Spinoza et le problème de Molyneux (6/6)

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Conclusion

Nous pouvons présenter synthétiquement sous la forme d’un arbre les positions historiques et celle, hypothétique, de Spinoza, en les différenciant par rapport aux hypothèses adoptées.

                                                                   ⁄↘

                                           ←←←← ⁄               ↘→→→→

                                       ↓                                                        ↓

Rien de commun entre sensations visuelle                Il y a du commun entre les deux modes                 et tactile                                                                         de sensations

                                 ⁄  ↓↘                                                                         ⁄  ↓ ↘

                          ⁄         ↓        ↘                                                           ⁄        ↓        ↘

                    ⁄               ↓               ↘                                              ⁄              ↓                ↘

           Locke        Descartes                          Spinoza                        Diderot       Bach-y-Rita

             Non             Oui                                    ⁄   ↓ ↘                              Non                 Oui

                                                                     ⁄        ↓        ↘

                                                  Imagination Raison Intuition

                                                         Non           Oui        Oui

Ainsi, la théorie spinoziste des différents genres de connaissance par le fait qu’elle se situe au-delà des clivages dichotomiques historiques des diverses théories – rationalisme, innéisme, empirisme, notamment –  permet de reconstruire les raisonnements et les résultats obtenus par les tenants de ces théories et de les harmoniser en son sein.

Addendum : l’expérience de Cheselden (1728)

Le débat sur le problème de Molyneux est, au début, purement théorique. Pendant assez longtemps, aucune expérience ne semble envisageable pour confirmer ou infirmer l’une ou l’autre position théorique.

Pourtant, dès 1709, la possibilité d’une telle expérience commence à poindre. En effet, cette année-là, un chirurgien de Tournai, Michel Brisseau, publie un Traité de la cataracte et du glaucome où il confirme les découvertes anatomiques antérieures, situant le siège de la cataracte dans le cristallin. La même année, un journal londonien, the Tatler, relate une observation réalisée sur un jeune homme de vingt ans, fraîchement opéré de la cataracte par un chirurgien du nom de Grant. La recherche du sensationnel et de ce qui peut émouvoir les âmes sensibles, ôte malheureusement toute valeur scientifique à cette première observation, mais, désormais, l’idée de vérifier par l’expérience les données du problème de Molyneux est dans l’air et sera relancée dès l’année suivante par Berkeley dans la deuxième édition de son Essai.

Il faudra toutefois attendre près de vingt ans pour qu’en 1728 William Cheselden, chirurgien de l’hôpital Saint-Thomas de Londres et membre de la Royal Society, opère en deux temps, avec succès, un jeune garçon de treize à quatorze ans atteint de cataracte congénitale, et confirme par ses observations les hypothèses théoriques de Molyneux, Locke et Berkeley  auxquelles il ne s’est pourtant jamais référé de manière explicite. Quoi qu’il en soit, il publie ses observations dans les Philosophical transactions, et à partir de cette date, tous ceux qui débattront du problème de Molyneux se référeront à l’expérience du chirurgien anglais. Ainsi, bien qu’elle corresponde à un événement réel, l’histoire de l’aveugle-né opéré de la cataracte par Cheselden finit-elle par faire figure de mythe fondateur de la philosophie des Lumières.

D’aucuns s’emparent des résultats de cette expérience pour signifier la victoire définitive du point de vue empiriste. Par exemple, Voltaire,pour qui la preuve des théories de Berkeley (qu’il associe indûment à Locke) sur la vision est ainsi faite : « Son expérience confirma tout ce que Locke et Berkeley avaient si bien prévu. Il ne distingua de longtemps ni grandeur, ni situation, ni même figure. Un objet d’un pouce, mis devant son œil, et qui lui cachait une maison, lui paraissait aussi grand que la maison. Tout ce qu’il voyait, lui semblait d’abord être sur ses yeux, et les toucher comme les objets du tact touchent la peau. Il ne pouvait distinguer d’abord ce qu’il avait jugé rond à l’aide de ses mains, d’avec ce qu’il avait jugé angulaire, ni discerner avec ses yeux, si ce que ses mains avaient senti être en haut ou en bas, était en effet en haut ou en bas. […]Il demandait quel était le trompeur, du sens du toucher, ou du sens de la vue. »

L’expérience est-elle vraiment concluante ? Si beaucoup le croient, d’autres philosophes sont plus sceptiques. Tel est notamment le cas de Condillac, de La Mettrie ou de Diderot, qui estiment que les dés sont pipés et que d’autres raisons peuvent sans doute expliquer les observations de Cheselden.

Nous connaissons la position (erronée) de Condillac selon lequel nos sens ne pourraient nous mentir.

