Regret, remords et repentir (3/3)

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Remords

« Pouvons-nous étouffer le vieux, le long Remords,

Qui vit, s’agite et se tortille

Et se nourrit de nous comme le ver des morts,

Comme du chêne la chenille?

Pouvons-nous étouffer l’implacable Remords?

L’Espérance qui brille aux carreaux de l’Auberge

Est soufflée, est morte à jamais!

Sans lune et sans rayons, trouver où l’on héberge

Les martyrs d’un chemin mauvais!

Le Diable a tout éteint aux carreaux de l’Auberge! »

(Baudelaire, Les Fleurs du Mal, L’Irréparable, première et sixième strophes)

Dans ces deux strophes Baudelaire relie le remords à la fin de l’espoir.

De même, dans L’Ethique, le remords de conscience est défini comme suit :

DÉFINITION XVII

Le remords de conscience est un affect de tristesse accompagné de l’idée d’une chose passée qui est arrivée contre notre espoir.

On peut accepter une telle définition, mais elle semble ne pas correspondre à l’usage commun du mot remords. En fait, cet usage en est un cas particulier. Essayons de le voir.

Le remords apparaît dans le cadre de l’analyse de la projection temporelle de l’affectivité. Tributaire des traces mnésiques du passé et soumise aux contingences du présent, l’affectivité projette, par l’imagination, ses idées et affects dans la durée.  Du point de vue de l’image, une chose est identique qu’elle soit présente, passée ou future (Eth III, 18, cité plus haut). La différence ne peut alors se faire que par des affects spécifiques qui sont des modes de temporalisation de la joie et de la tristesse selon le passé et l’avenir. Il s’agit de l’espoir, de la crainte, de la sécurité, du désespoir, de la satisfaction et du remords de conscience. L’espoir et la crainte sont, respectivement, « la joie et la tristesse née de l’imagination d’une chose passée ou future dont l’issue nous paraît douteuse » (Eth III, Définitions des Affects, 12 et 13). L’espoir et la crainte ont en commun le doute. Si l’on enlève le doute, on a la sécurité comme « joie née de l’idée d’une chose future ou passée au sujet de laquelle il n’y a plus de cause de doute » et le désespoir comme « tristesse née de l’idée d’une chose future ou passée au sujet de laquelle il n’y a plus de cause de doute » (Idem, 14 et 15). L’espoir engendre la sécurité et la crainte le désespoir et, dans tous les cas, nous sommes dans la certitude donnant lieu à une apparente stabilité. La satisfaction comme « joie qu’accompagne l’idée d’une chose passée arrivée inespérément » (Idem, 16) réfute le désespoir, alors que le remords de conscience comme « tristesse qu’accompagne l’idée d’une chose passée arrivée contrairement à notre espoir » (Idem, 17) réfute l’espoir. La force de ces analyses est de montrer l’ambivalence de l’affectivité en sa projection temporelle. L’espoir est une joie faite de tristesse, car elle n’est pas une certitude de l’issue, la crainte est une tristesse faite de joie, car elle est également inconstante et n’exclut donc pas l’espoir que la chose redoutée n’arrive pas. Si la sécurité est ce qui assure une garantie à l’espoir, cette joie reste empreinte de tristesse, car elle n’est qu’une stabilisation de l’espoir qui continue de reposer sur la crainte. Si le désespoir est une tristesse, il comporte aussi sa part de joie, en éliminant l’incertitude liée à la crainte. Enfin, la satisfaction est une joie qui ne fait que nous soulager comme le remords de conscience est une tristesse qui nous apporte la petite joie de la mortification.

