Le spinozisme n’est pas un système philosophique (1)

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Introduction

L’Ethique de Spinoza se présente naturellement comme un développement hypothético-déductif qu’un lecteur assidu ne peut qu’aborder de façon linéaire : partant de définitions et de postulats, Spinoza avance des thèses, les démontre et, se basant sur ces résultats bien établis, en avance d’autres qu’il prouve à leur tour, et ainsi de suite, à l’instar d’un exposé mathématique.

C’est ainsi que, fidèle à ses propres découvertes exposée dans Le Traité de la Réforme de l’Entendement, il se propose de partir de l’idée vraie la plus complète, celle de l’Etre :

« §49. Reprenons en peu de mots l’objet de ce Traité. Jusqu’ici nous avons premièrement déterminé la fin vers laquelle nous avons à cœur de diriger nos pensées. Nous avons en second lieu reconnu quelle est parmi nos perceptions la meilleure, celle par laquelle nous pourrons atteindre à la perfection de notre nature. Nous avons vu, en troisième lieu, dans quelle voie notre esprit doit d’abord entrer pour bien commencer ; nous avons dit qu’il devait procéder à la recherche de la vérité, en prenant pour règle la première idée vraie qui lui serait donnée, et en poursuivant sa recherche selon des lois déterminées. Or, pour cela, il faut que la méthode satisfasse aux conditions suivantes : premièrement, qu’elle distingue l’idée vraie de toutes les autres perceptions, et qu’elle écarte l’esprit de toutes ces perceptions ; secondement, qu’elle trace des règles qui enseignent à percevoir les choses inconnues à l’image des idées vraies ; troisièmement, qu’elle ordonne les choses de telle façon que l’esprit ne s’épuise pas en efforts inutiles. Cette méthode bien connue, nous avons vu, en quatrième lieu, qu’elle serait parfaite du moment que nous serions en possession de l’idée de l’Être absolument parfait. C’est donc une remarque qui doit être faite dès le commencement qu’il nous faut arriver par le chemin le plus court possible à la connaissance d’un tel être. »

La première partie de l’Ethique, intitulée « De Dieu », va donc traiter de cet « Etre absolument parfait ». Elle est  une ontologie.

De cette ontologie, Spinoza va, dans la deuxième partie « De la Nature et de l’Origine de l’Esprit », déduire des considérations sur le sujet connaissant (l’Esprit), dont il va ensuite tirer une étude des passions et des actions (troisième partie : «De l’Origine et de la Nature des Affects »).

Ces trois premières parties apparaissent comme le socle théorique du « système » spinoziste. Spinoza peut alors passer à ce qu’on pourrait appeler la suite pratique de son exposé : détecter la cause des difficultés existentielles de l’homme (sa servitude vis-à-vis des passions, quatrième partie : « de la Servitude Humaine ou de la Force des Affects ») et y apporter une solution (Cinquième partie : « De la Puissance de l’Entendement ou de la Liberté Humaine »).

Mais, à bien lire le texte, chacune de ces parties semble se résorber dans la suivante au point de ne laisser aucun édifice théorique stable. Comme dans un jeu de domino, chacun s’écroule sur le suivant, ne laissant aucun d’entre eux debout. Ou, pour parler plus adéquatement, aucun d’entre eux fixe, car le jeu de domino peut-être rejoué. On peut redresser les pièces et recommencer. Plutôt que d’une théorie figée, d’idées statiques à contempler, « comme des figures muettes tracées sur un tableau » (Eth II, 49, Scolie), l’Ethique se présente comme un jeu dynamique : à partir de la situation vécue d’un désir déçu, l’homme peut puiser dans l’œuvre une méthode pratique pour vaincre la tristesse née de cette déception. L’Ethique n’est pas un système théorique, c’est un exposé de méthodes pratiques.

Notre propos est d’étayer ces deux affirmations : il n’y a pas à proprement parler de système dans l’Ethique et on peut en extraire des méthodes pratiques pour mieux vivre. C’est pourquoi, d’ailleurs, l’œuvre ne porte pas le nom de « philosophie », mais celui d’ « éthique », de méthode pour conduire sa vie.

Et c’est heureux, car, comme nous l’écrivions dans un précédent article (Pourquoi philosopher et pourquoi principalement avec Spinoza ?) :

Pourquoi faut-il philosopher ? La question est classique et est justifiée par l’apparente inutilité de cette activité, surtout depuis les conquêtes  époustouflantes de la science moderne.

A l’instar d’Epicure (qui, par ailleurs, se trouve être le seul philosophe dont les positions trouvent grâce aux yeux de Spinoza, du moins dans l’Ethique), nous pensons  qu’à toutes les époques, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, la philosophie peut aider l’homme à « soigner son âme », c’est-à-dire, en termes plus modernes, à l’aider à résoudre ses inévitables problèmes existentiels :

«Il est vide, le discours du philosophe qui ne soigne aucune affection humaine. De même en effet qu’une médecine qui ne chasse pas les maladies du corps n’est d’aucune utilité, de même aussi une philosophie, si elle ne chasse pas l’affection de l’âme.»

Jean-Pierre Vandeuren

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