Une interprétation spinoziste de l’hypnose (7/10)

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Les cinq temps de la technique hypnotique

Le premier temps consiste évidemment à capter l’attention exclusive du sujet, à l’isoler le plus possible des stimuli extérieurs et des pensées perturbatrices, à le focaliser sur un objet ou une idée, en un mot à induire l’« admiration ». C’est la phase dite d’induction.

L’induction commence donc par un arrêt de la perception ordinaire qui s’obtient par une saturation des différents canaux sensoriels. Cette dernière s’obtient généralement à l’aide d’un stimulus monotone, par exemple sous la forme de la fixation d’un objet indépendamment de son contexte (premier temps, seul retenu le plus souvent par l’opinion qui ne voit dans l’hypnose qu’un phénomène de fascination). La capture du champ de conscience par nos mots explique que, chez l’homme, la parole possède un pouvoir hypnotisant supérieur aux stimulations sensorielles. C’est par les mots qu’on attrape un homme. Pour immobiliser un être humain, rien de tel que le tenir en haleine par des récits charmeurs ou des ordres effrayants, d’où les effets à la fois inducteurs et suggestifs des métaphores, des injonctions, des contes ou des imageries utilisés en hypnose.

Une idée sur laquelle l’esprit est focalisé, sans lien avec d’autres idées est évidemment inadéquate, donc confuse (« … elles sont comme des conséquences sans prémisses, c’est-à-dire (comme il est connu de soi) des idées confuses » (Eth II, 28, démonstration)). Il est donc normal que la captation de l’esprit par un objet ou une idée fixe le plonge dans un état de confusion.

Le premier temps de l’induction et de la fascination n’est qu’un passage qui laisse pratiquement toujours apparaitre, dans un second temps, un bref intervalle de confusion. Cette confusion amène implicitement un relâchement des associations cognitives, qui réclame moins de cohérence et de logique explicite que durant un état de veille ordinaire. Ce relâchement permet dès lors des associations de perceptions, de sensations, de représentations, de souvenirs et de pensées qu’un état de conscience ordinaire ne permettrait que peu, voire pas du tout.  Il conduit à suspendre les déterminations auxquelles nous sommes habitués concernant les choses et les êtres. Autrement dit, les deux premier temps font glisser l’esprit de la cognition, caractéristique de la conscience normale vers l’imagination, caractéristique de la mémoire, ou encore de l’activité de la conscience (idée de l’idée) vers la passivité de la mémoire (imagination sans idée d’elle-même), introduisant ainsi une dissociation psychique.

Le sujet entre alors dans le troisième temps de l’hypnose, celui de la dissociation, à la fois à l’intérieur de l’esprit et entre le corps et l’esprit. En effet, tout événement est vécu simultanément par l’esprit et le corps. Lorsque l’esprit passe de l’activité de la cognition à la passivité de l’imagination, le corps passe de l’activité du mouvement à la passivité du repos. C’est l’état corporel qualifié de catalepsie, sorte de paralysie  caractérisée par l’annihilation de tous les réflexes de locomotion et de changement de position, la réduction de la sensibilité, la contraction tonique des muscles. Ce temps est qualifié de transe hypnotique.

Lorsque la transe hypnotique est enclenchée, le sujet vit principalement dans le mode de pensée de l’imagination, c’est-à-dire dans le mode de « travail » de la mémoire, que nous avons décrit comme un processus de recréation perpétuelle. L’hypnotiseur peut alors, en utilisant le langage de la mémoire, c’est-à-dire celui de l’imagination, suggestions, métaphores,  injonctions ou  imageries sur l’imagination (contes, histoires, etc.), créer de toutes pièces des faits. Le sujet étant plongé dans le « vécu », c’est-à-dire dans la coïncidence entre les images et les imaginations, sans le recul des idées de ces imaginations qui lui en fournissent le contenu et le sens, il ne peut distinguer ce qui est vécu par son esprit (ses imaginations insufflées par l’hypnotiseur) et ses images (ses affections corporelles). Il va donc croire réellement vivre ces images et donc les intégrer comme expériences « passées », comme souvenirs. Il va se les approprier. C’est le quatrième temps de l’hypnose, celui de l’appropriation.

Le cinquième et dernier temps de l’hypnose est celui du retour à l’état de veille ou de conscience ordinaire. Le retour représente le moment crucial où l’expérience vécue en transe va s’intégrer dans le quotidien ordinaire du sujet. C’est donc le moment où la personne hypnotisée retrouve ses croyances, ses attentes implicites et explicites face à la transe et à la thérapie éventuelle. C’est aussi le moment où le contexte thérapeutique et surtout le thérapeute vont donner une tonalité spécifique à l’expérience vécue en transe et effectuer un renforcement suggestif de la trace que laissera celle-ci dans la vie du sujet. Pour ce faire l’hypnotiseur peut profiter de l’inévitable deuxième période de confusion qui se présente lors du passage de l’état hypnotique vers l’état d’éveil habituel.

En effet, lorsqu’informations et souvenirs sont rappelés, il n’est plus nécessaire qu’ils passent par le filtre de la cohérence et de la logique qui caractérisent la veille ordinaire car à ce moment l’imagination est encore très active. La dynamique associative s’en trouve stimulée. Cette combinaison de l’imagination et de la dynamique associative, particulièrement créative, laisse évidemment une très large place à la subjectivité de la personne hypnotisée. Cette subjectivité donne une tonalité particulièrement intime et intense a l’expérience vécue et imprègne très profondément les informations que le processus mnésique va intégrer avec d’autant plus de vigueur.

Nous sommes donc munis d’une interprétation spinoziste de l’hypnose. Il nous incombe à présent d’en déduire les effets constatés et reconnus …

Jean-Pierre Vandeuren

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