Les mécanismes de la soumission (4)

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Analyse classique du syndrome de Stockholm

Pour identifier de façon certaine la manifestation de ce phénomène, il semble nécessaire de constater, dans le comportement de l’individu, la conjonction de trois signes:

1. la victime développe progressivement un sentiment de compréhension, d’attraction, de sympathie, d’amitié, face aux faits et gestes et au discours de l’agresseur ;

2. les manifestations initiales de gratitude se prolongent dans le temps, contribuant au fait que la victime ne se plaigne d’aucune agression, violence ou maltraitance ;

3. la victime, au lieu de s’opposer à son agresseur, cherche à justifier l’acte criminel de celui-ci, en rejetant la cause de son attitude terroriste sur les forces de l’ordre, le gouvernement en place, les inégalités socio-économiques ou les injustices dont sont victimes les couches les plus défavorisées de la société.

Pour que ce syndrome puisse apparaître, trois conditions sont nécessaires :

  • l’agresseur doit être capable d’une conceptualisation idéologique suffisante pour pouvoir justifier son acte aux yeux de ses victimes ;
  • il ne doit exister aucun antagonisme ethnique, aucun racisme, ni aucun sentiment de haine des agresseurs à l’égard des otages ;
  • il est nécessaire que les victimes potentielles n’aient pas été préalablement informées de l’existence de ce syndrome (dans certains cas, l’agresseur peut faire preuve d’une conceptualisation idéologique capable de convaincre une victime préalablement informée du syndrome).

Il apparaît plus difficilement si les victimes potentielles sont préalablement informées de l’existence de ce syndrome.

Le syndrome de Stockholm semble être une manifestation de l’inconscient, poussé par le premier but de l’être humain : la survie. En effet, dans les fantasmes du sujet concerné, en s’attirant la sympathie de l’agresseur, l’agressé se croit hors du danger, croyant contrôler, même inconsciemment, les émotions de l’agresseur. Ce qui lui vaudra peut-être l’épargne de sa vie au profit d’une pacification pouvant être poussée à une fraternisation. En fait, c’est de l’angoisse que le sujet se protège, car le danger est toujours réel.

Le syndrome de Stockholm est un syndrome émergent psychotique, comme tant d’autres pouvant émerger dans une situation limite, même si le sujet qui le subit n’a pas une personnalité psychotique.

C’est Erich Fromm qui en 1940, dans La Peur de la liberté établit les bases psychologiques donnant origine à ce syndrome, même s’il ne parle pas de syndrome de Stockholm, terme vulgarisé après l’incident à Stockholm en 1973. Le sujet étant prêt à renoncer à sa propre identité par peur de l’autorité.

Explication spinoziste

Les explications précédentes ne sont pas génétiques : elles ne mettent pas en évidence le processus psychologique qui engendre le phénomène. Elles font, d’une part, appel à une boîte noire, l’inconscient. Mais ce n’est pas parce qu’un mécanisme n’est pas conscient qu’il ne peut pas être décrit. La digestion est un mécanisme dont nous ne sommes pas conscients mais qui peut parfaitement bien être analysé et exposé. Ou, d’autre part, elles évoquent un effet plutôt qu’une cause. Ainsi, le fait de renoncer à son identité par peur de l’autorité n’explique pas les causes de cette attitude.

Le syndrome de Stockholm est un effet des mécanismes de soumission dévoilés par Spinoza. Il entre dans les formes exposées plus haut. Au départ, l’otage se trouve évidemment soumis à une contrainte physique par son ravisseur ; il est un prisonnier. Mais comme il est aussi soumis à la crainte de mourir, on se trouve en fait dans la troisième forme de soumission. C’est son esprit qui est alors soumis à la coercition de la crainte, coercition purement imaginaire : la crainte étant une passion, elle une puissance imaginaire par laquelle le dominant obtient une puissance réelle.

Mais, comme la crainte est une tristesse, elle met l’esprit du dominé dans un état de diminution de puissance. Sa faculté de juger est alors altérée et peut être facilement trompée : « La faculté de juger peut relever du droit d’autrui dans la mesure où notre esprit peut être trompé par quelqu’un d’autre ». L’esprit de l’otage est alors réceptif à la conception idéologique que l’agresseur utilise pour justifier son acte.

Nous avons vu que l’effet de la crainte est l’obéissance qui permet d’écarter cette dernière. Mais, dans ce cas-ci, en quoi consiste cette obéissance, hormis le fait de se soumettre physiquement en tant que prisonnier ? Obéir, c’est se conformer à ce que quelqu’un ordonne ou défend. Or ce que le ravisseur défend c’est sa conception idéologique. L’esprit de l’otage va donc avoir tendance à adopter cette conception et à la défendre également.

Adopter une conception, c’est s’imaginer qu’elle nous convient. Si nous nous imaginons qu’elle nous convient, nous allons éprouver de la joie à cette idée, c’est-à-dire que nous allons l’aimer, l’amour pour une chose étant la joie accompagnée de l’idée de cette chose. L’esprit de l’otage étant entré en empathie avec celui de de son ravisseur, ipso facto, l’otage éprouvera de l’empathie pour ce dernier, empathie pouvant se muer en sympathie ou même en amitié, suivant la complexion propre de l’otage. En fait, selon le cycle génétique des passions de base (voir Les cycles génétiques chez Spinoza (1) :

Conatus → Joie ou Tristesse → Amour ou Haine → désir particulier → …),

l’otage a aligné son Conatus sur le désir-maître de son ravisseur.

