Spinoza et le problème de Molyneux (1/6)

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Introduction

Il y a plus de trois siècles, le philosophe John Locke, dans la seconde édition de son Essai sur l’entendement humain de 1690, abordait un problème que lui avait soumis par lettre le 7 juillet 1688, William Molyneux, un savant et politicien  irlandais. Ce problème n’allait cesser d’interpeller et de diviser les philosophes des lumières et, à l’heure actuelle, il continue d’intéresser les scientifiques. Son énoncé est pourtant simple : « Supposez un homme né aveugle puis devenu maintenant adulte ; par le toucher il a appris à distinguer un cube et une sphère du même métal et approximativement de la même taille, de sorte qu’il arrive à dire, quand il sent l’un et l’autre, quel est le cube et quelle est la sphère. Supposez ensuite qu’on place le cube et la sphère sur une table et que l’aveugle soit guéri. Question : est-ce que par la vue, avant de les toucher, il pourra distinguer et dire quel est le globe et quel est le cube ? ».

La question semble plutôt spécialisée et pour tout dire pointue. Elle revêt cependant une importance théorique fondamentale pour le courant empiriste initié par Locke et, par la suite, pour beaucoup de philosophes des Lumières, comme le note Ernst Cassirer, dans son ouvrage La Philosophie des Lumières, daté de 1932 : « En considérant l’ensemble des problèmes dont traitent la théorie de la connaissance et la psychologie du XVIIIe siècle, on est frappé d’apercevoir que, malgré leur diversité et la spécificité de chacun, ils convergent tous vers un même point. La recherche de détail se voit conduite constamment, en dépit de toute sa richesse et de son apparente dispersion, vers un problème théorique où se rejoignent tous ses fils. Il s’agit de cette question qui avait été posée pour la première fois dans l’Optique de Molyneux et qui avait éveillé aussitôt le plus vif intérêt philosophique ». Selon Michel Foucault, il s’agit d’une des deux expériences « mythiques », à partir desquelles « la philosophie du XVIIIe siècle a voulu fonder son commencement », l’autre expérience étant celle du spectateur étranger dans un pays inconnu.

Car la question centrale à laquelle renvoie le problème de Molyneux est celle de la connaissance et, singulièrement de l’origine des idées, problèmes principaux qu’aborde L’Essai sur l’entendement humain de Locke. Dans le Livre I, celui-ci y combat l’innéisme des idées, position avancée par Descartes pour en justifier l’origine.  En effet, dans la Troisième Méditation, Descartes opère une trichotomie au sein des idées : il y a des idées innées, des idées adventices (telles que les idées reçues par la vue ou l’odorat), et des idées créées par le sujet (telles que les idées d’imagination) : «Or de ces idées les unes me semblent être nées avec moi, les autres étrangères et venir du dehors, et les autres être faites et inventées par moi-même ». Pour Locke, qui s’oppose ainsi à Descartes, l’expérience est la seule origine possible de nos idées. Ensuite, au début du livre II, le philosophe anglais observe, au sujet des perceptions sensibles, que « les Idées qui viennent par voie de Sensation, sont souvent altérées par le Jugement dans l’esprit des personnes faites, sans qu’elles s’en aperçoivent ». Cela veut dire que les idées qui sont produites en nous par l’application de nos sens à des objets particuliers ne sont pas le seul produit de la sensation, mais également du jugement. Pour étayer cette thèse, Locke a recourt à un exemple :

« Ainsi, lorsque nous plaçons devant nos yeux un Corps rond d’une couleur uniforme, […] il est certain que l’idée qui s’imprime dans notre esprit à la vue de ce Globe, représente un cercle plat, diversement ombragé, avec différents degrés de lumière dont nos yeux se trouvent frappés. Mais comme nous sommes accoutumés par l’usage à distinguer quelle sorte d’image les Corps convexes produisent ordinairement en nous, et quels changements arrivent dans la réflexion de la lumière selon la différence des figures sensibles des Corps, nous mettons aussitôt, à la place de ce qui nous paraît, la cause même de l’image que nous voyons, et cela en vertu d’un jugement que la coutume nous a rendu habituel : de sorte que joignant à la vision un jugement que nous confondons avec elle, nous nous formons l’idée d’une figure convexe et d’une couleur uniforme, quoique dans le fond nos yeux ne nous représentent qu’un plan ombragé et coloré diversement, comme il paraît dans la Peinture. »

Ce que Locke veut démontrer à l’aide de cet exemple, c’est que les figures solides ou tridimensionnelles ne peuvent pas être les objets immédiats de la vue, parce que ces figures ne tracent au fond de l’œil que des surfaces planes. Autrement dit, l’idée de la distance et de l’espace ne nous est pas fournie par le seul sens de la vue. Pour consolider les figures plates, nous sommes obligés de recourir au seul sens qui, selon Locke, nous donne l’idée de la solidité, et donc de l’espace, à savoir au toucher. C’est du toucher combiné avec la vue, ou plus précisément de la combinaison habituelle des idées reçues par le toucher avec l’acte de la vision, que naîtrait ce jugement de l’esprit qui nous fait apercevoir des reliefs là où la vue seule ne nous montre que des plans.

C’est à ce moment que  Locke présente le problème de Molyneux, qu’il considère manifestement comme une application particulière du problème général de la perception de l’espace et auquel, tout comme Molyneux, il propose une réponse négative car :

« Bien que cet Aveugle ait appris par expérience de quelle manière le Globe et le Cube affectent son attouchement, il ne sait pourtant pas encore que ce qui affecte son attouchement de telle ou telle manière, doive frapper ses yeux de telle ou telle manière, ni que l’angle avancé d’un Cube qui presse sa main d’une manière inégale, doive paraître à ses yeux tel qu’il paraît dans le Cube. »

A partir de ce moment, nombreux furent les philosophes à se pencher sur le problème de Molyneux pour y répondre. Outre Locke, il convient de citer Berkeley, Reid, Leibniz, Voltaire, La Mettrie, Condillac, Diderot, chacun d’entre eux argumentant de façon spécifique en reformulant parfois les termes.

En dépit de son apparente simplicité, le problème de Molyneux pose non pas une mais plusieurs questions, emboîtées telles des poupées russes. Comment passe-t-on du monde tactile au monde visible ? Plus encore, s’agit-il bien du même monde ? La perception est-elle immédiate ou suppose-t-elle l’exercice des organes ? Y a-t-il des sensibles communs, autrement dit des propriétés qui puissent être appréhendées par plusieurs sens ? C’est donc toute une théorie de la perception que la réponse engage. Et l’enjeu de l’analyse des sens au XVIIIe siècle, qui voit fleurir les théories empiristes, n’est rien moins que l’origine et la validité de nos connaissances. Aujourd’hui encore, le problème de Molyneux continue d’intéresser la communauté scientifique, notamment du fait du développement des sciences cognitives, qui estiment avoir d’autres outils pour le résoudre, ou à tout le moins y apporter de nouveaux éléments de réponse.

Que vient faire Spinoza dans ce débat ?

Historiquement, il n’y a évidemment aucune place puisque il est décédé en 1677, soit treize ans avant la parution de L’Essai de Locke où le problème de Molyneux apparaît pour la première fois.

Mais, comme L’Ethique présente, entre autres, une anthropologie et une théorie de la connaissance, nous devrions être capables d’en déduire une solution théorique au problème de Molyneux, et c’est ce que cet article se propose de faire.

Jean-Pierre Vandeuren

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