Le snobisme (2)

Publié par

Exemples

–         Le snobisme artistique.

Ce type de snob ne tire pas sa joie de l’œuvre, littéraire, poétique, sculpturale ou autre, mais du fait d’être reconnu par ceux qu’il imagine en posséder la connaissance, les artistes ou les critiques.

–         Le snobisme social.

Cas le plus fréquent et à l’origine historique du terme. Dans le choix de ses relations, le snob social ne se laisse pas guider par des valeurs humaines mais par le rang, la célébrité ou la richesse de personnes cataloguées telles dans le Bottin mondain.

L’œuvre de Proust fourmille d’exemples d’un tel snobisme : Madame Verdurin et les membres de sa « coterie », l’ingénieur Legrandin et sa sœur la jeune marquise de Cambremer… L’intérêt de Proust envers le snobisme semble être une conséquence logique de ce que, pour lui : « notre personnalité est une création de la pensée des autres », d’où l’on comprend qu’une personne tirera nécessairement sa joie de ce que pensent d’elle ces « autres », et donc désirera en être reconnue.

–         Un cas extrême (cité par Arthur Koestler dans « Le cri d’Archimède »).

Il y avait autrefois à Berlin, avant Hitler, une jeune femme employée chez un éditeur et connue dans les milieux littéraires en raison d’une particularité : elle avait eu de fort nombreuses liaisons avec des écrivains, de tous âges et des deux sexes, mais, condition indispensable, dont les livres s’étaient vendus à plus de vingt mille exemplaires. Elle expliquait qu’elle ne pouvait éprouver aucune sensation physique avec des auteurs moins prospères.

Il s’agit ici d’une forme quasi psychiatrique de snobisme où le désir de reconnaissance par les personnes admirées, les écrivains à succès, en l’absence de possibilité d’imitation (la dame en question n’ayant sans doute pas le talent d’écrivain), a détourné son désir mimétique en désir sexuel sous la forme d’une offrande de son corps à ces personnes.

Quoiqu’il en soit, ce dernier exemple nous permet de découvrir le

Mécanisme à l’œuvre sous les attitudes du snob

Il nous montre en effet la confusion totale, dans l’esprit de cette dame, de deux plans de référence habituellement séparés : la sexualité et le succès littéraire commercial. Comme le dit admirablement Arthur Koestler : « Le kamasutra et la liste des meilleures ventes du mois étaient inextricablement mêlés dans son cerveau ».

Sans atteindre un tel degré de confusion en général, l’attitude du snob procède cependant d’un mécanisme similaire. Confronté à deux systèmes de référence dotés de normes ou de codes différents, comme par exemple les deux classes sociales que sont la bourgeoisie et la noblesse, le snob applique les codes de l’un pour juger de la valeur de ceux de l’autre. Ainsi, Melle Legrandin applique-t-elle les codes langagiers de la noblesse pour dénigrer ceux de la bourgeoisie et le snob artistique soumet-il son plaisir esthétique au catalogue des œuvres.

Que conclure maintenant, du point de vue de l’éthique spinoziste, de cette petite étude du snobisme ?

Conclusion

Il ne s’agit pas de porter un jugement moral ou moralisateur du type de ceux qui en relèvent le côté « inauthentique » et qui tombe derechef dans l’injonction paradoxale correspondante (« soyez authentique ! », « soyez vous-mêmes ! ») ou encore de ceux qui mettent en avant « l’absence de personnalité » du snob (« Le snobisme est une manière pour les gens sans personnalité, de s’en donner une. » (Marcel Natkin) ; «Le snobisme ne donne pas le goût, mais il supplée au manque d’opinion » (Alfred Capus)).

Il s’agit là de constatations triviales fondées sur des effets et non des causes et de jugements à l’emporte-pièce qui ne se préoccupent que de classifications hâtives et non de compréhension.

« Ne pas rire des actions des hommes, ne pas les déplorer, encore moins les détester, mais seulement les comprendre » (Spinoza, dans le Traité Politique).

