Spinoza et le débat entre holisme et individualisme méthodologiques en sociologie (5/7)

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3/ Le problème politique

Ici Spinoza est manifestement individualiste. En effet, pour Spinoza, la fin dernière de l’Etat est d’offrir à tout un chacun un cadre de vie de sécurité matérielle et de liberté de pensée et d’expression afin qu’il puisse, dans les meilleures conditions, tracer son cheminement, qui reste profondément individuel, vers la libération, la béatitude, la sagesse :

« La fin de l’État n’est pas de faire passer les hommes de la condition d’êtres raisonnables à celle de bêtes brutes ou d’automates, mais au contraire il est institué pour que leur âme et leur corps s’acquittent en sûreté de toutes leurs fonctions, pour qu’eux-mêmes usent d’une raison libre, pour qu’ils ne luttent point de haine, de colère ou de ruse, pour qu’ils se supportent sans malveillance les uns les autres. La fin de l’État est donc en réalité la liberté. [Et], pour former l’État, une seule chose est nécessaire: que tout le pouvoir de décréter appartienne soit à tous collectivement, soit à quelques-uns, soit à un seul. Puisque, en effet, le libre jugement des hommes est extrêmement divers, que chacun pense être seul à tout savoir et quil est impossible que tous opinent pareillement et parlent d’une seule bouche, ils ne pourraient vivre en paix si l’individu n’avait renoncé à son droit d’agir suivant le seul décret de sa pensée. C’est donc seulement au droit d’agir par son propre décret qu’il a renoncé, non au droit de raisonner et de juger; par suite nul à la vérité ne peut, sans danger pour le droit du souverain, agir contre son décret, mais il peut avec une entière liberté opiner et juger et en conséquence aussi parler, pourvu qu’il n’aille pas au-delà de la simple parole ou de l’enseignement, et qu’il défende son opinion par la raison seule, non par la ruse, la colère ou la haine » (Traité Théologico-Politique).

On le voit à nouveau, le spinozisme est au-delà de tout clivage : ici, il dépasse et réconcilie le holisme et l’individualisme méthodologiques.

Application : de l’esprit scandinave aux caractéristiques des sociétés nordiques

Nous entendons par Scandinavie la zone géographique du nord de l’Europe constituée du Danemark, de la Suède, de la Norvège, de l’Islande et des îles Féroé, qui forment un ensemble d’états assez homogènes des points de vue socio-économique et culturel.

Par rapport aux autres pays européens, dont notamment la France et l’Allemagne, les sociétés scandinaves présentent des caractéristiques sensiblement différentes : grand égalitarisme, notamment entre les sexes, simplicité des rapports sociaux, élus politiques de tous niveaux très accessibles, peu charismatiques, pas d’individualisme, débat et discussion situés au cœur de la société entre tous les niveaux, éducation  promouvant davantage des valeurs de solidarité, d’entraide, de modestie et de responsabilité que de méritocratie, d’excellence et de dépassement de soi. , recherches de consensus dans une atmosphère pacifique, …

Comment expliquer ces caractéristiques sociales ?

Cause efficiente : la loi de Jante

Dans son roman Un fugitif revient sur ses pas (1933), l’écrivain norvégien Aksel Sandemose (1899 – 1965) décrit le code de conduite qui régit la ville de Jante, cadre de l’action. Il l’énonce sous la forme des 10 préceptes de la loi de Jante :

  1. Du skal ikke tro du er noe !– Tu ne dois pas croire que tu es quelqu’un !
  2. Du skal ikke tro du kan lære oss noe !– Tu ne dois pas croire que tu peux nous apprendre quelque chose !
  1. Du skal ikke tro du er like meget som oss ! – Tu ne dois pas croire que tu vaux autant que nous !
  2. Du skal ikke tro du er klokere enn oss ! – Tu ne dois pas croire que tu es plus malin/sage que nous !
  3. Du skal ikke innbille deg at du er bedre enn oss ! – Tu ne dois pas t’imaginer que tu es meilleur que nous !
  4. Du skal ikke tro du vet mer enn oss ! – Tu ne dois pas croire que tu sais mieux que nous !
  5. Du skal ikke tro du er mer enn oss ! – Tu ne dois pas croire que tu es plus que nous !
  6. Du skal ikke tro at du duger til noe ! – Tu ne dois pas croire que tu es capable de quoi que ce soit !
  7. Du skal ikke le av oss ! – Tu ne dois pas rire de nous !
  8. Du skal ikke tro noen bryr seg om deg ! – Tu ne dois pas croire que quelqu’un s’intéresse/s’inquiète à ton sujet !

En un proverbe globalisant : « Si tu fais une tête de plus que nous, on te la coupe ! »

Cette loi implicite existe en Scandinavie depuis le début de la civilisation mais ce fut Sandemose qui fut le premier à l’expliciter en 1933. Dès la parution du roman, la majorité des scandinaves s’y reconnurent et il connut un grand succès.

Cette loi apparaissait déjà à l’époque pré-chrétienne. « L’orgueil mène au déclin » (hovmod står for fall), est un des avertissements du Håvamål (Les Dits du Très-Haut). Il s’agit de prévenir du danger d’aller à contre-courant en se mettant en avant, en se faisant remarquer aux dépens de la communauté. Et c’est justement cette attitude poussée à l’extrême qui imprègne la société de Jante, microcosme métaphorique de la Scandinavie.

La loi de jante traduit parfaitement bien l’esprit anti élitiste et fortement égalitariste scandinave et permet, à elle seule, de déduire les caractéristiques mentionnées des sociétés nordiques ; elle en est une cause efficiente.

Quoique cela n’apporte rien comme explication supplémentaire, on peut cependant s’interroger sur les …

Jean-Pierre Vandeuren

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