La curiosité (4/4)

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Troisième temps : la curiosité et les autres désirs

Nous venons de voir que pour éprouver le désir d’une chose, il faut, au moins partiellement et confusément, la connaître. Si nous la désirons, c’est que nous en avons déjà une idée. Si nous la désirons, c’est aussi parce que nous voulons la « posséder » d’une certaine manière, l’ « incorporer », à notre Esprit s’il ne s’agit que d’une idée, à notre Corps et notre Esprit s’il s’agit d’une chose étendue. Par exemple, si nous désirons un aliment, c’est que nous le savons agréable à notre goût, nous avons déjà  l’idée de sa saveur et nous voulons littéralement nous l’incorporer, le manger ou le boire, tout en ayant une idée plus précise de cette affection de notre Corps lors de cet acte. Si nous désirons comprendre une idée, telle que la violence, par exemple, il nous faut l’incorporer à notre Esprit, c’est-à-dire l’englober dans une connaissance plus large, soit en se contentant d’en décrire certains aspects, ou certaines situations (connaissance du premier genre), soit en en recherchant les causes dans des lois reliant les choses entre elles (connaissance du second genre), soit en la reliant à la Nature même (connaissance du troisième genre).

La connaissance d’une chose est un corpus d’idées dont cette chose est l’objet. La curiosité, en tant que désir de connaissance, est donc un affect de l’Esprit, passion si les idées sont de l’ordre de l’Imagination, action, si elles sont de l’ordre de la Raison ou de l’Intuition.

Lorsqu’un individu est saisi d’un désir d’une chose, le premier mouvement de son esprit est de s’appliquer à l’idée qu’il a déjà de cette chose, d’en prendre soin, bref d’en être curieux. Ainsi, la curiosité est un désir qui accompagne nécessairement tout désir. Pas de désir sans curiosité. C’est ce qui en fait sa spécificité parmi tous les désirs. Il réalise en fait une complexification des autres désirs qui se définit par le caractère non sensible de son objet et se réfléchit en plaisir et volupté mentale.

De ce fait, la curiosité joue un rôle moteur dans les relations amoureuses entre amants …

La curiosité et le couple humain

Flaubert n’hésite pas à réduire l’amour entre amants à une certaine curiosité :

« L’amour, après tout, n’est qu’une curiosité supérieure, un appétit de l’inconnu qui vous pousse dans l’orage, poitrine ouverte et tête en avant. »

La curiosité est le moteur du désir de l’autre. C’est elle qui semble à l’origine de cet élan vers l’autre, qui nous émeut et nous meut (« la curiosité excite le désir plus encore que le souvenir du plaisir »).

C’est en tout cas par elle que Tomas, le protagoniste principal du roman L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera, explique ses  désirs de conquêtes. Il vaut la peine de citer en entier le passage concerné, tant il est exemplaire de notre propos   :

« Que cherchait-il chez toutes ces femmes ? Qu’est-ce qui l’attirait vers elles ? L’amour physique n’est-il pas l’éternelle répétition du même ?

Nullement. Il reste toujours un petit pourcentage d’inimaginable. Quand il voyait une femme tout habillée, il pouvait évidemment s’imaginer plus ou moins comment elle serait une fois nue (ici son expérience de médecin complétait l’expérience de l’amant), mais entre l’approximation de l’idée et la précision de la réalité il subsistait un petit intervalle d’inimaginable, et c’était cette lacune qui ne le laissait pas en repos. Et puis, la poursuite de l’inimaginable ne s’achève pas avec la découverte de la nudité, elle va plus loin : quelles mines ferait-elle en se déshabillant ? Que dirait-elle quand il lui ferait l’amour ? Sur quelles notes seraient ses soupirs ? Quel rictus viendrait se graver sur son visage dans l’instant de la volupté ?

Ce que le moi a d’unique se cache justement dans ce que l’être humain a d’inimaginable. On ne peut imaginer que ce qui est identique chez tous les êtres, que ce qui leur est commun. Le « moi » individuel, c’est ce qui se distingue du général, donc ce qui ne se laisse ni deviner ni calculer d’avance, ce qu’il faut d’abord dévoiler, découvrir, conquérir chez l’autre.

Tomas, qui pendant les dix dernières années de son activité médicale s’était occupé exclusivement du cerveau humain, savait qu’il n’est rien de plus difficile à saisir que le moi. Entre Hitler et Einstein, entre Brejnev et Soljénitsyne, il y a beaucoup plus de ressemblances que de différences. Si l’on voulait exprimer cette idée par un chiffre, on pourrait dire qu’il y a entre eux un millionième de dissemblable et neuf cent quatre-vingt-dix-neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf millionièmes de semblable.

Tomas était obsédé du désir de découvrir ce millionième et de s’en emparer et c’était ce qui faisait pour lui le sens de son obsession des femmes. Il n’était pas obsédé par les femmes, il était obsédé par ce que chacune d’elles a d’inimaginable, autrement dit, il était obsédé par ce millionième de dissemblable qui distingue une femme des autres.

