Spinoza et le candaulisme

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« Amants nous espérons ensemble et ensemble nous craignons

Il est de fer celui qui aime avec le consentement de l’autre »

(Ovide, cité par Spinoza dans le corollaire d’Eth III, 31)

Le roi Candaule

Candaule est un roi semi légendaire ayant régné vers le VIIIe siècle avant J-C en Lydie, région de l’Asie Mineure, faisant actuellement partie de la Turquie.

Sa légende a donné naissance au terme de « candaulisme », pratique sexuelle dans laquelle l’homme ressent une excitation en exposant sa compagne ou une image de celle-ci à d’autres hommes.

Hérodote en fait le récit ci-après :

« Le roi Candaule trouvait sa femme plus belle que toutes les autres. Sans cesse, il vantait à Gygès, officier de sa garde du corps, les charmes de son épouse et un jour, il l’invita à se convaincre, de visu, de la beauté de celle-ci. Gygès refusa l’offre sacrilège mais le roi insista. Dissimulé derrière la porte de la chambre nuptiale, Gygès assista au coucher de la reine. Mais, au moment où il s’esquivait, la souveraine l’aperçut. Feignant de n’avoir rien remarqué et persuadée que son mari avait voulu l’humilier, elle jura de se venger. Le lendemain matin, elle convoqua Gygès et lui offrit l’alternative d’être exécuté ou de tuer Candaule, de s’emparer du trône et de l’épouser. Gygès refusa d’abord l’offre de la reine, puis, devant son insistance, il se résolut à tuer Candaule. La reine le cacha à l’endroit où il s’était dissimulé la veille ; Candaule mourut, poignardé par Gygès durant son sommeil. Quand il fut installé sur le trône, Gygès se heurta à des adversaires. Ceux-ci acceptèrent de soumettre le cas à l’oracle de Delphes. L’oracle confirma Gygès dans sa royauté. »

Tandis que Plutarque, plus psychologue, en parle comme suit :

« L’amour ressemble à l’ivresse (…) Persuadés comme ils le sont, ils veulent persuader à tous, que c’est une perfection que l’objet de leur tendresse. Ce fut ce qui détermina le Lydien Candaule à introduire Gygès dans son appartement, pour lui faire voir sa femme. On veut avoir le témoignage des autres. C’est pour cela que quand les amoureux entreprennent la louange de la beauté qui les a séduits, ils la rehaussent par de la poésie au langage cadencé, par le chant, comme on dore les statues pour les embellir. »

L’explication de l’Ethique

Le désir du roi Candaule de partager son objet d’amour, désir qui se retrouve dans la pratique sexuelle du candaulisme, et que Plutarque explique par la volonté d’avoir le témoignage des autres à propos de la perfection de cet objet, est une conséquence directe de la proposition 31 d’Eth III qui met en évidence le renforcement de notre amour lorsque les autres aiment aussi ce que nous aimons :

« Si nous imaginons qu’un autre aime, ou désire, ou hait ce que nous-mêmes aimons, ou désirons ou haïssons, par là-même nous aimerons, désirerons ou haïrons l’objet avec plus de constance. »

Le corollaire de cette proposition énonce d’ailleurs d’ailleurs clairement cette conséquence :

« De là il suit que chacun s’efforce, autant qu’il le peut, d’obtenir que les autres aiment ce qu’il aime et haïssent ce qu’il hait. »

C’est dans cette caractéristique que le candaulisme trouve son origine psychologique.

Mais cette pratique n’est pas générale car :

« Comme en outre l’objet suprême que les hommes poursuivent par affectivité est souvent d’une nature telle qu’un seul peut le posséder, ceux qui aiment ne sont pas cohérents, puisque, se plaisant à vanter les mérites de l’objet aimé, ils craignent qu’on ne les croie » (Eth IV, 37, Scolie 1).

Ainsi, bien que naturellement désireux que les autres aiment leur épouse ou compagne, les hommes ne sont malgré tout pas enclins en général à partager celle-ci. C’est une chose que de sentir les regards admiratifs posés sur elle lorsqu’ils se pavanent en rue en la tenant par la main ou par la taille, une autre que de l’offrir aux désirs sexuels des autres mâles. Des deux désirs, celui de partage et celui de possession exclusive, le second est en général prédominant. En général, mais pas toujours, d’où le fait que le candaulisme soit classé comme une perversion ou une déviation sexuelle, alors qu’elle n’est que l’attitude d’individus chez lesquels le premier désir domine l’autre (« Un affect ne peut être ni réprimé, ni supprimé, si ce n’est par un affect contraire et plus fort que l’affect à réprimer » (Eth IV, 7).

Jean-Pierre Vandeuren

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