Les mécanismes de la soumission (2)

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2. Le cycle de l’espoir et de la crainte

L’espoir et la crainte sont, respectivement, « la joie et la tristesse née de l’imagination d’une chose passée ou future dont l’issue nous paraît douteuse » (Eth III, définitions des sentiments 12 et 13).

Il n’y a pas d’espoir sans crainte, ni de crainte sans espoir (Eth III, définitions des sentiments 13, explication). En effet, lorsque nous espérons, nous craignons simultanément ce qui s’oppose à la réalisation de notre désir et, lorsque nous craignons, nous espérons que l’événement redouté ne se produira pas. Il faut donc  parler du « couple espoir-crainte ».

Ce couple est par ailleurs toujours dynamique, jamais statique, ce qui nous permet d’en exhiber un cycle. En effet, puisque nous tendons toujours vers la réalisation de la joie et le rejet de la tristesse, nous nous efforçons  par nous-mêmes d’augmenter la part d’espoir, qui est joie, et de diminuer celle de crainte, qui est tristesse. A la limite, nous aimerions éliminer totalement cette dernière. Mais il n’y a pas que nous, il y a aussi et surtout les causes extérieures, qui changent sans cesse et de façon imprévisible, et qui peuvent favoriser ou défavoriser notre effort, augmentant notre espoir (et donc diminuant notre crainte) ou le diminuant (et donc augmentant notre crainte).

Si notre effort réussit entièrement, la crainte disparaît et l’espoir devient « sécurité » (Eth III, définitions des sentiments 14). Lorsqu’au contraire, cet effort échoue définitivement, c’est l’espoir qui disparaît et la crainte devient « désespoir » (Eth III, définitions des sentiments 15).

Au départ, il y a un certain « dosage » d’espoir et de crainte et le dynamisme de ce couple va créer le cycle, que nous faisons démarrer avec une prédominance de l’espoir mais une croissance de la crainte :

Espoir prédominant mais crainte croissante →  crainte prédominante et toujours croissante (cas-limite : le désespoir) → crainte prédominante mais décroissante →espoir prédominant et crainte décroissante (cas-limite : la sécurité) →

3. La combinaison des deux cycles

Le conflit naît de la transformation de l’Ambition de Gloire en Ambition de Domination. Lorsque ce conflit s’est soldé par des positions de dominants/dominés, ces derniers vont voir se succéder des périodes de crainte et d’espoir, c’est-à-dire qu’ils vont expérimenter le cycle de l’espoir et de la crainte.

A partir de ces deux cycles, Spinoza, dans le § 10 du Traité Politique (TP), va conclure à l’existence de quatre formes de soumission dans lesquelles nous pourrons reconnaître les différentes situations que nous avons citées plus haut (syndrome de Stockholm, …).

Les quatre formes de soumission selon le TP

Ce chapitre s’inspire d’un article de Christian Lazzeri.

Les quatre formes de soumission se séparent en deux groupes de deux formes selon le type de coercition exercée par le dominant. Si la coercition est uniquement ou principalement de nature physique, on est en présence de la situation du prisonnier ou de celle de l’esclave ou serf. Si la coercition ou l’influence s’exerce uniquement ou principalement de façon spirituelle, on rencontre les situations du craintif et de l’obligé.

  1. Le prisonnier

« Un homme en tient un autre en son pouvoir lorsqu’il le garde enchaîné ». C’est le rapport de pouvoir le plus immédiat qui réduit la puissance à la pure coercition et se donne lui-même pour le résultat d’un rapport de force. Fondé sur la pure contrainte physique, ce pouvoir s’exerce sur le corps d’autrui, mais non sur son esprit : il cesse donc avec la fin de cette contrainte. Le modèle du dominé, dans ce cas, c’est le prisonnier.

