Il faut sauver le mot Mythe! (7)

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Application : mythanalyse, mythocritique, mythopoétique. L’influence des mythes sur les membres de la communauté

Nous avons déjà signalé que c’est à la suite de la lecture du livre de Denis de Rougemont Les mythes de l’amour que nous nous sommes intéressé au concept de mythe en général, concept qui nous paraissait des plus obscurs car démuni d’une définition digne de ce nom. Non moins obscur pour nous, et pour cause puisqu’il se base sur celui, obscur déjà, de mythe, était celui de « mythanalyse » qui forme le leitmotiv du livre de Rougemont, et qui était déjà en germe dans son ouvrage plus célèbre L’amour et l’Occident. Cette méthode, car la «mythanalyse » s’en veut être une, se donne pour but de dévoiler l’individualité des auteurs de romans ou de « systèmes » philosophiques en repérant les influences qu’ils auraient subies de la part des mythes qui imprègnent la culture ambiante. Le néologisme « mythanalyse » est évidemment forgé à l’instar du terme de « psychanalyse », analyse de la psyché, de l’âme humaine et doit aussi se comprendre comme analyse de « l’âme » humaine, mais à partir des mythes.

A tout seigneur, tout honneur : commençons par Denis de Rougemont …

Denis de Rougemont (1906 – 1985)

Denis de Rougemont est un écrivain et philosophe suisse dont l’œuvre est bicéphale, l’une des têtes est orientée vers la politique et l’autre s’intéresse à l’amour.

Philosophiquement catalogué comme personnaliste chrétien – Emmanuel Mounier fut l’un de ses amis –, sa position politique en est inspirée : « toute politique n’est digne d’être défendue que si elle a pour base et pour but la personne ». Cette optique le conduisit à promouvoir et défendre le fédéralisme européen, la meilleure organisation à même, selon lui, de défendre la personne et permettre son développement.

Fasciné par l’amour-passion, Denis de Rougemont lui consacrera le livre qui le rendit le plus célèbre : L’Amour et l’Occident.

Dans cet essai assez atypique au sein de son œuvre, paru pour la première fois en 1939, il se livre avant tout à une méditation sur les méfaits de la passion. Il entend montrer que l’exaltation passionnelle est la finalité même de l’amour courtois, et que notre époque n’a toujours pas rompu avec elle : les grands mouvements totalitaires ont seulement transposé la passion sur le terrain politique.

Rougemont fait commencer au XIIe et XIIIe siècles le règne de l’amour-passion avec la poésie des troubadours du sud de la Loire et, très audacieusement, met ce thème en parallèle avec l’hérésie cathare. Les « parfaits » cathares tentaient de libérer leur âme, prisonnière de leur corps charnel, dans l’espoir de s’unir totalement à Dieu. Rougemont voit dans cet effort pour unir le relatif et l’absolu, dans ce désir de pureté absolue, à la fois la négation du catholicisme classique (qui vise moins à réaliser une union totale avec Dieu qu’à administrer sa parole dans l’impureté du fini et du périssable) et la source d’une passion qui s’est ensuite exprimée dans tous les domaines. Après la croisade contre les Albigeois, l’hérésie aurait continué à circuler de façon souterraine, les troubadours en transmettant l’esprit sous des formes symboliques ou codées, avec le mythe de l’amour pour la Dame intouchable et souveraine, spiritualité pure prisonnière du corps impur.

Pour Rougemont, la passion amoureuse est une passion pour la mort, une maladie de l’esprit conduisant à l’autodestruction. L’adultère en étant la conséquence logique, il lui oppose l’éthique chrétienne du mariage, reprenant à son compte la célèbre opposition entre Eros et Agapè, l’attraction érotique et la conception chrétienne de l’amour des personnes, qui revient (comme chez Platon) à appeler amour ce qui est privé de passion. Après quoi il célèbre la fidélité dans le mariage monogamique, soumise à l’humilité et à la raison.

Cette lecture très personnelle de l’amour courtois ne fera pas l’unanimité chez les spécialistes. D’autres critiques ne manqueront pas d’observer que Rougemont, grand apologiste de la fidélité conjugale, eut lui-même une vie sentimentale pour le moins agitée, la plus connue de ses aventures étant la tumultueuse liaison qu’il entretint avec l’épouse de Saint-Exupéry, Consuelo Suncin de Sandoval.

Quoiqu’il en soit de la justesse des vues exprimées dans son ouvrage, Rougemont y initiait une méthode d’analyse des œuvres littéraires portant sur l’amour : l’explicitation des motifs religieux généralement refoulés, ou tout simplement ignorés, que leurs attitudes décrivent ou prônent.

