Les mécanismes de la soumission (1)

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« L’homme est un loup pour l’homme » : pour Thomas Hobbes, dont Spinoza s’est largement inspiré, le fondement ultime des sentiments interhumains est le calcul rationnel de l’avenir, qui transformera le Conatus, chez lui limité à un pur instinct de conservation, en volonté de puissance visant à dominer nos semblables pour, lors d’une utilisation future, assurer notre avenir. Dominer, c’est vouloir soumettre l’autre, faire en sorte que celui-ci nous obéisse, qu’il place le pouvoir dont il dispose, ou une partie de ce pouvoir, sous notre dépendance afin que nous en assumions la direction.

Mais qu’est-ce qui pousse cet autre à se soumettre ? Comment expliquer des phénomènes tels que le syndrome de Stockholm, l’acceptation des violences conjugales, l’attachement d’une prostituée à son proxénète, la soumission à l’autorité étudiée par Stanley Milgram et apparente dans toutes les guerres (« Le monarque colore du nom de religion la crainte qui doit pouvoir maîtriser les hommes afin qu’ils combattent pour leur servitude, comme s’il s’agissait de leur salut, et croient non pas honteux, mais honorable au plus haut point de répandre leur sang et leur vie pour satisfaire la vanité d’un seul homme » (Spinoza, TTP, Préface) ; voir aussi l’analyse de Hannah Arendt du comportement du criminel nazi Eichmann), et, en politique, la soumission des citoyens à l’Etat ?

Toutes ses questions, qu’elles soient de l’ordre des rapports interindividuels ou de l’ordre socio-politique trouvent une réponse dans la théorie spinoziste des passions développée dans la troisième partie de l’Ethique qui permet de mettre en évidence les mécanismes psychologiques déterministes de la soumission, les processus d’obéissance, qu’ils soient individuels ou collectifs.

Les mécanismes

Les mécanismes de la soumission résultent de la conjonction de deux cycles génétiques des passions que nous avons mis en évidence dans de précédents articles (voir Les cycles génétiques chez Spinoza (4) et (3)) et que nous rappelons ci-après.

  1. Le cycle séparateur des hommes

Tout part  de l’imitation des sentiments. Lorsque nous rencontrons un homme triste, nous éprouvons sa tristesse et cette imitation est le sentiment de pitié, analogue de la tristesse indirectement bonne au niveau individuel. Cette dernière compense un sentiment plus néfaste, la tristesse et vise à rejoindre progressivement la joie. De même, au niveau social, la pitié compense une trop grande inégalité, distorsion de la similitude qui est à la base de l’imitation.

L’homme envers lequel nous éprouvons de la pitié, nous allons aussi vouloir l’aider (Eth III, 27, corollaire 3). Ce faisant, nos actions vont lui plaire. Par imitation, nous allons alors aussi vouloir lui plaire, non seulement pour nos actions, mais en tant que personne. Ainsi naît le sentiment que Spinoza nomme « ambition de gloire », effort pour plaire aux hommes. Cette ambition de gloire est le véritable ciment de la société car l’homme, par nature, a besoin des autres hommes, non pas pour les utiliser, ni pour les aider, mais pour se faire approuver par eux. Ainsi, l’ambition de gloire est l’analogue de la joie au niveau individuel, car c’est elle qui fait le plus tendre vers le véritable objectif de l’imitation, l’accord entre les humains.

Les hommes s’approuvent lorsqu’ils aiment et donc désirent les mêmes choses. Mais il se fait qu’ils n’aiment jamais les mêmes choses : « des hommes différents peuvent être affectés de différentes façons par un seul et même objet, et un seul et même homme peut être affecté par un seul et même objet de différentes façons à des époques différentes » (Eth III, 51). Ici, la séparation commence à prendre forme, car, par nature, nous désirons nous faire approuver par les autres hommes, mais, en général, il n’y a pas accord, il y aurait plutôt profond désaccord entre eux et nous car nous détestons souvent les choses qu’ils aiment, et par conséquent désirons les détruire alors qu’ils veulent se les approprier, et vice-versa. Pour réaliser l’approbation recherchée, il faut alors soit modifier nos propres désirs, soit modifier les leurs. En général, c’est pour la deuxième solution que nous allons opter : « De là, il suit que chacun, autant qu’il peut, fait effort pour que chacun aime ce qu’il aime lui-même, et haïsse également ce qu’il hait lui-même » (Eth III, 31, corollaire).C’est ici que Spinoza rejoint partiellement Hobbes : l’ambition de gloire se mue en ambition de domination ou volonté de puissance. Cependant, au contraire de Hobbes, l’ambition de domination n’a pas pour but l’acquisition directe d’une puissance sur l’autre, elle vient forcer chez l’autre le but initialement poursuivi par l’ambition de gloire, son approbation. L’effort pour faire ce qu’aiment les autres s’est transformé en effort pour ces autres aiment ce que nous faisons (Encore un chiasme spinoziste !). L’ambition de domination est en quelque sorte excessive par rapport à l’ambition de gloire, par cet aspect de vouloir forcer les autres, aspect qui amorce l’éloignement de l’objectif d’accord interhumain, tout comme la joie indirectement mauvaise amorce l’éloignement de l’accord avec nous-mêmes sur le plan individuel.

C’est ici aussi qu’apparaissent les situations maître-esclave et que naissent les haines réciproques :

« Et nous voyons par conséquent que chacun a naturellement le désir que les autres vivent selon son naturel à soi, et comme tous ont un pareil désir, ils se font pareillement obstacle ; et comme tous veulent être loués ou aimés par tous, ils se haïssent réciproquement » (Eth III, 31, scolie).

Enfin, le désaccord va se trouver totalement consommé lorsque les objets convoités ne peuvent être détenus que par un seul car alors apparaît l’envie, qui s’oppose au bonheur d’autrui :

« Si nous imaginons que quelqu’un tire de la joie d’une chose qu’un seul peut posséder, nous ferons tout pour qu’il ne la possède pas » (Eth III, 32).

L’envie est le sentiment symétrique et inverse de la pitié, mais il trouve aussi son origine dans l’imitation des sentiments : le fait d’imaginer que quelqu’un tire de la joie d’une chose, nous fait, ipso facto, aimer cette chose et désirer en éprouver de la joie. Elle est l’analogue, au niveau communautaire, de la tristesse au niveau individuel, car c’est elle qui porte le désaccord social à son comble, tout comme la tristesse signe notre désaccord avec nous-mêmes.

L’envie clôt ainsi le cycle séparateur :

Imitation → pitiéambition de gloire →ambition de domination → envie →

Cependant, bien que par l’envie, le désaccord interhumain soit porté à son comble, elle ne rompra pas le lien social car, comme elle nous pousse à dépouiller l’autre de ses biens, elle va aussi l’attrister. Cette tristesse va alors réveiller notre pitié et le cycle va  recommencer …

Jean-Pierre Vandeuren

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