiples que pose la mise en place d’une société communiste viable.

En particulier, Marx ne leur disait nulle part comment concilier participation et planification qui constituaient deux composantes essentielles mais apparemment incompatibles de ce communisme idéal. Or c’est à ce chapitre que la plupart de ces régimes ont échoué le plus lamentablement. Car, après les jolies planifications théoriques rationnelles des ressources (que Marx n’eut pas le temps d’analyser), il fallait prendre des décisions. Idéalement, c’est le prolétariat lui-même qui aurait dû les prendre. Mais il a bien fallu se rendre compte qu’une classe sociale, aussi unifiée et aussi socialement éduquée qu’on puisse l’imaginer, peut difficilement s’exprimer à l’unisson. Aux yeux des Lénine et autres, il n’y avait pas là un véritable problème puisque le prolétariat allait pouvoir s’exprimer par l’intermédiaire du Parti qui, après tout, ne devait être rien d’autre que l’expression politique de sa volonté. Aussi, est-ce le Parti qui est devenu l’instance décisionnelle dont il fallait, en principe, respecter la volonté. Et c’est cette concentration du pouvoir, qui – on le sait aujourd’hui – n’a pas suffi, loin de là, à assurer le succès de cette planification, qui ruinait, dès le départ, toute velléité de participation populaire, d’autant plus qu’elle supposait l’abolition des droits qui, dans les démocraties occidentales, permettent aux citoyens de participer, aussi minimalement et indirectement que ce soit, aux orientations politiques de leur société, et qui a aussi conduit à toutes les dérives totalitaires bien connues.

Spinoza aurait sans doute décelé une utopie dans l’instauration d’une telle société socialiste idéale, lui qui s’était contenté d’étudier les formes d’organisations politiques ayant déjà existé :

« Lorsque j’ai étudié les problèmes politiques, je n’ai nullement visé à inventer du neuf ni de l’inédit. J’ai cherché les choses qui peuvent être les mieux compatibles avec la pratique, et j’ai cherché à les démontrer d’une manière certaine et indubitable, en les déduisant de la condition de la nature humaine elle-même. En outre, en vue de conserver dans le domaine de cette science, la même liberté d’esprit que celle qui est de rigueur dans les choses mathématiques, j’ai pris grand soin de ne pas tourner en dérision les actions humaines, de ne pas les déplorer ni les maudire, mais de les comprendre. Les sentiments par exemple d’amour, de haine, de colère, d’envie, de glorification personnelle, de joie, de peine par sympathie, enfin tous les mouvements de sensibilité n’ont pas été, ici, considérés comme des défauts de la nature humaine. Ils en sont des propriétés, tout comme la chaleur, le froid, le mauvais temps, la foudre, etc., sont des propriétés de la nature de l’air. Or, si désagréables que soient parfois les événements physiques, ils n’en sont pas moins nécessaires ; ils n’en ont pas moins des causes déterminées, à partir desquelles nous cherchons à comprendre leur nature» (Traité Politique, 1).

Et c’est justement à partir de l’étude des passions et des actions humaines que Spinoza aurait déduit le caractère utopique d’une telle société communiste ainsi que nous l’avons montré dans notre article Le désir d’acquisition et les utopies communistes.

Nous ne considérerons donc plus ici cet aspect de projet politique de l’œuvre de Marx.

Le marxisme est également une théorie de l’histoire, le « matérialisme didactique », qui cherche à comprendre, d’une part, la dynamique interne des sociétés (par exemple, la dynamique des sociétés capitalistes) et, d’autre part, la transition d’un type de société à un autre (par exemple, la transition du capitalisme au socialisme dans un pays donné).

Le matérialisme historique peut être qualifié de « dialectique », la source de son inspiration philosophique provenant de la dialectique hégélienne transposée des idées au plan strictement matériel. Pour elle, le moteur de l’histoire réside avant tout dans les luttes de classes, dans les conflits incessants entre groupes sociaux aux intérêts divergents : ce sont ces luttes qui déterminent l’évolution des sociétés.

Selon nous, cette conception pêche par deux aspects. D’une part, par la difficulté de définir la notion de classes. Marx se limitait à deux classes : les bourgeois et les prolétaires, limitation trop stricte (il y a, par exemple, manifestement une classe dite « moyenne » qui est distincte de ces deux-là).  La façon dont les classes prennent consciences d’elles-mêmes et peuvent agir comme un seul individu est aussi très difficile à définir. D’autre part, le fait de se limiter aux luttes « matérielles », sans prendre en compte les luttes d’idées, est aussi trop restrictif. Cette limitation échouerait, par exemple, à expliquer l’émergence du totalitarisme hitlérien, dont Hannah Arendt parvient à rendre compte au moyen des influences idéologiques sur les masses.