Dans cet article, nous nous sommes préoccupés de comprendre le phénomène du snobisme et nous l’y avons défini comme un affect – l’Ambition en est un puisque c’est un désir -, plus précisément, c’est une passion. De plus, à tous les niveaux du cycle génétique dont il fait partie apparaissent des éléments qui éloignent le snob de la vertu spinoziste (« J’entends la même chose par vertu et par puissance. C’est-à-dire que (par la Prop. 7, Part. III), en tant qu’on la rapporte à l’homme, la vertu est l’essence ou la nature même de l’homme en tant qu’il a le pouvoir d’accomplir des actions qui peuvent être comprises par les seules lois de sa nature » (Eth IV, Définition 7)) :

Le snobisme prend sa source dans des préjugés et des convictions qui relèvent du premier genre de connaissance et sont donc sources d’erreur (« La connaissance du premier genre est la cause unique de la fausseté, … » (Eth II, 41)) et dans l’Admiration, « l’imagination d’un objet sur laquelle l’esprit reste fixé, parce qu’aucune connexion ne relie cette imagination singulière aux autres imaginations » (Eth III, Définitions générales des sentiments, 4). L’Admiration est une imagination « vivace » (Voir notre article Imagination riche et imagination vivace). En conséquence, elle s’oppose au développement de la Raison. Voici ce que nous en écrivions en conclusion de l’article précité :

« Ainsi, notre aptitude à comprendre est inversement proportionnelle à la vivacité de notre imagination,  vivacité étant ici entendue comme difficile à détruire,  c’est-à-dire à notre propension à imaginer comme présente une chose absente : plus notre entendement est développé, plus nous maîtrisons et réfrénons cette propension. Rien d’étonnant à cela, car la vivacité est elle-même inversement proportionnelle à la richesse : si nous imaginons comme présente une chose absente, c’est parce que l’image de cette chose accapare entièrement notre esprit, sans être neutralisée par aucune image contraire ; c’est-dire, précisément, parce que nous n’imaginons pas un grand nombre de choses à la fois. Au contraire de ce qu’on pourrait croire, c’est la richesse de notre imagination qui nous permet d’en chasser la fausseté.

D’où l’on comprend aussi pourquoi toute obsession est nuisible à l’homme. Une obsession est une focalisation sur un nombre très restreint d’images qui nous accapare totalement, c’est une exacerbation de la vivacité de l’imagination. Il s’ensuit que les illuminés de tous poils, en particulier les illuminés religieux, les fanatiques, sont les plus nuisibles au genre humain car, nécessairement, ils veulent restreindre le champ de pensées des hommes à leurs propres préoccupations très limitées. »

Cette admiration obsessionnelle doit nécessairement aboutir à des distorsions tristes de l’Imitation et de l’Ambition de Gloire qui, en elles-mêmes, ne sont pas nuisibles à la vertu spinoziste. Et de fait, elle conduit à un blocage de la Raison et à une tristesse sous la forme d’une haine (« une tristesse accompagnée de l’idée d’une cause extérieure »), le rejet de certaines catégories de personnes.

En tant que contraire à la Raison et en tant que générateur de tristesses, le snobisme serait donc considéré comme « mauvais » par Spinoza :

« Nous ne connaissons avec certitude rien qui soit un bien ou un mal, si ce n’est ce qui conduit réellement à la compréhension, ou ce qui peut nous empêcher de comprendre » (Eth IV, 27).

« La Joie n’est pas directement mauvaise, mais bonne, la Tristesse, au contraire est directement mauvaise » (Eth IV, 41).

Mais le snobisme possède encore une autre conséquence néfaste qui provient du mécanisme générateur de ses attitudes : il s’oppose à toute créativité.

En effet, nous pensons pouvoir avancer (voir notre article La créativité) que la créativité humoristique, scientifique, artistique, est le résultat de la rencontre de deux, ou plus, séries causales provenant de plans de références différents.

Une recherche bibliographique nous indique que plusieurs auteurs partagent cette opinion :

Aldous Huxley, dans son essai Le cri d’Archimède, où il nomme ce phénomène la « bisociation », l’acte bisociatif étant celui qui, en reliant des systèmes de référence jusqu’alors séparés, nous fait vivre ou comprendre le réel sur plusieurs plans à la fois.

Michel Fustier : « Il semble que la découverte puisse toujours se ramener à un phénomène de composition ou de combinaison. Deux objets, deux concepts deux phénomènes, que nul n’avait jusqu’ici songé à rapprocher, se superposent tout à coup l’un à l’autre pour donner naissance à un nouvel objet, un nouveau concept, un nouveau phénomène… ».

Et même Einstein en personne : « Le jeu combinatoire paraît être la caractéristique essentielle de la pensée créatrice ».

Si nous acceptons cette origine de la créativité, nous constatons alors que l’attitude snob, engendrée par la confusion de deux plans de référence, en général séparés, est en lui-même une négation du principe de créativité. En effet, appliquant les codes d’un des plans de référence à l’autre, il embrouille le fonctionnement de celui auquel est appliqué un code étranger et donc étrange. C’est comme s’il « se servait d’une montre pour peser et d’un thermomètre pour mesurer les distances » (Huxley). L’esprit du snob tourne à vide, il ne sait s’orienter, il est la bulle de champagne qui hésite entre le rot et le pet.

Jean-Pierre Vandeuren

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s