(Peut-être que sa passion de chirurgien rejoignait ici sa passion de séducteur. Il ne lâchait pas le scalpel imaginaire, même quand il était avec ses maîtresses. Il désirait s’emparer de quelque chose qui était profondément enfoui à l’intérieur d’elles-mêmes et pour quoi il fallait déchirer leur enveloppe superficielle.)

On est évidemment en droit de se demander pourquoi il allait chercher dans la sexualité ce millionième de dissemblable. Ne pouvait-il le trouver, par exemple, dans la démarche, dans les goûts culinaires ou dans les préférences esthétiques d’une telle ou d’une autre ?

Il est certain que ce millionième de dissemblable est présent dans tous les aspects de la vie humaine, mais il y est partout publiquement dévoilé, il n’est pas besoin de le découvrir, il n’est pas besoin de scalpel pour l’approcher. Qu’une femme préfère le fromage aux pâtisseries et qu’une autre ne supporte pas le chou-fleur, c’est certes un signe d’originalité, mais on voit immédiatement que cette originalité-là est tout à fait insignifiante et vaine et qu’on perdrait son temps en s’y intéressant et en y cherchant une valeur quelconque.

C’est seulement dans la sexualité que le millionième de dissemblable apparaît comme une chose précieuse, car il n’est pas accessible publiquement et il faut le conquérir. Il y a encore un demi-siècle, ce genre de conquête exigeait beaucoup de temps (des semaines, parfois même des mois !) et la valeur de l’objet conquis se mesurait au temps consacré à le conquérir. Même aujourd’hui, bien que le temps de la conquête ait considérablement raccourci, la sexualité est encore pour nous comme le coffret d’argent où se cache le mystère du moi féminin.

Ce n’était donc nullement le désir de la volupté (la volupté venait pour ainsi dire en prime) mais le désir de s’emparer du monde (d’ouvrir au scalpel le corps gisant du monde) qui le jetait à la poursuite des femmes.

Les hommes qui poursuivent une multitude de femmes peuvent aisément se répartir en deux catégories. Les uns cherchent chez toutes les femmes leur propre idée de la femme telle qu’elle leur apparaît dans leur rêve, subjective et toujours semblable. Les autres sont mus par le désir de s’emparer de l’infinie diversité du monde féminin objectif.

L’obsession des premiers est une obsession romantique : ce qu’ils cherchent chez les femmes, c’est eux-mêmes, c’est leur idéal, et ils sont toujours et continuellement déçus parce que l’idéal, comme nous le savons, c’est ce qu’il n’est jamais possible de trouver. Comme la déception qui les pousse de femme en femme donne à leur inconstance une sorte d’excuse mélodramatique, bien des dames sentimentales trouvent émouvante leur opiniâtre polygamie.

L’autre obsession est une obsession libertine, et les femmes n’y voient rien d’émouvant : du fait que l’homme ne projette pas sur les femmes un idéal subjectif, tout l’intéresse et rien ne peut le décevoir. Et cette inaptitude à la déception a en soi quelque chose de scandaleux. Aux yeux du monde, l’obsession du baiseur libertin est sans rémission (parce qu’elle n’est pas rachetée par la déception).

Comme le baiseur romantique poursuit toujours le même type de femme, on ne remarque même pas qu’il change de maîtresses ; ses amis lui causent de perpétuels malentendus car ils ne perçoivent pas de différence entre ses compagnes et les appellent toujours par le même nom.

Dans leur chasse à la connaissance, les baiseurs libertins (et c’est évidemment dans cette catégorie qu’il faut ranger Tomas) s’éloignent de plus en plus de la beauté féminine conventionnelle (dont ils sont vite blasés) et finissent immanquablement en collectionneurs de curiosités. Ils le savent, ils en ont un peu honte et, pour ne pas gêner leurs amis, ils ne se montrent pas en public avec leurs maîtresses. »

A notre époque où la technique (c’est sa caractéristique métaphysique selon Heidegger) nous rend l’homme et le monde disponibles à tout instant, le temps de la conquête qu’évoque Tomas se trouve être extrêmement réduit et cette réduction offre aux hommes (et aux femmes) la possibilité de multiplier presqu’à l’envi la recherche de « curiosités ».

Il s’agit bien sûr dans ce cas, comme dans celui de Tomas, de curiosités en tant que désir d’une connaissance du premier genre, de « raretés », d’ « admirations » au sens spinoziste, de constatations « superficielles », c’est-à-dire d’effets sans lien avec leurs causes.

Il n’y a dès lors pas lieu de s’étonner de la précarité des couples modernes et de l’augmentation considérable de la solitude affective. La technique qui rend les autres disponibles à notre curiosité « du premier genre » est la cause prochaine de ces deux phénomènes.

Jean-Pierre Vandeuren

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