Une interprétation spinoziste de l’hypnose (4/10)

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Inconscience, subconscience ?

Répétons-le : l’esprit humain ne connaît le Corps, lui-même et les corps extérieurs que par les affections de son corps (Respectivement Eth II, 19, 23 et 26). Et ces connaissances se font au gré des rencontres du Corps avec les corps extérieurs, c’est-à-dire au gré des diverses expériences corporelles. L’enchaînement des idées de ces affections corporelles forment alors la mémoire :

« Ceci nous fait comprendre clairement en quoi consiste la mémoire. Elle n’est autre chose, en effet, qu’un certain enchaînement d’idées qui expriment la nature des choses qui existent hors du corps humain, lequel enchaînement se produit dans l’esprit suivant l’ordre et l’enchaînement des affections du corps humain. Je dis, premièrement, que la mémoire est l’enchaînement de cette sorte d’idées seulement qui enveloppent la nature des choses qui existent hors du corps humain, et non des idées qui expliquent la nature de ces mêmes choses ; car il ne s’agit ici (par la Propos. 16, partie 2) que des idées des affections du corps humain, lesquelles enveloppent la nature de ce corps et des corps extérieurs. Je dis, en second lieu, que cet enchaînement se produit suivant l’ordre et l’enchaînement des affections du corps humain, pour le distinguer de cet autre enchaînement des idées qui se produit suivant l’ordre de l’entendement, d’une manière identique pour tous les hommes, et par lequel nous percevons les choses dans leurs causes premières. Et de là nous pouvons concevoir avec clarté pourquoi l’esprit passe instantanément de la pensée d’une certaine chose à celle d’une autre qui n’a aucune ressemblance avec la première : par exemple, un Romain, de la pensée du mot pomum, passe incontinent à celle d’un fruit qui ne ressemble nullement à ce son articulé et n’a avec lui aucune analogie, si ce n’est que le corps de cet homme a été souvent affecté de ces deux choses, le fruit et le son, c’est-à-dire que l’homme dont je parle a souvent entendu le mot pomum pendant qu’il voyait le fruit que ce mot désigne ; et c’est ainsi que chacun va d’une pensée à une autre, suivant que l’habitude a arrangé dans son corps les images des choses. Un soldat, par exemple, à l’aspect des traces qu’un cheval a laissées sur le sable, ira de la pensée du cheval à celle du cavalier, de celle-ci à la pensée de la guerre, etc. ; tandis qu’un laboureur ira de la pensée du cheval à celles de la charrue, des champs, etc. ; et chacun de nous de la sorte, suivant qu’il a l’habitude de joindre et d’enchaîner de telle façon les images des choses, aura telle ou telle suite de pensées» (Eth II, 18, Scolie).

Nous voyons donc que les causes de nos pensées actuelles proviennent des enchaînements de nos imaginations (les idées de nos affections corporelles, de nos images), enchaînements enregistrés dans notre mémoire. Mais ces enregistrements peuvent nous être devenus inaccessibles, de par le phénomène de l’oubli qui est dès lors lui-même la cause de notre ignorance des «causes qui nous déterminent à désirer telle ou telle chose ».

Nous proposons dès lors de remplacer les notions obscures d’inconscience et de subconscience par celle de mémoire qui est, elle, parfaitement définie ci-dessus.

Relevons que, alors que ce qui caractérise la conscience c’est la cognition, le fait de savoir que l’on sait, ce qui caractérise la mémoire est l’imagination, l’idée des images, les affections corporelles, qui est dénuée de réflexivité. L’imagination est l’état du vécu « animal », du vécu « direct », qui n’est pas celui du vécu « humain » réel, où la réflexivité est ipso facto présente. La mémoire peut aussi être considérée comme la part de l’esprit qui ne concerne pas l’ici et maintenant.

Les connaissances à propos de la mémoire et de ses liens avec l’imagination ont beaucoup progressé depuis l’époque de Spinoza, tout en confirmant les intuitions de celui-ci. Il nous faut à présent nous y intéresser.

La Mémoire

(Cette partie et la suivante sont largement inspirées par le Chapitre 12 de l’ouvrage de G. Salem et E. Bonvin Soigner par l’hypnose)

Toujours dans une perspective génétique, considérons la mémoire sous l’angle de sa dynamique qui comprend quatre phases : la perception-encodage, la rétention, le rappel et la narration.