Dans son second essai sur l’amour, Les Mythes de l’Amour, Rougemont prolonge cette méthode en l’étendant aux mythes : quelle est la part d’influence de ceux-ci dans les motifs des choix non seulement des personnages de l’art mais aussi des personnes elles-mêmes, et leurs implications, trop souvent inconscientes, spirituelles autant que sociales ? Rougemont appelle « mythanalyse » cette méthode généralisée.

Il est le premier à forger ce néologisme qui connaîtra une postérité académique remarquable : pour un compte-rendu des pérégrinations de ce concept, on pourra consulter, entre autres, l’article suivant :

http://www.aacri.fr/index.php/contributions/9-simone-vierne-mythocritique-et-mythanalyse,

ainsi que le blogue de Hervé Fisher (http://mythanalyse.blogspot.be/) où il définit l’objectif de la mythanalyse comme suit :

La mythanalyse explore les imaginaires sociaux actuels, nos mythologies du XXe siècle, celles qui surplombent nos imaginaires individuels, déterminent nos valeurs et nos comportements collectifs d’aujourd’hui, le plus souvent à notre insu. Nos sociétés contemporaines ne sont pas moins mythologiques que celle des Grecs ou des Vikings, mais nous ne le savons pas. En ce sens, la mythanalyse écoute et interprète la société. Les mythes sont créés par les hommes, ils naissent et ils meurent, ils se transforment. Ce sont nos mythes qu’il faut changer, pour changer nos sociétés.

Par ailleurs, la mythanalyse se voit prolongée ou transformée en « mythocritique » et « mythopoétique » :

Pour Pierre Brunel :

« Ce que l’on peut appeler critique des mythes en littérature […] n’est pas l’étude de certains genres ou aspects de la littérature, encore moins une méthodologie critique consacrée, mais l’étude des principes structuraux de la littérature elle-même, plus particulièrement de ses conventions, de ses genres, de ses archétypes ou de ses images récurrentes. »

Et :

« Faire une « mythopoétique des genres », c’est utiliser la mythocritique pour voir et montrer comment les mythes fabriquent les genres littéraires, comment ils les travaillent. C’est considérer les mythes comme à l’origine des genres, et également comme « à l’œuvre », au travail au sein d’eux. »

Pour Jean-Jacques Wunenburger :

« La tâche d’une mythopoétique consiste à reconstituer les intentionnalités et les procédures mentales spécifiques à la voie mythique, qui doivent pouvoir se distinguer nettement des visées et des méthodes de la pensée rationnelle. »

Pour Véronique Gély :

« Une mythopoétique ne postulerait ni antériorité, ni extériorité des mythes par rapport à la littérature. Elle s’attacherait en revanche à examiner comment les œuvres « font » les mythes et comment les mythes « font » l’œuvre : non seulement de quel « travail » les mythes sont les acteurs, les agents — à l’exemple de ce que Pierre Brunel a justement réalisé dans sa Mythopoétique des genres — mais aussi de quel « travail » ils sont le résultat, le produit, le « fait ». »

A l’examen de ces différentes définitions, on voit que les notions analysées (mythanalyse, mythocritique, mythopoétique)  diffèrent selon les auteurs et évoluent également au sein d’une même recherche. Il n’y a  là rien d’étonnant puisque chacun de ces nouveaux concepts repose en dernière instance sur la notion de mythe dont on a vu la labilité de la définition.

En utilisant la définition génétique du mythe que nous avons élaborée, nous pensons que les néologismes de mythanalyse, mythocritique sont inutiles. Leur démarche, si du moins nous la comprenons bien, se ramène à celle du mythologue et pourrait très bien correspondre à ce que Véronique Gély entend par « mythopoétique » : un examen de l’œuvre présentée – qui peut être d’ailleurs aussi bien picturale ou cinématographique que purement littéraire – pour y détecter soit une influence d’un mythe – mais alors il s’agit d’une interprétation purement descriptive et analogique, comme celle effectuée par Rougemont dans Les mythes de l’amour à propos de Kierkegaard, Nietzsche et Gide, entre autres -, soit une véritable structure de mythe, comme décrite dans notre définition, aspect plus intéressant et dont cette définition donne une méthode bien déterminée qui correspond cette fois plutôt à la définition de « mythopoétique » donnée par Jean-Jacques Wunenburger, à savoir « reconstituer les intentionnalités et les procédures mentales spécifiques à la voie mythique ». Toutefois, nous récusons à chaque fois l’utilisation du terme « mythopoétique » qui, étymologiquement signifie plutôt « capacité de créer, d’inventer des mythes », le mythopoète étant celui qui possède cette capacité.

Jean-Pierre Vandeuren

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