Spinoza et le constructivisme (1/5)

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Spinoza et le constructivisme

«La philosophie est un constructivisme, et le constructivisme a deux aspects complémentaires qui diffèrent en nature: créer des concepts et tracer un plan. Les concepts sont comme les vagues multiples qui montent et qui s’abaissent, mais le plan d’immanence est la vague unique qui les enroule et les déroule. Le plan enveloppe les mouvements infinis qui le parcourent et reviennent, mais les concepts sont les vitesses infinies de mouvements finis qui parcourent chaque fois seulement leurs propres composantes. D’Épicure à Spinoza (le prodigieux livre V…), de Spinoza à Michaux, le problème de la pensée c’est la vitesse infinie, mais celle-ci a besoin d’un milieu qui se meut en lui-même infiniment, le plan, le vide, l’horizon. Il faut l’élasticité du concept, mais aussi la fluidité du milieu. Il faut les deux pour composer «les êtres lents » que nous sommes.»

(DELEUZE, Gilles, GUATTARI, Félix, Qu’est-ce que la philosophie?, Paris, Minuit, 1991, P. 38-39).

Introduction

Le, ou plutôt les problèmes soulevés par la connaissance occupent l’Esprit humain depuis des millénaires. Que savons-nous (le quoi ?) et comment le savons-nous (le comment ?) sont deux des premières questions qui se posent à nous. L’ontologie, c’est-à-dire la branche de la métaphysique qui traite de l’Être, est censée répondre à la première question, tandis que l’épistémologie, l’étude de la manière dont on parvient à la connaissance, se préoccupe de la seconde. A ces deux questions se greffe automatiquement une troisième. Une connaissance à propos de quelque chose est un corpus d’idées de cette chose. Cette connaissance est-elle vraie ou fausse ? Ces idées sont-elles vraies ou fausses ? Mais, d’abord, qu’est-ce que la vérité ou la fausseté d’une idée ?

Le problème épistémologique peut être étendu pour englober celui de la « vérité » : comment acquiert-on une connaissance de la réalité et combien fiable, « vraie », cette connaissance peut-elle être.  Ce problème n’a pas cessé d’occuper et d’opposer les penseurs depuis Platon. En simplifiant on pourrait séparer ceux-ci en deux camps : les « réalistes métaphysique » et les « constructivistes ». Les premiers s’attachent  à l’affirmation qu’on peut considérer quelque chose comme « vrai » seulement si cela correspond à une réalité indépendante et « objective ». Cette position ne fut, à notre connaissance ( !), jamais remise en question avant … Spinoza (mais cela nous tâcherons de le montrer), quoique l’on considère généralement que cette remise en question débuta avec les écrits de  Giambattista Vico, un philosophe italien qui naquit en 1668, neuf ans avant la mort de Spinoza (1677) et ceux de son contemporain irlandais George Berkeley (1685 – 1753). Tous deux s’écartent du réalisme métaphysique. Pour Vico « Comme la vérité de Dieu est ce que Dieu connaît en le créant et en l’assemblant, la vérité humaine est ce que l’homme connaît en le construisant, en le formant par ses actions. Ainsi, la science est la connaissance des origines, des manières dont les choses sont faites. », et donc « La connaissance humaine n’est rien d’autre que la tentative de faire que les choses correspondent les unes aux autres de manière équilibrée. » Pour Vico, la « connaissance » est la conscience des opérations dont le résultat est notre monde empirique. Nous « construisons » donc chacun notre propre réalité, peu importe son rapport, sa correspondance, son accord, avec une réalité extérieure et « objective ». Cette approche est qualifiée de constructiviste. Berkeley, dont le principe est « être, c’est être perçu », s’inscrit dans ce mouvement qui n’est cependant pas radical en ce sens qu’en arrière-plan de ces constructions que sont nos connaissances demeure la réalité « objective » des choses et des lois naturelles créées par Dieu. Un demi-siècle plus tard, Kant, sans se délivrer encore tout-à-fait de cet arrière-plan puisqu’il conservera le concept de la « chose en soi » inconnaissable, radicalise cependant le constructivisme avec la thèse selon laquelle l’entendement ne puise pas ses lois dans la nature, mais au contraire les lui prescrit. Construction, non encore radicale donc de la connaissance. Le dernier pas à franchir était d’affranchir celle-ci de toute réalité indépendante.

Le constructivisme radical rompt totalement avec le réalisme métaphysique et développe une théorie de la connaissance qui ne reflète pas une réalité ontologique « objective » mais concerne exclusivement la mise en ordre et l’organisation d’un monde constitué par notre expérience. Piaget (« L’intelligence organise le monde en s’organisant elle-même. ») radicalise Vico ; Schrödinger (« La conception que tout individu a du monde est et reste toujours une construction de son esprit, et on ne peut jamais prouver qu’elle ait une quelconque autre existence. ») radicalise Berkeley.

Toutefois, le constructivisme est loin d’avoir conquis tous les penseurs et aujourd’hui, comme toujours, règne la conviction que la connaissance n’est « vraie » que si elle reflète le monde tel qu’il est.

La deuxième partie de L’Ethique aborde, entre autres, le problème de la « vérité » et développe une théorie de la connaissance. Le but de cet article de situer les positions de Spinoza en ces matières dans le débat que nous venons d’esquisser entre réalisme métaphysique et constructivisme.

Mais avant d’en venir à Spinoza, commençons par cerner

Le problème de la vérité et son parcours historique

La « vérité » est une idée, un concept. C’est aussi une idée qui qualifie une autre idée de « vraie » ou « non vraie » ou « fausse ». C’est donc un jugement.

Le « problème » de la vérité se scinde donc, en théorie, en au moins deux questions : que recouvre ce concept (la définition de la « vérité ») et en fonction de quoi la « vérité » juge-t-elle une idée (le ou les critères de vérité) ?

On pourrait penser que la réponse à la première question doive nécessairement précéder celle à la seconde : il semble bien qu’il faille d’abord savoir quelle est la nature de la vérité afin d’ensuite pouvoir statuer sur la « vérité » ou la « fausseté » d’une idée donnée. Néanmoins, en parcourant les tribulations historiques des diverses philosophies, force est de constater que c’est le critère de la vérité qui s’impose comme premier à la réflexion, à tel point que, souvent, le concept de « vérité » n’y est même pas défini. Ainsi de Descartes, pour lequel, la notion de vérité est « si transcendantalement claire, qu’il est impossible de l’ignorer ». Sa solution pour ce problème consiste alors à affirmer que nous avons une « connaissance naturelle » de la notion de vérité, définie nominalement par la conformité de la pensée avec l’objet. Pour lui, donc, le « problème de la vérité » renvoie essentiellement au problème qui consiste à trouver et à fonder un critère de vérité, le sens du terme « vérité », quant à lui, étant tout à fait clair et naturellement donné à l’esprit.

Il apparaît ainsi que la plupart des théories sur la vérité peuvent, à quelques nuances près, se répartir en deux classes selon la nature du critère choisi : externe ou interne à la pensée. Si le critère est externe, on parlera de « vérité-correspondance ». Le réalisme métaphysique évoqué plus haut en relève. Ce type de critère est, on le verra, basé sur la confusion entre « vérité » et « réalité » (« en  réalité » (ou devrait-on dire « en  vérité »), sur l’idée confuse de la réalité). Si le critère est interne, on utilisera le terme de « vérité-cohérence », le constructivisme en étant un représentant. Historiquement, on peut constater que le premier critère a régné sans partage jusque l’apparition de La critique de la raison pure de Kant, premier jalon cohérent de sa remise en question.

Jean-Pierre Vandeuren

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