Par contre, l’idée générale d’évolution engendrée par des luttes cadre bien avec celle des rapports de puissance entre individus spinozistes. Nous reviendrons plus tard sur cet aspect.

Troisième volet de l’œuvre de Marx : la théorie économique qui vise à comprendre la structure et la dynamique de l’économie capitaliste et qui est exposée dans son ouvrage principal Le Capital.

Cette théorie nous semble plus pertinente que les théories classiques ou néo-classiques, d’une part, car, en scrutant attentivement les réalités fondamentales invisibles sous-jacentes aux phénomènes économiques observés, elle remonte aux causes de ceux-ci et parvient ainsi à les expliquer comme effets de ces causes, et, d’autre part, parce qu’elle est parvenue à prédire de nombreux phénomènes que nous observons à présent, ce qui semble être un critère scientifique ultime …

Jean-Pierre Vandeuren

2 comments

  1. On définit le plus souvent le Capitalisme par la propriété privée des moyens de production. Le socialisme serait donc la propriété collective (ou propriété du parti unique ) des moyens de production.
    Ce socialisme a échoué partout .
    Est-ce que K.Marx a recherché quelque peu, les qualités réelles de ce capitalisme ? Tout n’est pas noir !
    Il me semble que la lutte de l’individu (privé) pour faire l’effort de subsister, de se sentir responsable et d’étendre son pouvoir permettent, avec des garde-fous sociaux nécessaires (car il est de l’intérêt de chacun de vivre en paix ) , de créer plus de richesses que d’en détruire parce que responsable, ce qui est une manifestation du Conatus spinozien, sauf malentendu de ma part ?
    Je vois mal un Conatus collectif Spinozien !

    1. Merci pour votre intérêt et votre commentaire.
      On peut effectivement définir le Capitalisme comme vous le faites et, aussi, en retirant les moyens de production au privé, en les remettant aux « prolétaires », on forme un système de je qualifierais de « communiste ».
      Effectivement aussi toutes les tentatives d’une telle collectivisation des moyens de production ont échoué. Dans l’article que vous commentez j’en donne d’ailleurs deux raisons qui en montre le caractère nécessairement utopique, dont une des raisons avait déjà été avancée dans un article précédent (le désir d’acquisitions et les utopies « communistes »).
      Evidemment que le Capitalisme possède des qualités indéniables (augmentation du niveau de vie, productivité croissante, absence de pénurie, etc.), mais il a aussi d’ecxécrables défauts(crises à répétition, désastres écologiques, concentration du capital, etc.).
      Les analyses économiques de Marx sont extrêmement pertinentes et lui ont permis de prédire toutes les dérives du système telles que nous les connaissons. Il en a sans doute été effrayé, d’autant plus que son époque était soumise au capitalisme industriel qui ne se contentait pas d’exploiter économiquement les ouvriers mais les exploitait également physiquement engendrant par là une grande misère humaine.
      C’est pourquoi il a imaginé l’éradiquer en collectivisant les moyens de production.
      Il y a un autre moyen de procéder afin d’en limiter autant que possible les effets néfastes, c’est celui de la « social démocratie » qui intervient au niveau de l’Etat afin de réguler le comportement capitaliste. Ce fut le cas de 1945 à 1970, avec la mise en place de mesures keynésiennes de relance qui ont permis de lisser les effets des crises. Ce n’est plus le cas depuis les années 1980 où les sociaux-démocrates ont été évincés par les « ultra libéraux » qui tentent de limiter les interventions de l’Etat au strict minimum. Le capitalisme s’y est totalement débridé et on en voit toutes les conséquences néfastes se déployer à l’échelle mondiale.
      Je vais bientôt mettre en ligne toute une série d’articles reprenant la théorie économique de Marx et les déductions des conséquences actuelles.
      En ce qui concerne un « conatus collectif », je crois au contraire qu’il est tout-à-fait concevable car la définition spinoziste de l’individu ne se limite pas à l’individu humain et toute institution humaine, comme un Etat, l’institution judiciaire, une classe sociale, etc., peut être considérée comme un tel individu et est dès lors doté d’un conatus. Je reviendrai aussi plus tard sur cet aspect.

      Cordialement,

      Jean-Pierre Vandeuren

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