Spinoza, déterminisme et fatalisme (3/3)

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Essentialisme et existentialisme

L’intérêt de la définition spinoziste de l’essence de l’homme comme Désir vient de ce qu’elle interdit de concevoir la nature humaine comme figée, comme définitivement arrêtée. La nature de l’homme n’est pas une essence qui serait identique pour tous les individus et qui serait gravée de toute éternité dans le ciel des idées. La nature singulière de chaque homme est à construire, l’essence de l’homme est conçue en terme de puissance, elle est dynamique et non statique. Il n’y a d’ailleurs pas, à proprement parler d’essence de l’homme en général, l’idée de l’homme n’étant qu’un être de raison, c’est-à-dire une représentation commode qui n’existe que dans l’esprit mais qui ne correspond pas à une réalité concrète (« Un Être de Raison enfin n’est rien d’autre qu’un mode de penser qui sert à retenir, expliquer et imaginer plus facilement les choses connues» (Spinoza – Pensées Métaphysiques Ch 1)). Ce qui existe en réalité, ce sont des hommes dont l’essence, pour chacun d’eux, est sans cesse en train de se définir elle-même en s’affirmant comme Désir. L’essence d’un individu évolue donc avec son existence. Chez Spinoza, l’existence ne précède pas plus l’essence (existentialisme) qu’elle lui succède (essentialisme), existence et essence sont contemporaines l’une à l’autre et évoluent conjointement. Encore une fois, la philosophie de Spinoza transcende les clivages classiques de l’histoire de la philosophie.

Mon essence n’est rien d’autre que cette puissance par laquelle je puis évoluer, accroître ma perfection et persévérer dans mon être.

Le problème pratique est de savoir comment, puisque tout est déterminé, arriver à orienter mon Désir dans le sens d’une plus grande perfection …

Être déterminé autrement, Se déterminer autrement

Le déterminisme spinoziste ne souffre aucune exception mais il autorise de modifier les causes et ainsi de changer les effets, c’est-à-dire qu’il permet une détermination différente. Ce n’est pas parce que nous sommes inéluctablement déterminés que nous le sommes nécessairement et à jamais d’une certaine façon.

Nous avons complété le cycle génétique de base des affects en y incluant la cause des joies et des tristesses, à savoir la disposition de notre degré de puissance, son état suite à la rencontre avec une chose extérieure :

                                         Chose extérieure

                                                     ↓

Essence (Degré de puissance) → Affection → Affect (joie ou tristesse) → désir → action

Nos joies et nos tristesses, et donc nos désirs, sont déterminés par les dispositions de notre essence suite aux rencontres de celle-ci avec les choses extérieures.  Ces dispositions sont déterminantes pour nos désirs et nos actes.

En général, nous attribuons la cause de nos joies, de nos tristesses et de nos désirs aux causes extérieures : « On voit par-là que nous sommes agités en mille façons par les causes extérieures ; et, comme les flots de la mer soulevés par des vents contraires, notre âme flotte entre les passions, dans l’ignorance de l’avenir et de sa destinée » (Eth III, 59, Scolie). Notre essence, notre puissance d’exister, subi les causes extérieures, elle en est affectée. Nous subissons une détermination externe.

Il faut parvenir à passer à une affection active de notre essence, une détermination interne de celle-ci, afin que cette affection active détermine à son tour des joies et donc des désirs et des actes plus satisfaisants. En fait, il s’agirait plus de se déterminer autrement que d’être autrement déterminé.

C’est ici que doit intervenir positivement l’Imagination.

En effet, l’Imagination est partie prenante de ce qui nous détermine. En un sens négatif « naturel » car nous subissons nos représentations imaginatives de la réalité, mais aussi en un sens positif car nous pouvons aussi nous représenter des fins désirables, des modèles ou des exemples qui vont nous guider vers ces fins.

Il s’agit de se donner un modèle désirable de la nature humaine afin de susciter en nous le désir (qui deviendra déterminant de nos actes) de tout mettre en œuvre pour s’en rapprocher, à l’instar de la démarche énoncée par Spinoza dans la préface de la quatrième partie de L’Ethique :

« Mais, bien qu’il en soit ainsi, ces mots de bien et de mal, nous devons les conserver. Désirant en effet nous former de l’homme une idée qui soit comme un modèle que nous puissions contempler, nous conserverons à ces mots le sens que nous venons de dire. J’entendrai donc par bien, dans la suite de ce traité, tout ce qui est pour nous un moyen certain d’approcher de plus en plus du modèle que nous nous formons de la nature humaine ; par mal, au contraire, ce qui nous empêche de l’atteindre. Et nous dirons que les hommes sont plus ou moins parfaits, plus ou moins imparfaits suivant qu’ils se rapprochent ou s’éloignent plus ou moins de ce même modèle. »

Par exemple, une personne en surpoids mécontente surtout de son aspect physique pourrait se donner un modèle esthétique sous la forme de l’exemple d’un sportif qu’elle considère comme attrayant.

L’imagination d’un modèle n’est que la première étape de la démarche, celle qui déclenche sa mise en marche, le premier pas sur le chemin qui mène à l’atteindre. Il faut ensuite assurer les pas suivants en élargissant notre réceptivité affective grâce à de nouvelles expériences. En effet :

« Tout ce qui dispose le corps humain de telle façon qu’il puisse être affecté de plusieurs manières, tout ce que le rend propre à affecter de plusieurs manières les corps extérieurs, tout cela est utile à l’homme, et d’autant plus utile que le corps est rendu plus propre à être affecté de plusieurs manières et à affecter les corps extérieurs ; au contraire, cela est nuisible à l’homme, qui rend son corps moins propre à ces diverses fonctions » (Eth IV, 38).

