Spinoza et la mythomanie (1)

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La Mythomanie

La mythomanie se définit comme la « tendance pathologique, plus ou moins consciente à la fabulation, au mensonge ». Le terme est forgé du grec « muthos », mythe, et du latin « mania », folie.

La mythomanie est donc un terme à l’origine médical qui fut créé en 1905 par le psychiatre Ferdinand Dupré et qui est passé dans le langage courant sans altération véritable de son sens premier.

Un cas récent célèbre et dramatique, immortalisé par un livre et un film, est celui de  Jean-Claude Romand qui réussit à abuser famille et entourage durant 18 ans, en prétendant être médecin à l’OMS. Lorsque sa femme commença à découvrir la réalité de la situation, il l’assassina, ainsi que ses enfants et ses parents. Cet exemple tragique justifie à lui seul le qualificatif de « pathologique ». Nous l’utiliserons afin d’illustrer nos propos. On trouvera un compte-rendu assez détaillé de son histoire à l’adresse : http://www.davduf.net/jean-claude-romand-une-histoire.

Il y a cependant dans la définition consensuelle reprise ci-dessus une déviation par rapport à l’étymologie du terme et donc une confusion qui, à notre sens, est à l’origine de la perplexité des psychologues, psychothérapeutes et autres psychiatres, appelés à tenter de soigner cette pathologie. On lit en effet souvent le constat désabusé qu’ils font : « Il n’existe pas de traitement à proprement parler de la mythomanie. Seule, une analyse psychiatrique pourra aider le sujet à retrouver les causes de sa maladie enfouies dans son inconscient, et par là même, offrir une voie vers la guérison ».

Cette confusion réside dans l’effacement, au sein de la définition, du terme «mythe » au profit des mots « fabulation » et « mensonge ».

Si nous évitons cette confusion, nous serons forcés de constater que nous sommes tous, et cela nécessairement, des mythomanes.

Retour sur le mythe

Nous avons déjà examiné en détail le concept du mythe dans notre article Spinoza pourfendeur des mythes auquel nous renvoyons pour tous les détails.

Nous ne ferons référence ici qu’à l’aspect nécessaire du mythe, repris dans les extraits suivants :

Pour assumer l’impuissance qu’il ne peut que ressentir face à sa vie, l’homme a besoin de se référer à un discours auquel il puisse donner une valeur transcendante; là il puisera les réponses essentielles qui lui permettront de donner un sens à sa vie :

«La démarche initiale — et essentielle — de toute pensée n’est pas intellectuelle mais existentielle, c’est-à-dire qu’elle ne vise pas à édifier des constructions spéculatives abstraites, mais à fonder la possibilité de vivre, de vivre d’une façon humaine, en assumant l’échec, la souffrance, la vieillesse, la mort et, d’une façon générale, toutes les contradictions qui déchirent notre existence. Il ne s’agit donc pas d’expliquer le monde et la vie, mais de les justifier, de leur donner un sens, de les rendre tolérables. C’est ce que réalise le mythe, première forme de l’idéal.»

 (Heymann Philosophie Bordas, 1984.)

Au sens élargi de la notion de mythe – discours mettant en scène un absolu auquel l’homme adhère de manière irrationnelle – il semble bien que l’homme ne puisse s’en passer.

De manière irrationnelle, donc déraisonnable, folle : l’homme est bien ainsi un fou des mythes, un mythomane, nécessairement.

Et ce constat justifie lui aussi l’adjectif « pathologique » de la définition « médicale » de la mythomanie qui se trouve ainsi distinguée du cas « normal » duquel nous relevons pour la plupart d’entre nous.

Quelles sont les causes de la pathologie ?

Identification et désir de reconnaissance exacerbé

Les causes de cette pathologie résident dans deux formes d’excès.

On le sait, pour Spinoza, l’essence de l’homme est sa poussée existentielle à produire des effets qui découlent de sa nature propre, c’est le Conatus humain. Cette poussée est à l’origine totalement indéterminée et, pour se rendre actuelle, elle doit se matérialiser dans des désirs particuliers. Le principal mode d’actualisation du Conatus est l’imitation des affects (Eth III, 27), le désir mimétique girardien (voir notre article Spinoza et René Girard). C’est parce que nous avons le désir du désir d’un autre –parent, ami, professeur, figure emblématique, … – que nous éprouvons des désirs spécifiques qui prennent souvent la forme de « modèles » de vie ou de comportement. Il s’agit là d’une propriété naturelle du psychisme humain : aligner plus ou moins notre Conatus sur le désir d’un autre. Lorsque cet alignement est presque parfait, l’individu concerné s’identifie alors totalement au modèle à imiter. C’est la forme excessive de l’imitation que nous avons nommée « identification » (voir nos articles Aux origines des conflits : troisième partie (1) et (2)). Cette identification à un modèle est exactement la création du mythe personnel de l’individu, au sens élargi repris ci-dessus : discours mettant en scène un absolu auquel l’homme adhère de manière irrationnelle. Le modèle est un absolu, l’adhésion irrationnelle, l’identification.

Ainsi, par exemple, Jean-Claude romand s’est-il identifié très tôt à un modèle de citoyen « modèle » justement, à tous les stades de l’existence, enfant, élève, étudiant, employé, mari, etc.

A ce niveau, cependant, il n’y a pas encore de « mania », de folie. Rien n’empêche de bâtir sa vie réelle sur le fondement d’un modèle, même si celui-ci est adopté de façon irrationnelle, c’est-à-dire dans la confusion et la mutilation du premier genre de connaissance. Quoique cette adoption soit dès lors plus passive qu’active et n’ait que peu de chances de correspondre à notre nature, il n’empêche qu’elle mène à agir dans, par et sur la réalité « objective ». Après tout, armé de son désir de perfection scolaire, Romand a acquis beaucoup de connaissances, réussi nombre d’examens et décroché avec brio son diplôme de fin d’études secondaires.

Mais qu’est-ce qui peut être la cause de l’adoption d’un modèle de vie ?

En général, il s’agit d’un désir d’être reconnu par celui, celle ou ceux dont l’individu imagine qu’eux-mêmes préconisent cette adoption, parents, professeurs, supérieurs hiérarchiques, maîtres, etc. Ce désir de reconnaissance n’est rien d’autre que l’ambition (de gloire), «un Désir immodéré de la Gloire, cette Joie qu’accompagne l’idée d’une action que nous imaginons louée par les autres » (Eth III, Définitions des Affects, 44 et 30).

Ce fut le cas de Jean-Claude Romand : « J’avais peur de l’échec, peur
de décevoir mes parents » ; « Parfois, on peut dire un mensonge
pour faire plaisir, pour voir la joie dans les yeux de l’autre. C’est
ce mensonge qui est à l’origine des cinq morts ».

Ce désir de reconnaissance, si commun à tous les mortels (« Les meilleurs, dit Cicéron, sont les plus sensibles à la gloire. Même les philosophes qui écrivent des livres sur le mépris de la gloire, les signent de leur nom » (Eth III, Définitions des Affects, 44, Explication)), n’est évidemment pas de l’ordre du délire, mais il n’attend que l’ouverture d’une porte pour son déploiement.

Et cette porte qui s’ouvre n’est que l’inéluctable frustration que la vie se charge tôt ou tard d’opposer à la réalisation de nos désirs.

Jean-Pierre Vandeuren

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