Spinoza et l’ennui (1)

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Le terme « ennui » trouve son étymologie dans le latin « inodiare » qui peut être traduit par « être odieux ».

Ce qui est odieux, suscite le dégoût, peut être causé par l’extérieur ou par l’intérieur. D’où les deux sens modernes de l’ennui :

Lorsque la cause est extérieure, il est défini comme un « sentiment de désagrément, de contrariété, voire d’inquiétude, motivé par une cause extérieure passagère plus ou moins grave » : ennui mécanique, ennui d’argent, ennui de santé, etc.

Lorsque la cause est interne, il est défini comme un « sentiment de lassitude coïncidant avec une impression plus ou moins profonde de vide, d’inutilité qui ronge l’âme sans cause précise ou qui est inspiré par des considérations de caractère métaphysique ou moral » : « [Emmasentait l’ennui plus lourd qui retombait sur elle » (Madame Bovary).

Dans cet article, nous nous intéresserons uniquement à ce second sens. Comme il s’agit d’un sentiment, il peut être défini et expliqué à partir de la psychologie rationnelle développée dans la troisième partie de L’Ethique.

L’ennui est-il déjà abordé dans L’Ethique ?

Dans L’Ethique

Le terme « ennui », en tant qu’affect, est mentionné une seule fois dans L’Ethique, à la fin de la troisième partie, avant l’appendice reprenant les définitions des affects :

« Toutefois, j’ai une dernière remarque à faire au sujet de l’amour, qui est qu’il arrive souvent, quand nous jouissons d’un objet désiré, que le corps acquiert par cette jouissance une disposition nouvelle qui lui imprime de nouvelles déterminations, de telle sorte qu’il se forme en lui d’autres images des choses, et que par suite l’âme commence à imaginer d’une manière différente et à former d’autres désirs. Par exemple, quand nous imaginons un objet dont la saveur nous est habituellement agréable, nous désirons de jouir de cet objet, c’est-à-dire de le manger ; or, tandis que nous le mangeons, l’estomac se remplit et le corps se trouve disposé d’une nouvelle manière. Les choses en étant là, si l’image de ce mets présent à nos yeux vient à se représenter et avec elle le désir de manger, il arrivera que la nouvelle disposition de notre corps s’opposera à ce désir, et la présence de l’objet que nous aimons nous deviendra désagréable ; c’est là ce qu’on appelle le dégoût, l’ennui. »

Dans cet extrait, on retrouve l’ennui comme sentiment de lassitude, mais lassitude d’une chose bien précise, de fatigue provoquée par l’accoutumance à quelque chose, la monotonie de quelque chose, le manque d’intérêt de quelqu’un ou de quelque chose, ce qui est un des sens reconnu du mot ennui. Ce sens ne pose aucune difficulté de compréhension : puisque la cause de l’affect y est connue, celui-ci est également connu.

Ce n’est cependant pas le cas de l’ennui entendu au sens de la seconde définition énoncée plus haut où la cause de cet affect n’est pas exactement déterminée : pourquoi cet ennui d’Emma Bovary ?

Pour Pascal, l’ennui, entendu en ce sens, est une « misère sans cause ». Dans le fragment 139, pour lui, « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre ». La raison qui fait que l’homme ne peut pas rester face à face avec lui-même, c’est qu’alors il prend conscience de son malheur existentiel dans l’expérience de l’ennui qui entraîne nécessairement la tristesse, le désespoir. C’est pour échapper à cela que l’homme se jette dans l’agitation qui le détourne de ses préoccupations existentielles et de sa condition de mortel. Le divertissement est le mouvement qui nous entraîne hors de nous. Nous préférons les tourments d’un emploi, d’une charge, d’affaires plutôt que de penser à ce que nous sommes, d’où nous venons. Le divertissement, et donc en première instance l’ennui que celui-ci permet de fuir, devient un principe universel d’explication de l’activité humaine. Triste vision de la condition native de l’humain !

Mais cette négativité provient de ce que Pascal, malgré son immense génie, n’a pas vu assez loin : l’essence actuelle de l’homme n’est pas l’ennui, mais le Conatus, sur lequel nous devons encore une fois revenir.

