L’employabilité : un mythe capitaliste (2/3)

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Axiologie

L’axiologie est la discipline (logos) qui prend les valeurs (axis) pour objets.

La valeur désigne « ce qui est précieux, digne d’être estimé, ce qui importe ».

Etymologiquement, le mot « valeur » ne provient pas du mot grec « axis » (d’où provient cependant celui d’axiologie), mais du vieux français, où il était synonyme de vaillance, lui-même dérivant du latin « valere » : être fort, en bonne santé.

Pourtant, les anciens grecs, Platon et Aristote notamment, ont évidemment réfléchi et écrit sur les valeurs, mais leur interrogation s’opérait plus par le concept d’ « agathon » (que l’on a traduit par « bien ») que par celui d’ « axion » : on cherchait le « souverain bien », et non la « suprême valeur ».

C’est dans cette continuité terminologique que Spinoza pense aussi, comme le montre  le tout premier paragraphe du Traité de la Réforme de l’Entendement :

« L’expérience m’ayant appris à reconnaître que tous les événements ordinaires de la vie commune sont choses vaines et futiles, et que tous les objets de nos craintes n’ont rien en soi de bon ni de mauvais et ne prennent ce caractère qu’autant que l’âme en est touchée, j’ai pris enfin la résolution de rechercher s’il existe un bien véritable et capable de se communiquer aux hommes, un bien qui puisse remplir seul l’âme tout entière, après qu’elle a rejeté tous les autres biens, en un mot, un bien qui donne à l’âme, quand elle le trouve et le possède, l’éternel et suprême bonheur. »

Ainsi, de même dans L’Ethique, le mot « bien » peut être pris au sens de « valeur »

Quelle est alors l’axiologie de Spinoza ?

Pour celui-ci, selon une expression de Frédéric Lordon, « la valeur ni le sens n’appartiennent aux choses mais sont produits par les forces désirantes qui s’en saisissent ». Cela résulte du célébrissime chiasme d’Eth III, 9, Scolie :

« Nous ne nous efforçons pas vers quelque objet, nous ne le voulons pas, nous ne le poursuivons, ni ne le désirons parce qu’il est un bien, mais au contraire nous ne jugeons qu’un objet est un bien que parce que nous le voulons, le poursuivons et le désirons.»,

que nous avons schématisé dans le cycle génétique de base des passions repris plus haut :

Conatus → Joie → Amour → désir particulier → …

Et comme :

« Un affect quelconque, chez un individu donné, se distingue autant de l’affect d’un autre individu que l’essence de l’un diffère de l’essence de l’autre » (Eth III, 57),

on est en plein relativisme des valeurs, ce qui était déjà annoncé dans le paragraphe 5 du Traité de la Réforme de l’Entendement :

« Il faut remarquer que le bien et le mal ne se disent que d’une façon relative, en sorte qu’un seul et même objet peut être appelé bon ou mauvais, selon qu’on le considère sous tel ou tel rapport ; et de même pour la perfection et l’imperfection. »

Ce relativisme est fixé dans L’Ethique par la définition du « bien » et du « mal » en Eth III, 39, Scolie :

« Par bien, j’entends ici tout genre de joie et tout ce qui peut y conduire, particulièrement ce qui satisfait un désir quel qu’il soit ; par mal, tout genre de tristesse, et particulièrement ce qui prive un désir de son objet. »

Maintenant, une Joie ou une Tristesse, comme tout affect est constitué d’une affection corporelle et d’une idée confuse, une imagination, une re-présentation de cette affection. Mais d’où proviennent ces représentations qui peuvent être si différentes de l’un à l’autre ? Leur origine est sans doute complexe, mais il est certain que l’éducation et le contexte socio-économico-culturel y occupe une grande part. Ce sont eux qui induisent la plupart de nos croyances. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder les différentes religions dans le monde et dans le temps. Nous adhérons spontanément irrationnellement aux croyances ambiantes et aux valeurs qu’elles véhiculent.  Ces croyances et ces valeurs ont été construites puis instituées par les dominants (prêtres, rois, dirigeants politiques et économiques, etc.) dans le but de perpétuer leur domination, de maintenir les dominés dans leur position de passivité. Ces croyances valorisées pénètrent les esprits des peuples par le moyen des mythes qui touchent l’imagination : récits mythologiques de tous ordres, dont les récits religieux font partie (voir dieux anthropomorphes et superstition), mythes communistes des lendemains qui chantent et de l’avenir radieux,  mythes capitalistes, comme celui du bonheur par la consommation, du travail comme réalisation de soi, de la performance (voir Spinoza et le travail salarié), etc.

Les mythes, en créant des valeurs au service des castes dominantes, sont les instruments les plus efficaces pour maintenir les castes dominées dans la passivité et la servitude. Les mythes sont des mystifications axiologiques et il convient de les déconstruire en utilisant notre puissance de penser adéquatement :

« Ce qui périt par un peu plus de précision est un mythe. Sous la rigueur du regard, et sous les coups multipliés et convergents des questions et des interrogations catégoriques dont l’esprit éveillé s’arme de toutes parts, vous voyez les mythes mourir, et s’appauvrir indéfiniment la faune des choses vagues et les idées… Les mythes se décomposent à la lumière que fait en nous la présence combinée de notre corps et de notre sens du plus haut degré. »

Valéry (Petite lettre sur les mythes)

Nous pouvons enfin nous attaquer au mythe de l’employabilité en examinant quelles sont les raisons qui ont conduit à son introduction et les valeurs qu’il se donne comme but d’induire dans l’esprit des salariés.

Jean-Pierre Vandeuren

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