Ainsi se trouve mis en évidence le processus psychologique déterministe qui engendre l’effet connu sous le nom de syndrome de Stockholm.

Les situations d’attachement au conjoint violent (violence conjugale), d’endoctrinement dans une secte ou encore de lien affectif fort entre une prostituée et son proxénète peuvent être vues comme cas particuliers du syndrome de Stockholm et étudiées de façon spinoziste de la même manière en les ramenant à la troisième forme de soumission. Ce sont des exercices que nous laissons à l’appréciation du lecteur, qui pourra notamment expliquer les processus que les psychologues appellent d’ « emprise » (voir par exemple l’article suivant de Marie-France Hirigoyen : http://www.ordrepsy.qc.ca/pdf/PsyQc_Dossier_1.Hirigoyen_Sept05.pdf).

2. La soumission à l’autorité

Une anecdote de Ludivine Redslob

« Au cours d’un stage au ministère de la défense, une anecdote a éveillé mon attention sur les thèmes du pouvoir et de la soumission à l’autorité. Alors que je me trouvais dans une réunion sur la Loi Organique Relative aux Lois de Finances, en compagnie de quelques commandants et généraux, une situation de tension naît au sujet d’un choix comptable. Un commandant « quatre galons », diplômé d’une grande école en Finance, suggère une solution qui constituait aux yeux des quelques personnes compétentes en la matière, la seule issue viable au problème. Cependant, cette situation impliquait quelques sacrifices et notamment aux plus haut gradés. Ces derniers firent donc taire ce commandant. Persuadé d’avoir proposé la meilleure solution pour l’armée, ce dernier se permit tout de même d’insister mais très vite, il prit le parti de se dérober. Pourquoi donc a-t-il choisi de se dérober alors qu’il lui était possible de prouver à ces hommes, par de simples calculs, que sa proposition était la meilleure pour l’ensemble de l’armée ?

Ce type d’attitude est finalement banal. Qu’il s’agisse de l’armée ou d’une entreprise quelconque, les subordonnées laissent toujours le dernier mot à leurs supérieurs, qu’ils approuvent ou non leurs choix. Les patrons quant à eux n’ont aucun scrupule à affirmer qu’ils sont seuls compétents pour décider de ce qui est le meilleur pour l’organisation.

Cette fois cependant, la situation m’a interpellée car elle mettait en jeu des sommes d’argent faramineuses. Optimiste, j’ai pensé que si aucune des personnes compétentes en comptabilité n’était intervenue c’est parce que finalement ce n’était « que d’argent » dont il était question. Mais alors, qu’en serait-il de cette obéissance si la vie d’hommes, de femmes, d’enfants était remise en cause ? L’obéissance à l’autorité longtemps prônée comme une vertu, revêt en effet un caractère différent quand elle est au service d’une cause néfaste. »

L’aspect monstrueux de l’obéissance à l’autorité s’est d’ailleurs révélé sous le nazisme où des gens tout-à-fait « normaux » ont accompli les actes les plus horribles sous le couvert de cette obéissance. On consultera à ce propos l’analyse tant décriée de Hannah Arendt : H. Arendt (1966), Eichman à Jérusalem, rapport sur la banalité du mal, Gallimard, Paris.

Ce phénomène d’accomplissement d’actes monstrueux de façon banale par des personnes quelconques  sous le couvert de l’obéissance à l’autorité a aussi été étudié par le psychologue social de l’université de Yale Stanley Milgram (1933-1984) au moyen d’expériences qui furent tout autant décriées que le fut la démarche d’Arendt. Nous préférons imaginer que l’horreur n’est réalisable que par des gens hors normes, des monstres, plutôt que d’en accepter la banalité, le fait que chacun d’entre nous, à travers des mécanismes psychologiques déterministes, soit capable de tels actes.

Les analyses d’Arendt et les expériences de Milgram conduisent toutes deux à expliquer la banalité du mal par le phénomène psychologique d’obéissance à l’autorité qui serait une caractéristique de la psychologie humaine.

Mais cette caractéristique n’est qu’un effet des mécanismes affectifs mis en évidence plus haut au travers des cycles génétiques que nous avons exposés. L’obéissance à l’autorité se range dans l’une des deux dernières formes de soumission déduites par Spinoza à partir de ces cycles, le craintif et l’obligé. Encore une fois, le résultat du processus psychologique qui y est décrit a pour résultat l’alignement du Conatus du « dominé » sur celui du désir-maître incarné par l’autorité.

Milgram, dans une démarche propre à la méthodologie des psychologues, a effectué des expériences destinées à tester l’hypothèse que les comportements horribles perpétrés par certaines personnes – les nazis par exemple – n’étaient pas dus au caractère malfaisants de ces personnes, mais à un comportement banal de l’être humain, la soumission à l’autorité. Il a varié les conditions de ses expériences afin de pouvoir répondre à une série de questions liées à la problématique de départ. Il en a ensuite exposé des conclusions induites par les résultats obtenus.

Nous allons décrire l’expérience de Milgram et exposer ses conclusions. Ensuite, nous déduirons ces dernières de théorèmes de l’Ethique.

Jean-Pierre Vandeuren

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