La perception-encodage

Ce que nous percevons du monde est fonction d’une part des stimulations émises par l’environnement (en termes spinozistes, par les rencontres avec les corps extérieurs) et, d’autre part, des possibilités et modalités de réception (en termes spinozistes, de l’individualité de notre propre corps, « son rapport de mouvement et de repos »). Le vivant fonctionne selon un système sélectif de reconnaissance, système de sélection qui imprègne déjà totalement la perception (« Les idées que nous avons des corps extérieurs marquent bien plus la constitution de notre corps que la nature des corps extérieurs » (Eth II, 16, Corollaire 2)). La perception engendre implicitement une attention sélective portée sur certains aspects de l’environnement. La perception que nous avons de notre environnement n’est ni une photocopieuse, ni une caméra. Elle ne recopie pas les évènements vécus. Elle en retient seulement certains fragments en les sélectionnant, en les simplifiant ou en les amplifiant. La mémoire ne se contente pas de stocker les souvenirs et de les restituer tels quels, mais elle les construit, puis les transforme, dans trois directions : la simplification (de nombreux détails disparaissent), l’accentuation (les détails les plus importants pour le sujet sont majores : un bosquet devient une foret) et la cohérence, c’est-à-dire la tendance du sujet à donner un sens à ses souvenirs, quitte à en arranger le récit Cette attention sélective restreint donc l’information qui pourra être retenue. Sitôt perçue, l’information est simultanément et inévitablement associée à d’autres dimensions en nous, liées à la culture dans laquelle nous vivons, à nos représentations sociales, à nos expériences passées, à nos attentes, à nos motivations, à nos émotions, à notre développement cognitif et à nos capacités physiologiques.

Il s’agit de rendre cette information connue, c’est-à-dire familière, et donc de l’ajuster à l’intimité de notre subjectivité.  En d’autres termes, nous nous souvenons seulement de ce que nous avons perçu et encodé, et ce que nous avons encodé dépend fortement de qui nous sommes. C’est la raison pour laquelle deux personnes différentes ont le plus souvent des souvenirs divergents du même évènement. En somme, la perception se révèle comme une création singulière impliquant que nos souvenirs ne peuvent faire partie que d’une imagination toujours en mouvement.

La rétention

A la lumière des recherches effectuées récemment, l’information mémorisée apparait clairement sujette à des modifications engendrées par toutes nouvelles perceptions pertinentes à son sujet. Ces nouvelles perceptions (bien sûr elles aussi influencées par la subjectivité du sujet) viennent modifier les souvenirs conservés sans que nous en soyons conscients (mémoire implicite). Pour être retenue longtemps, l’information devra être répétée (consciemment ou non) ou plus exactement recréée et donc modifiée, notamment par toute nouvelle perception ou sensation significative et en rapport avec elle.

L’une des modalités les plus perceptibles de cette dynamique de recréation permanente de l’information mémorisée peut être décrite de la manière suivante : une sensation perçue de façon suffisamment significative pour être retenue (consciemment ou non) active un processus de production de pensées et de comportements (expression verbale par exemple), complété par une sensibilisation a cette stimulation, qui vont prolonger cette sensation en nous (et dans l’environnement) dans une sorte d’écho protéiforme que l’on appelle, dans certaines circonstances, le ressassement. Le ressassement grave la trace du souvenir et permet son renforcement par la répétition de la stimulation sous des formes variées, en y ajoutant de nouveaux éléments et en recréant inlassablement le souvenir.

Le corps et la motricité sont en profonde relation avec la mémoire (ce qui découle évidemment de la définition spinoziste de celle-ci). Tous les actes de perception, de rétention et de remémoration nécessitent une certaine activité motrice car les actes moteurs participent à l’établissement d’un contexte et d’un contact immédiat avec l’environnement. Le rite illustre avec pertinence la présence du corps dans la dynamique de répétition qui opère au cœur du processus de rétention des informations. En effet, en tant que pratique symbolique réglée ou manière de faire habituelle, le rite se base sur une succession répétitive de mouvements corporels. Souvent interprété comme stratégie symbolique servant à ≪ dissiper ≫ les souvenirs indésirables, il constituerait en fait plutôt une véritable tentative de recréation et donc de maintien en vie du souvenir, une stratégie truffée d’indices de rappel. En fait, il apparait que nous recréons tous le passé, et une répétition ne doit pas être comprise comme un acte symbolisant un évènement ayant déjà eu lieu, mais plutôt comme l’un des efforts déployés pour ressaisir le passé, recréé dans un contexte donné et à un certain moment.

Le rappel

A la lumière de ce qui vient d’être décrit sur la rétention et la répétition des informations, nous comprenons que lorsque nous essayons de nous rappeler les évènements passés, nous ne retrouvons en fait que leur dernière modification. Et qui plus est, nous interprétons cette dernière modification à la lumière du contexte présent. Lorsque nous nous souvenons consciemment, le milieu, le contexte, dans lequel nous nous trouvons exerce une forte influence sur la nature et sur le mécanisme du rappel. En effet, la mémoire n’existe pas sans contexte et comme celui-ci est voué, par la force des choses, à changer constamment, il ne peut, en aucun cas, y avoir de mémoire fixe ou absolue. Hors du présent, la mémoire n’existe pas.

Bien que subjective et constamment reconstruite, la mémoire est un mécanisme raisonnablement fiable dans la vie quotidienne et cela probablement parce que fonctionnant dans un contexte où les repères sont relativement stables. D’autre part, plus les évènements vécus sont importants, plus les informations que nous en retenons vont être répétées et modifiées et plus nous nous souvenons des éléments centraux de ces évènements. Sur le long terme, de nombreux détails peuvent nous échapper mais le cœur du souvenir (l’évènement cible) reste en général exact. Nous pouvons, par exemple, oublier quelle était la paire de chaussures que nous portions lors de notre mariage sans oublier pour autant que nous nous soyons marié.

