A propos de Eth II, 17, Scolie et de l’imagination

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« Or ces affections du corps humain, dont les idées nous représentent les corps extérieurs comme nous étant présents, nous les appellerons, pour nous servir des mots d’usage, images des choses, bien que la figure des choses n’y soit pas contenue. Et lorsque l’âme aperçoit les corps de cette façon, nous dirons qu’elle imagine. »

Toute rencontre de notre corps avec une chose extérieure l’affecte. Cette affectation de notre corps est l’image de cette choseLes images du corps sont les affections mêmes du corps humain, ou, en d’autres termes, les modalités selon lesquelles le corps humain est affecté par les causes extérieures et disposé de telle sorte qu’il accomplisse tel ou tel acte » (Eth III, 32, Scolie) ; « Les affections corporelles ou images des choses … » (Eth V, 1)).

Notre esprit automatiquement a une idée de cette affection corporelle, de cette image, il en est conscient (« Tout ce qui arrive dans l’objet de l’idée qui constitue l’esprit humain doit être perçu par elle ; en d’autres termes, l’esprit humain en aura nécessairement connaissance. Par où j’entends que si l’objet de l’idée qui constitue l’esprit humain est un corps, il ne pourra rien arriver dans ce corps que l’esprit ne le perçoive » (Eth II, 12)). Cette idée est nécessairement confuse et partielle car elle englobe à la fois la nature du corps humain et celle du corps extérieur (« L’idée de chacune des modifications dont le corps humain est affecté par les corps extérieurs doit exprimer la nature du corps humain et à la fois celle du corps extérieur » (Eth II, 16)). Nous appellerons imagination l’idée de l’image.

Et lorsque l’esprit humain a des idées qui sont des imaginations, c’est-à-dire des idées d’images, nous dirons qu’il imagine.

Nous pouvons voir l’esprit comme le témoin d’une scène, d’un événement, comme un accident de la circulation par exemple, qui, en le relatant, va nous le re-présenter (nous le rendre présent) mais en l’interprétant selon sa propre complexion et son état affectif : « C’est sur les lèvres de chacun : autant de têtes, autant d’avis » (Eth I, Appendice).

Remarquons qu’une imagination, une idée d’une affection corporelle, peut être affective (lorsqu’elle s’accompagne d’une variation de la puissance d’agir) ou non. Cette distinction n’interviendra cependant que dans la troisième partie de l’Ethique, mais le scolie sur lequel nous nous penchons prépare le terrain en introduisant et étudiant l’imagination dont la rectification de l’erreur sera à la base de la libération vis-à-vis des passions.

La faculté d’imaginer ne dépend pas de la seule nature de l’esprit puisque chaque imagination exprime à la fois la nature du corps dont il est l’idée et celle du corps extérieur (Eth II, 16 citée ci-dessus). Ainsi toute imagination est une idée inadéquate : « Il suit de là que l’esprit humain est une partie de l’entendement infini de Dieu ; et par conséquent, lorsque nous disons que l’esprit humain perçoit ceci ou cela, nous ne disons pas autre chose sinon que Dieu, non pas en tant qu’infini, mais en tant qu’il s’exprime par la nature de l’esprit humain, ou bien en tant qu’il en constitue l’essence, a telle ou telle idée ; et lorsque nous disons que Dieu a telle ou telle idée, non plus seulement en tant qu’il constitue la nature de l’esprit humain, mais en tant qu’il a en même temps l’idée d’une autre chose, nous disons alors que l’esprit humain perçoit une chose d’une façon partielle ou inadéquate » (Eth II, 11, Corollaire).

En conséquence aussi la faculté d’imaginer qu’a l’esprit humain n’est pas libre puisque « Une chose est libre quand elle existe par la seule nécessité de sa nature et n’est déterminée à agir que par soi-même ; une chose est nécessaire ou plutôt contrainte quand elle est déterminée par une autre chose à exister et à agir suivant une certaine loi déterminée » (Eth I, Définition 7).

Enfin, toute imagination est nécessairement dans l’erreur : « La fausseté des idées consiste dans la privation de connaissance qu’enveloppent les idées inadéquates, c’est-à-dire les idées mutilées et confuses » (Eth II, 35).

C’est qu’une imagination se trompe d’objet : croyant visé la chose extérieure, elle exprime bien plus la nature du corps humain (« Les idées que nous avons des corps extérieurs révèlent davantage la constitution de notre corps que la nature des corps extérieurs » (Eth II, 16, Corollaire 2).

Mais en fait, dans la relation sujet-objet, l’imagination, quoique nécessaire, n’est ni adéquate à son objet (son idéat), ni au sujet, à l’esprit qui la possède. Elle est donc une double source d’erreur (au sens de privation). Et pourtant, elle possède un noyau d’adéquation à la fois à l’objet et au sujet, noyaux qu’il s’agit de mettre en évidence afin de sortir de l’erreur.

Dans le célèbre exemple du soleil que Spinoza utilise en Eth II, 34, Scolie (« Quand nous regardons le soleil, nous l’imaginons distant d’environ deux cents pieds »), exemple d’imagination non affective, deux connaissances scientifiques peuvent combler la privation de connaissance imaginative et donc rectifier l’erreur : du côté de l’objet, du soleil, une estimation de la véritable distance de ce dernier à la terre et, du côté du sujet, la constitution de notre système visuel. Notre imagination ne sera pas pour autant modifiée (nous imaginerons toujours le soleil à environ deux cents pieds, l’image de cette distance sera toujours présente à notre esprit), mais nous ne serons plus dans l’erreur : « L’esprit n’erre pas en tant qu’il imagine, mais en tant seulement qu’il est privé de l’idée qui exclurait l’existence de ces choses qu’il imagine comme lui étant présentes » (Eth II, 17, Scolie, que nous commentons).

Dans le cas des affects, imaginations accompagnées d’une variation de la puissance d’agir, cette imagination résulte d’un effort, d’un dynamisme orienté par le souci d’accroître cette puissance d’agir. C’est pourquoi il pourra être repris et réorienté par la conscience qui aura à passer de l’inadéquation imaginative à l’adéquation rationnelle.

 Jean-Pierre Vandeuren

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