La Mettrie, lui, accuse de prévention l’expérience de Cheselden :

« A force de tourmenter le nouveau voyant, on lui a fait dire ce qu’on était bien aise qu’il dît. »

Diderot, lui aussi, fait partie de ceux qui ne sont guère convaincus par les opérations de la cataracte réalisées sur les aveugles. Son projet est ailleurs : il tente de faire une anthropologie du toucher en se penchant non sur des expérimentations, mais sur la manière dont les aveugles vivent, pensent, se représentent le monde… Car si beaucoup de penseurs ont tenté de répondre au problème de Molyneux, peu d’entre eux se sont intéressés à l’aveugle lui-même. Or, c’est bien ce qu’il entend faire dans sa Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient, de 1749 : « On cherche à restituer la vue à des aveugles-nés ; mais si l’on y regardait de plus près, on trouverait, je crois, qu’il y a bien autant à profiter pour la philosophie, en questionnant un aveugle de bon sens. On en apprendrait comment les choses se passent en lui ; on les comparerait avec la manière dont elles se passent en nous, et l’on tirerait peut-être de cette comparaison la solution des difficultés qui rendent la théorie de la vision et des sens si embarrassée et si incertaine ; mais je ne conçois pas, je l’avoue, ce que l’on espère d’un homme à qui l’on vient de faire une opération douloureuse sur un organe très délicat que le plus léger accident dérange, et qui trompe souvent ceux en qui il est sain et qui jouissent depuis longtemps de ses avantages

Au nom de Spinoza, bien que le résultat de l’expérience de Cheselden confirme la  justesse de notre position – l’aveugle-né, un adolescent de 14-15 ans ne pouvait qu’être au niveau de connaissance imaginative et donc ne pouvait reconnaître visuellement la sphère et le cube – nous ne pouvons que constater que cette seule expérience ne permet pas de tester tous les cas relevant de notre analyse spinoziste et qu’elle est donc non décisive.

Jean-Pierre Vandeuren

One comment

  1. Cher ami

    Si l’on suit Spinoza, ce n’est pas parce que l’aveugle-né manipule (ou a manipulé) des sphères et des cubes, c’est-à-dire parce que son corps a été affecté par des images (des sensations tactiles pour reprendre le terme que vous employez) que, dans son esprit, se sont formées des idées de la sphère et du cube (des perceptions).
    On peut dire la même chose des sensations visuelles après qu’il ait recouvré la vue : elles relèvent de l’attribut Etendue et ne peuvent donc être la cause de perceptions qui relèvent de l’attribut Pensée. Seules des idées peuvent déterminer d’autres idées.
    Sur un forum spinoziste (spinozaetnous), j’ai longuement cité Pascal Sévérac (Spinoza Union et Désunion) qui analyse le cas de son chat qui entre dans la pièce où il est en train de travailler et vient ronronner sur ses genoux.
    Je me bornerai, ici, à donner quelques passages:

    « Une telle affirmation a bien évidemment quelque chose de contre-intuitif : n’est-ce pas parce que ce chat ronronne sur mes genoux que j’en ai l’idée, que je le perçois au moins par la vue et l’ouïe ? Quelles peuvent bien être ces autres idées qui produisent en mon esprit celle du chat qui ronronne, si ce n’est l’existence matérielle du chat lui-même ? »

    Se fondant sur le corollaire d’E II 11 (que vous citez mais sans en tirer toutes les conséquences), il écrit :

    « Voici donc, lorsque je perçois le chat sur mes genoux, par quelles idées, extérieures à lui, mon esprit est déterminé : par les idées qui, dans l’entendement divin, complètent la perception tronquée, partielle, inadéquate que j’ai du chat – si on veut bien admettre que je ne perçois pas en totalité la nature de ce chat, mais seulement en partie, sous le rapport de l’effet que ce félin produit en mon corps. »

    Et enfin :

    Ainsi, ce qui paraissait avoir un caractère contre-intuitif recouvre désormais une plus grande clarté : l’existence d’une idée n’est pas expliquée par l’existence de son objet ; on ne sort pas du champ des idées pour expliquer la formation d’une idée.
    Mais alors tombons-nous dans une espèce d’immatérialisme, qui voudrait que toute réalité soit ou bien perçue, ou bien percevante ? Non, puisqu’en vertu de l’union substantielle des attributs, la réalité qui se donne selon la pensée se donne aussi selon d’autres attributs, notamment l’étendue. Il existe donc une relation entre modalités d’attributs différents : s’il ne peut y avoir de rapport de causalité entre les idées et les choses qui en sont les objets, il doit y avoir néanmoins un rapport d’identité entre l’enchaînement des idées et l’enchaînement de leurs objets. En effet, alors que le rapport de causalité est interdit par la distinction réelle des attributs divins, le rapport d’identité entre les logiques parcourant chaque attribut est rendu nécessaire par l’union des attributs en Dieu : l’ordre et la connexion des modalités sont nécessairement les mêmes en chaque attribut, puisque tous expriment l’unique nécessité de la productivité divine. » (fin de citation)

    Les idées (les perceptions) de la sphère et du cube qui se forment dans l’esprit de l’aveugle-né qui vient de recouvrer la vue et avant qu’il puisse les toucher, sont déterminées « par les idées qui, dans l’entendement divin, complètent la perception tronquée, partielle, inadéquate qu’ [il a de la sphère et du cube] »

    Peut-on aller plus loin avec Spinoza ? J’en doute.

    La solution du problème de Molyneux relève de la science et il faut rappeler, ici que Spinoza ne cherche pas à faire œuvre de science mais à construire une éthique.

    Bien cordialement

    Jean-Pierre Lechantre

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