Construction de la narration

Comment les fragments d’informations et de vécu qui émergent lors du rappel prennent-ils place dans le vécu du sujet ? Par une forme de langage particulièrement compréhensive et efficace : la métaphore narrative.

La mémoire et la remémoration sont plus satisfaisantes pour nous sous la forme d’une narration qui est capable de donner une cohérence et une structure logique aux fragments rappelés. Il nous arrive à tous, racontant un évènement, de modifier nos souvenirs, soit involontairement par suite d’une défaillance de mémoire, soit même délibérément pour rendre par exemple notre récit plus intéressant ou plus dramatique ; si nous racontons plusieurs fois le même récit, nous finissons par incorporer des détails imaginés aux détails réellement perçus, et désormais, les premiers font aussi bien partie que les seconds de notre souvenir. Il n’est aucun homme, si scrupuleux qu’il soit, qui ne soit amené, par des préjugés ou des sentiments inconscients, à modifier ainsi ses souvenirs au moyen de son imagination, à substituer des souvenirs vrais, sans être en état de distinguer les uns des autres. C’est bien ainsi que Tartarin de Tarascon, dans le roman de Daudet, à force de raconter qu’il était allé à Shanghai, avait fini par le croire…

Le moment du rappel, tout imprégné qu’il est, tant au niveau du corps que des émotions, des strates successives de recréations subjectives introduites depuis la perception initiale de l’information, contribue puissamment à notre sentiment d’identité. Ainsi, la puissance fragile de la mémoire donne un sens général à notre identité et à nos origines, même si elle cache la plupart des épisodes spécifiques qui ont contribué à nous construire. Nous constituons nos esprits en fabriquant nos vies, c’est-à-dire en entrelaçant les histoires de notre passé, en combinant ce que nous appelons nos souvenirs au reste du monde et aux histoires des autres personnes. Les récits que nous faisons de nous-mêmes, à nous-mêmes, ne sont pas le contenu fidèlement enregistré de ce que nous avons fait et de la manière dont nous l’avons ressenti. Leur rôle réel semble surtout résider dans la création d’une vie, d’un caractère et d’un moi.

En résumé, comme nous avons pu le comprendre par les divers processus propres à la mémoire, les souvenirs ne sont pas immuables mais sont des reconstructions opérées sur le passé et en perpétuel remaniement, ce qui nous donne un sentiment de continuité, la sensation d’exister dans le passé, le présent et le futur. Ainsi notre  « passé », que nous prenons pour un ensemble de souvenirs, est en réalité une entité nouvelle, une impression qui résulte d’évènements réels et de réminiscences du passé constamment modifiées. La mémoire autobiographique, constituée de nos souvenirs, représente avant tout une dynamique de reconstruction et de perpétuelle recréation du passé au service du présent. Le caractère subjectif du souvenir a un rôle crucial à jouer dans cette dynamique : il nous signifie qu’un souvenir ou une connaissance nous appartiennent et qu’ils sont donc un élément constitutif de notre identité.

Etant donné  1) que les «causes qui nous déterminent à désirer telle ou telle chose » sont imprimées en notre mémoire mais que nous ne pouvons souvent pas  avoir accès à tous nos souvenirs et, en général, pas à ces dites causes ; 2) que, même si nous avons une vraie connaissances de ces causes, cette connaissance du vrai ne peut, en général, combattre les affects qui naissent de ces causes ; 3) que nos souvenirs, représentent avant tout une dynamique de reconstruction et de perpétuelle recréation du passé au service du présent, ne pourrions nous pas créer de « faux » souvenirs dans notre mémoire en fonction des désirs de changement qui animent notre présent ?

Autrement dit, serait-il possible de suggérer à la mémoire d’accepter une idée comme souvenir et qu’ensuite cette idée suggérée se transforme en acte (idéodynamisme) ?

Remarquons deux choses. D’abord que le concept d’« idéodynamisme », introduit par Hyppolite Berheim en 1907, pourrait être conçu comme le socle sur lequel repose toute L’Ethique. En effet, le point culminant de cette dernière, sa cinquième partie, n’est-elle pas intitulée De la Puissance de l’Entendement ou de la Liberté Humaine ? Et ne lit-on pas dans sa préface :

« J’y traiterai donc de la puissance de la Raison en montrant quel est le pouvoir de la Raison elle-même sur les affects … » ?

Evidemment il s’agit ici de la puissance de la Raison, donc du pouvoir, de l’idéodynamisme, d’un type particulier d’idées, les idées claires et distinctes. Mais peut-on demander à tout le monde d’avoir suffisamment de telles idées ?

Ensuite, la possibilité du caractère actif des suggestions est clairement prouvée par l’effet placebo dont le mécanisme s’explique aisément au sein du monisme spinoziste (voir notre article Spinoza et l’effet placebo). L’effet placebo fonctionne de par la simultanéité de la variation de puissance du corps et de l’esprit, conséquence de leur unité.

Que nous disent les découvertes récentes quant à l’…

Jean-Pierre Vandeuren

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