Essence et essence actuelle

L’essence singulière

Chaque chose particulière dans l’univers a son essence propre, par laquelle se constitue sa spécificité. Dans les termes de Yirmiyahu Yovel, l’essence d’une chose singulière est cette place toute particulière qu’elle occupe dans la réalité ; c’est en quelque sorte le « point » logique et métaphysique qui lui appartient en propre sur l’ensemble de la carte de l’être.

Spinoza la définit comme suit :

« Je dis qu’appartient à l’essence d’une chose cela qui, étant donné, fait que la chose est nécessairement posée, et qui, étant supprimé, fait que la chose est nécessairement supprimée, ou ce sans quoi la chose et inversement ce qui sans la chose ne peut ni être, ni être conçu » (Eth II, Définition 2).

Pour mieux comprendre ce concept, il est utile de considérer des êtres de raison tels que les figures géométriques.

Ainsi toutes les propriétés d’une figure, comme par exemple un triangle, appartiennent à l’essence de cette figure. Par exemple, la propriété qui énonce que la somme des angles d’un triangle est égale à deux droits appartient à l’essence du triangle. Inversement, si une figure ne possède pas cette propriété, elle ne peut pas être un triangle : on ne saurait imaginer un triangle dont la somme des angles ne vaille pas deux droits.

Il en est de même de toutes choses singulières, et de l’homme en particulier. Bien sûr, un homme n’est pas en fait définissable de façon aussi précise que l’est un triangle ou un cercle. Mais en droit, ce qui définit l’essence individuelle humaine, c’est un certain rapport de mouvement et de repos qui se communique entre les parties. En termes plus modernes, on pourrait penser à la structure ADN qui est propre à chacun de nous. De ce rapport unique peuvent, en théorie, se déduire toutes ses propriétés. Par exemple, du rapport qui définit Usain Bolt pourrait se déduire sa vitesse maximale de course. C’est une propriété qui appartient à son essence et sans cette propriété cette essence n’existerait pas.

Jean-Pierre Vandeuren

3 comments

  1. Cher ami

    Vous savez, mieux que quiconque, que la somme des angles d’un triangle est, en général, variable et que ce n’est que dans le cas très particulier d’un espace euclidien qu’elle est constante et égale à deux droits.
    Depuis la théorie de la relativité générale et les observations auxquelles elle a donné lieu, nous savons d’ailleurs que nous vivons dans un monde physique non euclidien.
    Mais même lorsqu’on s’en tient aux êtres de raison que sont les êtres mathématiques, il faudrait préciser que, lorsque Spinoza parle du triangle, il s’agit du triangle dans un espace euclidien.

    Je n’ai encore jamais bien vu si cette restriction était ou non de nature à invalider cet exemple que Spinoza ne cesse de répéter.

    Bien cordialement

    Jean-Pierre Lechantre

    1. Cher ami,
      Merci pour votre commentaire.

      Vous avez raison quant à mon manque de précision. Depuis Lobatchevski (1792 – 1856) les mathématiciens connaissent des géométries non-euclidiennes à trois dimensions aussi valables que l’euclidienne, les géométries hyperbolique (dont la « paternité » peut être attribuée à Lobatchevski) et elliptique. Spinoza ne pouvait pas imaginer l’existence de telles géométries et c’est pourquoi je ne me suis pas préoccupé de la précision quant au type de géométrie qu’il considère.

      Pour aborder le questionnement qui clôture votre commentaire (« Je n’ai encore jamais bien vu si cette restriction était ou non de nature à invalider cet exemple que Spinoza ne cesse de répéter. »), il faudrait s’interroger sur les raisons qui poussent Spinoza à puiser la plupart de ces exemples parmi les « êtres de raison » et aussi que vous précisiez quelles affirmations spinozistes pourraient être invalidées par cette restriction.