Ainsi notre personne en surpoids pourra s’essayer à plusieurs régimes ainsi qu’à diverses activités physiques jusqu’à en adopter qui lui conviennent. Surtout, elle pourra lire, se faire conseiller, s’insérer dans des groupes de soutien sportif ou pour les régimes alimentaires. Car le meilleur moyen d’être affecté dans notre essence dans le sens d’une augmentation de puissance réside dans l’union avec ceux qui nous conviennent :

« Il résulte, en outre, du Postulat 4 de la part. 2, qu’il nous est à jamais impossible de faire que nous n’ayons besoin d’aucune chose extérieure pour conserver notre être, et que nous puissions vivre sans aucun commerce avec les objets étrangers. Si même nous regardons attentivement notre esprit nous verrons que notre entendement serait moins parfait si l’esprit était isolé et ne comprenait rien que soi-même. Il y a donc hors de nous beaucoup de choses qui nous sont utiles, et par conséquent désirables. Entre ces choses, on n’en peut concevoir de meilleures que celles qui ont de la convenance avec notre nature. Car si deux individus de même nature viennent à se joindre, ils composent par leur union un individu deux fois plus puissant que chacun d’eux en particulier : c’est pourquoi rien n’est plus utile à l’homme que l’homme lui-même » (Eth IV, 18, Scolie).

La dernière étape du processus consistera, sur base des expériences effectuées, à acquérir de nouvelles habitudes, car ce sont elles qui rendent aisé le reste du cheminement. En effet :

« … chacun de nous de la sorte, suivant qu’il a l’habitude de joindre et d’enchaîner de telle façon les images des choses, aura telle ou telle suite de pensées » (Eth II, 18, Scolie).

Il est, par exemple, bien souvent recommandé aux personnes en surpoids de « modifier leurs habitudes alimentaires ainsi que leurs activités physiques ».

Jean-Pierre Vandeuren

3 comments

  1. J’ai tendance à croire, à tort certainement, que Spinoza ne va pas assez loin dans la recherche des causes « adéquates », c-à-d des causes premières de certains comportements.
    Par exemple le désir d’imitation : En quoi le conatus spinozien (conservatif ou expansif) est-il la cause première lorsque je désire considérer un individu comme un modèle qui risque de me mépriser ou comme un rival qui risque de me nuire ?

    1. Il ne faut pas confondre cause adéquate et cause totale. La cause totale est, en général, inaccessible à l’homme, car elle nécessite une « remontée » à l’infini. Mais la totalité n’est nullement nécessaire à l’efficacité. Spinoza recherche des causes efficientes, c’est-à-dire qui soient suffisantes pour rendre compte efficacement (mais pas totalement) d’un effet considéré.

      Ainsi, pour reprendre votre exemple, l’effet que vous considérez et désirez expliquer, est un affect de désir (celui de prendre un individu comme modèle). L’imitation, avec l’association, le transfert et la mémoire, est un mécanisme de fixation du Désir que Spinoza avance comme cause efficiente. Le Conatus est, à l’origine indéterminé. Il doit se fixer en des désirs particuliers et l’une des causes de cette fixation est l’imitation. Maintenant, il n’est nullement certain qu’une telle fixation me permette d’augmenter ma puissance d’être et d’agir. Je peux effectivement vouloir imiter, par exemple, quelqu’un qui a réussi à gagner beaucoup d’argent, mais que cette personne, me considérant comme un rival dans la poursuite de ses propres activités lucratives, essayera de me nuire et donc entrera en conflit avec moi, créant par-là une atmosphère génératrice de dissensions et de tristesses. Mais le Conatus, en lui-même, n’est pas du tout la cause « première » de cet état de fait.
      Si le problème est de comprendre pourquoi j’ai ce désir d’imitation envers cette personne, il faut en rechercher une cause efficiente, qui pourrait être celui de me conformer aux normes de notre société capitaliste qui érige en valeur suprême la réussite financière et l’acquisition de nombreux biens matériels, ce qui n’est qu’une autre forme du mécanisme d’imitation.

      Bien à vous.

      Jean-Pierre Vandeuren

      1. Bien reçu…et merci
        Rappelons cependant que La Rochefoucauld a dit :  » L’intérêt parle toutes sortes de langues … « , or la défense de mes intérêts c’est la vocation de mon Désir profond inconscient que Spinoza nomme Conatus.
        Lorsque je prends comme modèle une personne exemplaire qui , à mon sens, a réussi, c’est que je lui reconnais une certaine supériorité qu’il exerce, ou exercera sur moi. C’est risquer d’être dominer. Mieux vaut l’imiter ce qui le portera à me ménager tout en lui faisant plaisir (soumission) . La cause profonde est donc , en définitive, d’assurer ma sécurité , expression de mon conatus conservatif.
        A l’inverse lorsque je le reconnais comme rival, c’est que mon conatus expansif tente de le dominer pour l’empêcher de me nuire.
        Explications peut-être tirées par les cheveux ?
        Salutations
        jpB

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