Satisfaction et remords de conscience clôturent le cycle de l’espoir et de la crainte tel que décrit dans l’article Les cycles génétiques chez Spinoza (3) :

Au départ, il y a un certain « dosage » d’espoir et de crainte et le dynamisme de ce couple va créer le cycle, que nous faisons démarrer avec une prédominance de l’espoir mais une croissance de la crainte :

Espoir prédominant mais crainte croissante →  crainte prédominante et toujours croissante (cas-limite : le désespoir) → crainte prédominante mais décroissante →espoir prédominant et crainte décroissante (cas-limite : la sécurité) → …

Nous pouvons reconnaître ce cycle dans nombre de nos entreprises. Illustrons-le avec le cas d’un spéculateur boursier. Imaginons-le installé avec une méthode particulière dans une période où l’orientation des marchés financiers lui est favorable. Il a accumulé de nombreuses transactions gagnantes et seulement quelques transactions perdantes. L’espoir de gains futurs répétés domine largement. Le monde est à ses pieds, le dieu marché est avec lui.

Vient alors à souffler un vent mauvais. Les marchés financiers changent lentement de configuration et le système de notre spéculateur commence à enregistrer des pertes plus nombreuses. La crainte grandit quoique l’espoir domine encore largement et, par habitude, il continue à adopter la même ligne d’investissement qui lui a, jusqu’ici, si bien réussi. Mais les pertes s’accumulent et, avec elles, la crainte augmente de plus en plus.

Il arrive un moment où la crainte en vient à prendre le pas sur l’espoir. Notre spéculateur en arrive alors à perdre confiance en son système autrefois si performant et se concentre sur la limitation de ses pertes. Les pertes s’accumulent encore et la crainte grandit de plus belle. Bientôt son portefeuille se réduit à peau de chagrin et notre spéculateur est alors prêt à prendre conseil auprès de n’importe quel gourou, à suivre les suggestions les plus absurdes. En vain, évidemment. Bientôt les dettes font suite aux avoirs, le portefeuille entre dans le rouge et le désespoir s’installe.

Mais voilà qu’un événement imprévu relance les marchés dans la bonne direction et quelques gains réapparaissent, faisant sortir notre spéculateur de sa prostration et lui rendant un peu d’espoir. Il se relance avec ardeur dans la spéculation, modifiant son système, réinvestissant ces derniers deniers en vue de se refaire. Et ça marche ! L’espoir grandit, tout en restant inférieur à la crainte qui le tenaille encore. Mais, enfin, l’espoir en arrive à égaliser la crainte.

Et l’espoir monte encore car les gains s’accumulent aussi. La joie est de retour. Notre spéculateur, fort de ses réussites, se jette encore plus dans la bataille. Arrive un moment où son portefeuille recouvre le lustre d’antan et le dépasse même. La sécurité s’installe.

Bien installé dans son confort pécuniaire et celui de son système, notre spéculateur, imbu de confiance en ses moyens et en sa chance, ne pense plus à prendre de précautions, ni à réexaminer sa technique. Mais ce confort ne dure jamais très longtemps. Le dieu marché est capricieux, comme tous les dieux, et prend rapidement une mauvaise orientation. Les pertes reviennent, le cycle recommence.

Supposons que, dans un accès de folie, notre spéculateur décide d’un coup de poker en misant tous ses avoirs restants dans un achat périlleux ; si le marché monte, c’est le jackpot, par contre, s’il baisse, c’est la ruine totale et l’impossibilité de poursuivre la spéculation boursière à jamais. Il a bien étudié tous les paramètres et son espoir de réussite est grand. Hélas, contre cet espoir, le marché part à la baisse. La tristesse qui accompagne cet événement passé est le remords de conscience qui clôt le cycle de l’espoir et de la crainte. « L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir » (Verlaine). Ne reste à notre spéculateur que la mortification : « Ah, si je n’avais pas joué de cette façon … » ; « Ah, si cet événement ne s’était pas produit … ». Le passé vient le remordre et le remordre encore, sans possibilité de poser ici un quelconque acte réparateur comme dans le cas du repentir : « Le repentir est une solution, l’accent ici se déplace de la faute proprement dite sur le moi fautif … Le repentant se sépare de sa faute … Entre le sujet et sa faute il y a désormais la place pour un verbe : on dit : ‘se repentir’, car maintenant nous avons quelque chose à faire ! … Les bonnes œuvres de la conscience repentante qui attendaient derrière la porte close du remords … Car le remords est une maladie désespérée. Avec le repentir … nous avons de quoi nous occuper» (Vladimir Jankélévitch).