      Quant au choix des « êtres de raison » en guise d’illustration, je me suis déjà étendu sur ce sujet dans l’article « la connaissance du troisième genre : quelques exemples (1) ». J’en reproduis ici la partie concernée :
      « Un « être de raison » est un être qui n’existe que dans la pensée, par opposition à l’être réel qui existe aussi en dehors d’elle. Un être de raison est plus précisément une « façon de penser qui sert à retenir, expliquer et imaginer plus facilement les choses déjà comprises » (Pensées métaphysiques I, 1). Mais un être de raison a toujours une raison d’être, pratique beaucoup plus que théorique : il sert à retenir, expliquer et imaginer plus facilement les choses connues. Ainsi le genre « animal » ou l’espèce « baleine » n’existent pas réellement en dehors de la pensée, ce ne sont que des façons commodes de regrouper différents individus — qui eux existent concrètement — par la considération de leurs caractéristiques communes les plus marquantes, pour en faciliter la mémorisation et la représentation. (Source : Spinozaetnous.org).
      Rappelons qu’une idée vise toujours un objet, son « idéat » – qui peut aussi être une idée – et qu’elle affirme l’existence de cet objet, affirmation qui peut être vraie ou fausse. Un être de raison n’a pas d’idéat, n’est donc pas une « idée » et n’affirme aucune existence. Il est dès lors neutre par rapport à la vérité et la fausseté ; il n’est ni vrai, ni faux.
      Et c’est sans doute pour cette neutralité que Spinoza y choisit ses exemples. L’exemple de la quatrième proportionnelle lui permet d’illustrer le processus génétique qui est à l’origine de chacun des genres de connaissance sans devoir se préoccuper de la validité du résultat, chacun des genres aboutissant au résultat correct. »

      La géométrie euclidienne est un cadre de pensée qui nous permet d’expliquer de façon satisfaisante les phénomènes qui se passent à notre échelle terrestre, tandis que la géométrie elliptique de Riemann, le cadre dans lequel s’inscrit la théorie de la relativité générale d’Einstein, est plus adaptée à l’explication des phénomènes de « l’infiniment grand ».

      Je ne saisis pas en quoi le choix de ces exemples pourraient invalider certaines thèses spinozistes.

      Très cordialement.

      Jean-Pierre Vandeuren

  2. Cher ami

    J’essaierai d’être plus clair.

    A de nombreuses reprises dans son œuvre, Spinoza fait allusion à la propriété P du triangle : la somme de ses trois angles est égale à deux droits.
    Prenons, par exemple, la première occurrence dans l’Ethique (E I 17 scolie du cor. 2) :

    « Mais c’est comme s’ils disaient que Dieu peut faire que de la nature du triangle il ne suive pas que ses trois angles soient égaux à deux droits ; […] »

    Pour Spinoza, cette propriété P est parfaitement démontrée.

    La démonstration, comme vous le rappelez, est très simple et vous écrivez :

    « Ainsi, pour déduire que la somme de ses angles vaut deux droits, il [le triangle] aurait recours au mouvement pour prolonger un de ses côtés et y mener une parallèle par le sommet opposé. »

    Oui, mais cela suppose que l’on puisse mener une parallèle, c’est-à-dire que l’on admette le cinquième postulat d’Euclide dont nous savons aujourd’hui que ce n’est pas un théorème mais un axiome.
    (Je ne pense pas me tromper en disant que la propriété P ne peut pas être démontrée sans recourir au postulat 5 d’Euclide.)

    Or, vous écrivez :

    « Ainsi toutes les propriétés d’une figure, comme par exemple un triangle, appartiennent à l’essence de cette figure. Par exemple, la propriété qui énonce que la somme des angles d’un triangle est égale à deux droits appartient à l’essence du triangle. Inversement, si une figure ne possède pas cette propriété, elle ne peut pas être un triangle : on ne saurait imaginer un triangle dont la somme des angles ne vaille pas deux droits. »

    Je dirai que « la propriété qui énonce que la somme des angles d’un triangle est égale à deux droits » n’appartient à l’essence du triangle que si, et seulement si, nous admettons le cinquième postulat d’Euclide.

    Si nous ne l’acceptons pas, nous pourrons néanmoins (certains mathématiciens l’ont fait) construire une géométrie tout aussi cohérente dans laquelle le triangle n’aura plus cette propriété.

    Prenons un autre exemple dans l’Ethique (E IV 57 sc.) :

    « Et tout cela suit de cet affect [l’Abjectio] aussi nécessairement que de la nature du triangle il suit que ses trois angles sont égaux à deux droits ; […] »

    A mon point de vue, il faudrait écrire :

    « … que de la nature du triangle, et en admettant le cinquième postulat d’Euclide, il suit que ses trois angles sont égaux à deux droits »

    J’ai parlé d’invalidation de l’exemple et non d’invalidation des thèses spinozistes car la propriété P illustre des thèses mais ne sert pas à les démontrer.
    Si invalidation il y a, cela ne devrait donc pas être trop grave.

    Bien cordialement
    Jean-Pierre Lechantre

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