2. L’esclave ou le serf

En un second sens, le pouvoir d’un homme sur un autre s’exerce « lorsqu’il lui a ôté ses armes et ses moyens de se défendre ou de s’échapper ». On voit mal au premier abord la différence avec le cas précédent puisque le modèle de domination précédemment décrit correspond en tout point à celui-ci. La situation n’est cependant pas identique. La domination précédente s’identifie à une pure contrainte physique qui implique a fortiori des caractéristiques de la seconde, mais celle-ci se définit comme un pouvoir qui n’interdit au dominé que l’agression, la défense ou la fuite. On a donc affaire, dans ces limites, à une indépendance corporelle relative. Le modèle du dominé est ici l’esclave ou le serf, libres de leurs mouvements mais ne pouvant faire autrement qu’obéir sans résistance, ne pouvant s’enfuir et contraints à exécuter les tâches commandées. Comme dans le cas précédent, le maître ne dispose que d’un pouvoir sur le corps mais non sur l’esprit du dominé. Or contraindre le corps ne conduit nullement le maître à dominer les affects du dominé et à lui faire désirer faire ce qu’il fait ou se soumettre à son pouvoir. C’est précisément parce qu’il ne désire pas se soumettre à son maître qu’on ne peut parler réellement de transfert dans ce cas : il y a bien dépendance à l’égard du pouvoir d’un autre mais le pouvoir du dominé n’a pas été transféré. D’autre part, l’efficace ou la stabilité de ce type de pouvoir est singulièrement limitée. Uniquement réduit à la contrainte physique, ce pouvoir prend fin avec elle ; dès qu’on peut désobéir impunément, on le peut légitimement. A la moindre occasion favorable, ce sera la fuite ou le soulèvement.

3. Le craintif

En un troisième sens, un homme en tient un autre en son pouvoir lorsqu’ « il lui a inspiré de la crainte ». Le rapport de domination dans ce cas n’est plus fondé sur la simple maîtrise du corps du dominé, mais sur celle de son esprit puisqu’il devient possible de produire en lui un affect de crainte selon la loi de production des affects. Cet affect de crainte est une tristesse née de l’idée d’une chose future ou passée qui diminuera ou a diminué notre puissance d’agir et de penser. Mais comme il existe un doute à l’égard de l’existence passée ou future de cette chose, c’est-à-dire comme il existe concurremment à l’idée de cette chose, d’autres idées de choses qui excluent celle-là, il en résulte que l’affect né de cette idée n’est pas constant. Comme c’est une tristesse, l’idée de la chose qui l’exclut, conformément à la proposition d’Eth III, 20 (« Quand on imagine que l’objet de sa haine est détruit, on se réjouit »), nous rend joyeux. La crainte est donc une tristesse inconstante toujours accompagnée d’un affect d’espoir. La déduction de l’espoir étant symétrique, il est donc une joie inconstante toujours accompagnée d’un affect de crainte. Plusieurs conséquences découlent de cela. En premier lieu, lorsqu’un individu produit chez un autre individu l’idée d’une chose future haïe qui surviendra s’il n’obéit pas aux commandements qui lui sont faits, il provoque ainsi la soumission du second par l’affect de tristesse qui en découle. Ce dernier cherchera donc à écarter cet affect en s’efforçant constamment de faire ou de ne pas faire ce qui tend ou non à le produire ; dans le cas présent, c’est l’obéissance qui est l’effet de cet affect. Il faudra donc s’efforcer constamment d’obéir pour éviter une diminution de la puissance d’agir et ce moyen d’éviter une tristesse future produira de l’espoir. Or, si l’individu dominé se trouve déterminé par des causes extérieures à ne plus obéir, il éprouvera immédiatement la crainte d’un châtiment, contrebalancée par l’espoir d’y échapper en obéissant. D’où une oscillation entre espoir et crainte aussi constante que les éventualités de désobéissance que le dominé peut rencontrer. L’oscillation entre ces deux passions s’explique ainsi par celle du comportement du dominé. Mais si la crainte et l’espoir sont inséparables concernant l’obéissance (comme pour toute autre chose), pourquoi Spinoza définit-il un pouvoir spécifiquement fondé sur la crainte ? C’est que dans le rapport de ces deux affects, la crainte constitue ici l’affect fondamental direct qui a déterminé la soumission et continue de la reproduire, alors que l’espoir n’est qu’une affection indirecte concernant la possibilité d’éviter cette tristesse, qu’il s’agisse de la domination sur un individu ou sur une multitude.

Jean-Pierre Vandeuren

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