On retrouve bien le sens commun du remords comme tourment moral d’avoir mal agi, lorsqu’il s’agit d’un acte que nous avons posé.

Mais la définition spinoziste est plus large, en ce sens que le remords ne nécessite pas l’exécution d’un acte de notre part, il n’impose que l’existence d’un espoir qui se trouvera être déçu. (C’est d’ailleurs la raison pour laquelle de nombreux traducteurs, Misrahi par exemple, ont rebaptisé déception l’affect qui nous occupe). Pour s’en convaincre, il suffit de considérer l’exemple d’une personne atteinte d’un cancer et qui placerait tout son espoir de guérison dans l’arrivée rapide sur le marché d’un nouveau médicament révolutionnaire. Le report sine die de cette arrivée provoquerait chez elle un remords de conscience sans qu’elle ait posé le moindre acte. Au sens moderne, on comprend bien dans ce cas-ci, l’utilisation préférentielle du terme déception.

Schématiquement, le remords de conscience s’identifie avec un cycle en boucle traduisant un retour continuel sur la tristesse, avec, en général, accentuation de celle-ci, faute d’action possible :

Souvenir d’un espoir déçu

              ↓

Désir     →  Affection →  tristesse → désir d’écarter la tristesse // impossibilité

                                                     ↑

d’action →→→→→→→→→↑

« Et le ver rongera ta peau comme un remords » (Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Remords posthume, dernier vers) …

 Jean-Pierre Vandeuren

2 comments

  1. Bonjour,
    Objet : Spinoza et la Beauté
    Quelqu’un aurait dit ( Spinoza, Stendhal ?) quelque chose comme : « La beauté est capable d’intensifier les forces vitales , d’accroitre notre potentiel de vie, de vivre dans la joie et non dans la mélancolie et la tristesse liée à la laideur »
    Est-ce que Spinoza a traité, aussi , de la cause première de notre attrait pour la Beauté ?
    Merci

    1. Bonjour,

      Non, ce n’est certainement pas Spinoza qui aurait écrit cela. Dans son oeuvre, il n’a pas abordé, à ma connaissance, les questions esthétiques. Je ne me souviens que d’un seul passage de L’Ethique où il aborde la question du beau et du laid, par le biais de sa critique de la finalité. Il s’agit de quelques phrases du dernier scolie de la première partie : « Quant aux autres notions de même nature, elles ne sont non plus que des façons d’imaginer qui affectent diversement l’imagination, ce qui n’empêche pas les ignorants de voir là les attributs les plus importants des choses. Persuadés en effet que les choses ont été faites pour eux, ils pensent que la nature d’un être est bonne ou mauvaise, saine ou viciée et corrompue, suivant les affections qu’ils en reçoivent. Par exemple, si les mouvements que les nerfs reçoivent des objets qui nous sont représentés par les yeux contribuent à la santé du corps, nous disons que ces objets sont beaux ; nous les appelons laids dans le cas contraire. C’est ainsi que nous appelons les objets qui touchent notre sensibilité, quand c’est à l’aide des narines, odorants ou fétides ; à l’aide de la langue, doux ou amers, sapides ou insipides, etc. ; à l’aide du tact, durs ou mous, rudes ou polis, etc. Enfin on a dit que les objets qui ébranlent nos oreilles émettent des sons, du bruit, de l’harmonie, et l’harmonie a si fortement enchanté les hommes, qu’ils ont cru qu’elle faisait partie des délices de Dieu. »

      La question de l’Esthétique en tant que problème philosophique et également dans son influence sur l’existence humaine me semble avoir été développée surtout par l’idéalisme néo kantien en Allemagne, avec des philosophes et des poètes dont, entre autres, Schelling, Schiller, Goethe, Schopenhauer, Nietzsche. Par exemple, de Nietzsche : « C’est seulement comme phénomène esthétique que peuvent se justifier éternellement l’existence et le monde » (La Naissance de la Tragédie §5).

      Cordialement.

      Jean-Pierre Vandeuren

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