Spinoza et la psychologie sociale (2)

Publié par

La foule, un individu spinoziste

Il suffit de considérer une foule comme un individu spinoziste pour que toutes les constatations de Le Bon trouvent une explication cohérente.

Rappelons qu’un individu est un ensemble constitué d’une infinité de parties extensives (extérieures les unes aux autres), reliées entre elles par un rapport caractéristique qui exprime son essence, sa raison d’être.

Une foule est un individu encore plus complexe qu’un individu humain car elle est déjà constituée d’un certain nombre de ces derniers, eux-mêmes chacun constitués de l’infinité de leurs parties extensives. Mais son rapport caractéristique, sa raison d’être, est beaucoup plus facile à définir que celle de chacune de ses composantes individuelles humaines. Il s’agit du Désir qui, par définition, l’institue au départ. Ce Désir ou Conatus de l’individu-foule permet d’expliquer sa psychologie. La « loi de l’unité mentale des foules » de Le Bon,  leur « âme collective », ne sont rien d’autres que ce Conatus.

Il importe de mettre en évidence le processus d’intégration de chaque individu humain au sein de la foule. Chacun de ces individus, par définition, puisqu’il fait partie de la foule, adhère au Désir de celle-ci. C’est-à-dire qu’il va orienter son propre Désir, son Conatus, pour l’aligner totalement sur celui de la foule. C’est le sens du verbe « adhérer » et c’est le processus d’identification que nous avons déjà interprété comme une déviation du processus naturel fédérateur humain qu’est l’imitation (voir nos articles Aux origines des conflits : troisième partie (1) et (2)).

Au sein de la foule, l’individu, par l’identification de son Désir au Désir commun, se défait automatiquement de tous ses autres désirs et, notamment, de celui de raisonner. Aucun des membres de la foule ne raisonnant, celle-ci est aussi incapable d’adopter le moindre raisonnement. Ainsi l’individu-foule ne peut qu’être accessible à l’imagination, à la connaissance du premier genre. La foule est bien un individu irrationnel, barbare, enfantin, et ces aspects, du fait de la convergence de tous les Conatus de ses membres sur le sien, se transmettent à ceux-ci, les faisant régresser sur l’échelle de la civilisation.

La « contagion mentale » s’explique fort bien par la fusion de tous les désirs en un seul. L’influence sur ce seul désir pour le réorienter se communiquera d’emblée à tous les individus qui composent la foule. Ceci explique également sa grande versatilité.

La convenance de tous sur un unique désir fait de la foule un individu qui s’imagine extrêmement puissant et cette imagination, par contagion, se répand dans chacun des individus la composant. Mais cet affect est une passion et ne trouve donc qu’à se réaliser en des actions qui dénaturent cette puissance, impulsivité, irritabilité, violence.

Dépourvue de tout esprit critique, la foule, telle un enfant ou un barbare, ne peut qu’être influencée par des images fortes. Cela la soumet à la manipulation consciente ou non par des individus ou charismatiques ou prestigieux qui ne pourront dans ce but qu’utiliser ce qui touche l’imagination.

On le voit notre définition de la foule nous a permis de l’interpréter comme un individu grâce à l’existence d’un désir commun à toutes les personnes composant cette foule et d’en déduire très facilement les constatations réalisées par Le Bon.

Mais, confrontés au problème de l’éventuelle manipulation politique actuelle des masses, ces dernières n’apparaissent plus aussi clairement comme des individus. Quel en serait le Conatus ? …

Les masses

Dans la préface de son Meilleur des Mondes de 1958, Aldous Huxley peint un portrait plutôt sombre de la société. Il croit qu’elle est contrôlée par une «force impersonnelle», une élite dirigeante, qui manipule la population par des méthodes variées.

« Les forces impersonnelles sur lesquelles nous n’avions presque aucun contrôle semblent tous nous pousser en direction du cauchemar Meilleur-mondiste ; et cette poussée impersonnelle est en train d’être sciemment accélérée par les représentants des organisations politiques et commerciales qui ont développé un certain nombre de techniques pour manipuler, dans l’intérêt d’une certaine minorité, les pensées et sentiments des masses. »

Simple hypothèse ou illusion de paranoïaque ?

L’extraordinaire lucidité d’Alexis de Tocqueville

Les analyses de Tocqueville portant sur la politique et plus spécialement sur la démocratie datent de plus de 150 ans mais leur pertinence et la validité de leurs prévisions ne cessent de se confirmer.

Voilà ce qu’il dit de la façon de s’emparer de l’esprit du peuple, ce qui rejoint les analyses effectuées plus haut concernant les foules :

« Il n’y a, en général, que les conceptions simples qui s’emparent de l’esprit du peuple. Une idée fausse, mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu’une idée vraie, mais complexe. De là vient que les partis, qui sont comme de petites nations dans une grande, se hâtent toujours d’adopter pour symbole un nom ou un principe qui, souvent, ne représente que très incomplètement le but qu’ils se proposent et les moyens qu’ils emploient, mais sans lequel ils ne pourraient subsister ni se mouvoir. Les gouvernements qui ne reposent que sur une seule idée ou sur un seul sentiment facile à définir ne sont peut-être pas les meilleurs, mais ils sont à coup sûr les plus forts et les plus durables. »

Il est encore plus lucide en ce qui concerne l’évolution totalitaire de la démocratie :

« Lorsque je songe aux petites passions des hommes de nos jours, à la mollesse de leurs mœurs, à l’étendue de leurs lumières, à la pureté de leur religion, à la douceur de leur morale, à leurs habitudes laborieuses et rangées, à la retenue qu’ils conservent presque tous dans le vice comme dans la vertu, je ne crains pas qu’ils rencontrent dans leurs chefs des tyrans, mais plutôt des tuteurs. Je pense donc que l’espèce d’oppression dont les peuples démocratiques sont menacés ne ressemblera à rien de ce qui l’a précédée dans le monde; nos contemporains ne sauraient en trouver l’image dans leurs souvenirs. Je cherche en vain moi-même une expression qui reproduise exactement l’idée que je m’en forme et la renferme; les anciens mots de despotisme et de tyrannie ne conviennent point. La chose est nouvelle, il faut donc tacher de la définir, puisque je ne peux la nommer.

Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde: je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre?

C’est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même. L’égalité a préparé les hommes à toutes ces choses: elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait.

Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse; il ne détruit point, il empêche de naître; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger. »

Jean-Pierre Vandeuren

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s