Spinoza et la communication non violente (1/3)

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Introduction

« Il est indubitable que les mots, tout de même que l’imagination, peuvent être la cause de multiples et grandes erreurs, à moins que nous fassions un grand effort pour nous garder contre eux » (TRE, § 88).

« La plupart des erreurs consistent en cela seul que nous n’appliquons pas les noms aux choses correctement » (Eth II, 47, Scolie).

Spinoza, tout comme de nombreux autres philosophes qui lui sont plus ou moins contemporains (Bacon, Descartes, Leibniz, …), se méfie du pouvoir insidieux du langage où il voit une des sources, peut-être la plus importante, de nos erreurs. Comme le langage est par ailleurs le moyen principal de communication entre les hommes, il va aussi véhiculer ces erreurs entre eux. Pire, comme chacun d’entre eux est prompt à imposer ses propres vues aux autres (« D’où l’on voit que tout homme désire naturellement que les autres vivent à son gré ; et comme tous le désirent également, ils se font également obstacle ; et comme aussi tous veulent être loués ou aimés de tous, ils se prennent mutuellement en haine » (Eth III, 31, Scolie)), le langage, à l’origine extraordinaire outil de communication et d’ouverture aux autres, devient, paradoxalement, la cause première d’incommunicabilité entre les hommes, de fermeture entre eux. Ou, pour le dire de façon plus métaphorique, à l’instar du titre du livre de Marshall Rosenberg, les mots, de fenêtres, peuvent devenir des murs.

C’est que, dans notre élan naturel à désirer que « les autres vivent à notre gré », tout aussi naturellement, nous allons vouloir nous imposer à ces autres, les soumettre à notre gré par la violence, et ce, notamment, par la violence verbale.

Cette violence est l’effet d’une passion, c’est-à-dire d’une idée confuse, inadéquate, provenant de notre incompréhension du cycle génétique de nos affects.

Le psychologue Marshall Rosenberg est à l’origine d’une technique de « communication non violente », sujet de son livre « Les mots sont des fenêtres (ou des murs) », qui peut nous permettre de (r)établir une ouverture aux autres et à nous-mêmes, c’est-à-dire, in fine – le Désir étant l’essence de l’homme – une adéquation entre les désirs (ceux des autres et les nôtres) et leur communication.

Le livre de Rosenberg se contente d’exposer cette technique, cette pratique, en l’illustrant de nombreux exemples. Le but du présent article est d’insérer cette pratique dans le cadre onto-anthropologique de L’Ethique, de la fonder au moyen de la théorie spinoziste.

Un outil

Les références que nous signalons le sont au livre de Rosenberg.

Ainsi, on y lit, à la page 215, à propos d’une participante à un stage de Communication Non Violente (en abrégé CNV) :

« … On lui demanda ensuite d’imaginer que la voix de la « professionnelle » prenait une « pilule CNV » pour reformuler son message selon le schéma suivant : « Quand a), je me sens b), parce que j’ai besoin de c). Par conséquent, je voudrais maintenant d). »

La phrase « Je devrais faire quelque chose de ma vie. Je suis en train de gâcher ma formation et mes talents » devint alors : « Quand je passe tout ce temps à la maison avec les enfants sans exercer ma profession, je me sens déprimée et découragée pace que j’ai besoin de la satisfaction que me procurait mon métier. Par conséquent, je voudrais maintenant travailler à mi-temps dans ma spécialité. »

En fait, toute la pratique de la CNV se trouve concentrée dans cette reformulation :

« La CNV nous aide à nous mettre dans un état d’esprit plus serein en nous encourageant à focaliser notre attention sur ce que nous voulons réellement plutôt que sur nos défaillances ou celles des autres. » (page 216).

Ainsi, à propos de la participante dont question ci-avant :

« … elle s’était affranchie du dialogue intérieur plein de jugements qui l’empêchait de prendre conscience de ses propres besoins. » (page 216).

Il est éclairant de remarquer que la reformulation proposée n’est rien d’autre qu’une verbalisation du cycle génétique des passions de base (voir notre article à ce sujet) :

Conatus → Joie ou Tristesse → Amour ou Haine → désir particulier → action → … ,

complété dans un article postérieur (Spinoza, déterminisme et fatalisme (2/3)) en :

                                            Chose extérieure

                                                         ↓

Essence (Degré de puissance) → Affection → Affect (joie ou tristesse) → désir → action → …

Dans le cas de la participante, elle est affectée par la pensée du temps qu’elle consacre à ses enfants, elle en éprouve une certaine tristesse qu’elle désire éloigner et, pour satisfaire ce désir, ce besoin dans les termes de Rosenberg, elle conçoit une action.

Remarquons que cette personne éprouve de la tristesse à l’idée du temps consacré à ses enfants car elle compare ce temps à celui qu’elle pourrait dédier à un travail où  s’exerceraient sa formation et ses talents. Si cette affection provoque en elle un affect de tristesse, c’est qu’elle la vit au travers de son propre filtre émotionnel, filtre qui lui est totalement personnel. Une autre maman n’éprouverait pas nécessairement une telle tristesse.

Cette dernière remarque nous amène à devoir encore préciser le cycle génétique mentionné qui, ainsi complété, nous servira d’outil théorique dans lequel s’insérera la CNV.

L’ « ingenium » et ses déterminants

Comment sommes-nous affectés ? Qu’est-ce qui détermine telle ou telle affection à produire en nous tel affect plutôt que tel autre ?

Les affections sont affectantes au travers du filtre de ce que Spinoza nomme d’un terme qui n’a pas d’équivalent français et qui se révèle très difficile à traduire, l’ « ingenium ».

Par ce terme, nous pourrions entendre une mémoire dont la forme a été déterminée à la fois par les expériences de vie individuelles et par les diverses rencontres (éducation, influences du milieu socio-culturel, expériences déterminantes, etc.) ainsi que par les réactions innées à ces expériences et rencontres (intensité et retentissement des émotions par exemple), et qui, comme résultat de cette constitution unique, est inscrite dans l’esprit et dans les dispositions du corps. En gros, on pourrait qualifier d’ingenium la structure affective, à la fois innée (le caractère) et acquise, soit en terme plus moderne, la personnalité. Celle-ci est ce qui détermine les penchants d’un individu, sa manière d’être affecté par les causes extérieures et sa manière d’affecter l’extérieur.

Qu’est-ce qui détermine l’ingenium, la personnalité ?

Jean-Pierre Vandeuren

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