La créativité

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Beaucoup de personnes se lamentent de ne pas être suffisamment « créatives » ; la plupart des managers ne désirent-ils pas le plus souvent que leurs équipes soient plus « créatives » ?

Mais qu’est exactement la créativité ? Quel est le processus qui l’engendre ? Peut-on la favoriser ?

Par définition, est dit créatif, celui qui présente une tendance notable à la création imaginaire. On pourrait dès lors aussi qualifier cette personne d’imaginative.

Quoiqu’il en soit, on relève donc que la créativité consiste en la création d’images.

Quel est alors le processus de cette création ? A priori, comme tout ce qui a trait aux images prises dans leur immédiateté, ce processus est confus.

Mais nous pouvons l’éclairer en le décomposant et en le réordonnant selon l’Entendement.

Revoyons cela en détail en l’illustrant au moyen de la création des images sous-jacente à une blague.

En voici une particulière : « Un journaliste interroge Monsieur Frank Ribéry : « Que pensez-vous de Toulouse-Lautrec ? ». Réponse de Ribéry : « Toulouse va gagner ! » ».

Cette blague, comme toute blague, est créative : elle fait surgir des images qui créent la surprise et le rire.

Grâce à quel processus ?

Avant de mettre ce processus en évidence, examinons comment se forment les images associées à Monsieur Ribéry.

Lorsque certaines personnes regardent une interview de Frank Ribéry, leur corps est affecté par la vue et l’ouïe et elles se font de cette affection une idée qui leur cause une certaine tristesse, sous la forme d’amertume, mépris ou considération ironique.

L’esprit ne connaît son corps, lui-même et les choses extérieures que par ses images :

« L’esprit humain ne connaît le corps humain lui-même et ne sait qu’il existe que par les idées des affections dont le corps est affecté » (Eth II, 19) ;

« L’esprit ne se connaît lui-même qu’en tant qu’il perçoit les idées des affections du corps » (Eth II, 23) ;

« L’esprit humain ne perçoit de corps extérieurs comme existant en acte que par les idées des affections de son propre corps » (Eth II, 26).

Lorsque ces images sont rassemblées par ressemblance ou contiguïté, c’est-à-dire selon naturel des rencontres, la connaissance qui en résulte est celle du premier genre. Cette connaissance est subie, passive (d’où le terme de passions pour désigner les affects correspondants).

Par exemple, la passion de désir de mépriser ou de tourner Frank Ribéry en dérision, est un assemblage hétéroclite de diverses images sans ordre clair en nous : Monsieur Ribéry n’a pas de jugeote, l’esprit est « supérieur » au corps, il est triste qu’un athlète, aussi talentueux qu’il soit, gagne autant d’argent, …

Cette connaissance est confuse :

« Les idées des affections du corps humain, en tant qu’elles sont uniquement rapportées au corps humain, ne sont pas claires et distinctes, mais confuses » (Eth II, 28).

On peut facilement le comprendre en réalisant que les idées des affections du corps sont des idées d’un effet, l’affection du corps étant l’effet d’un autre corps sur le nôtre. Cette connaissance ignore donc les causes de cet effet, elle est dès lors nécessairement inadéquate car elle est incapable de reproduire cet effet.

Une connaissance adéquate doit donc être recherchée à partir de ces images. Cette recherche doit viser à trouver l’idée des causes de l’idée de l’effet, ce que Spinoza appelle l’idée adéquate.

Cette idée adéquate va s’obtenir en réordonnant les images qui ont été assemblées selon l’ordre naturel des rencontres. Ce nouvel ordre est celui de la Raison ou Entendement, l’ordre qui est celui qui a engendré l’effet et qui va permettre de le (re)produire. Cet ordonnancement donne naissance à la connaissance du deuxième genre.

Dans le cas de la passion à l’égard de Monsieur Ribéry, elle peut être considérée comme le résultat de la série causale suivante :

                                                         Sportif

                   Association  →                ↓

                                            Prédominance du corps

Préjugé cartésien du

Dualisme corps – esprit →              ↓

            

                                               Négligence de l’esprit

Préjugé cartésien de la

Supériorité de l’esprit sur →            ↓

Le corps

                                  Assimilation à un animal, une « bête »

Association  →                                    ↓

                                                  Bêtise de Ribéry

Conséquence →                                  ↓

                                           Mépris, désir de se moquer

Cette connaissance est une connaissance des relations entre les choses (Ribéry et moi, par exemple) et des propriétés des choses, mais pas de l’être même, de l’essence de ces choses. La connaissance de cette essence est l’objet de l’Intuition, la connaissance du troisième genre.

Revenons à présent au processus créatif qui engendre la surprise et le rire dans le cas de notre blague.

La surprise émerge de la magie (remarquez que magie est une anagramme de image) de la rencontre de deux séries causales d’affects venues d’horizons différents. Dans cette blague, nous avons celles qui relèvent du milieu du football avec, d’une part, la personnalité spécifique de Monsieur Ribéry, à laquelle est associée une image de mépris et de d’ironie, image dont nous venons d’étudier la genèse, et, d’autre part, la dénomination habituelle des rencontres sous la forme équipe A – équipe B, comme Toulouse – Lille, et celle qui relève de la culture (Toulouse-Lautrec). Le choc des deux séries provoque l’étincelle qui allume le rire comme le choc du silex sur l’acier déclenche des étincelles qui permettent d’allumer un feu.

Voici une illustration plus pratique : dans un grand immeuble de bureau, les employés se plaignaient de la lenteur du seul ascenseur existant. Les ingénieurs interpellés par ce problème se trouvaient confrontés à d’insolubles problèmes techniques dues aux difficultés de construction d’un éventuel second ascenseur ou de l’amélioration de la vitesse de l’ascenseur existant. Ils restaient bloqués dans leur horizon technique. C’est de la rencontre avec l’horizon psychologique qu’est née la solution. Remarquant que l’écoulement du temps est affaire subjective et dépend de nos occupations, ils décidèrent de placer un miroir dans l’ascenseur pour occuper le narcisse qui vit en chacun de nous. Toutes les plaintes cessèrent.

La Raison est utilisée de façon rétroactive dans L’Ethique pour réordonner les images qui se sont assemblées selon l’ordre naturel des rencontres et qui fait que l’homme subit ses affects car il ne les comprend pas.

Dans la créativité, on voit que la Raison est utilisée de façon proactive pour stimuler la création d’images, en faisant se rencontrer des séries causales ordonnées venues d’horizons différents.

Cette mise en évidence du processus de la créativité montre aussi que chacun est capable d’en faire preuve et même de s’y entraîner, car elle n’est en définitive qu’une disposition particulière de l’intelligence qui, étymologiquement, vient de « Intel legere », lier ensemble. La créativité, en effet, « lie ensemble » des séries causales ordonnées venues de différents horizons.

On peut distinguer la « créativité » de la « création », le créateur étant, artiste ou savant, celui qui fait surgir une œuvre du néant, occasionnant ainsi une rupture temporelle entre l’avant et l’après cette œuvre : il y a un avant et un après la théorie de la relativité d’Einstein, un avant et un après les tableaux d’un grand maître, un avant et un après L’Ethique de Spinoza, …

Ainsi, dans le monde économique, on peut distinguer le créateur de la firme, qui en est habituellement le dirigeant, et les créatifs au sein de celle-ci.

Jean-Pierre Vandeuren

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