La quatrième proportionnelle : un exemple archétypique (2/2)

Publié par

Rapport causal externe

Au sein d’un même attribut, on doit considérer toute chose singulière comme un rapport causal :

« Une chose singulière, ou, en d’autres termes, une chose quelconque qui est finie et dont l’existence est déterminée ne peut exister ni être déterminée à agir, qu’elle ne soit déterminée à l’existence et à l’action par une autre cause qui est également finie et dont l’essence est déterminée ; et, à son tour, cette cause ne peut pas non plus exister ni être déterminée à agir, qu’une autre cause également finie et dont l’existence est déterminée ne la détermine à l’existence et à l’action, et ainsi de suite à l’infini. » (Eth I, 28).

Soient des choses singulières d’un même attribut, des corps ou des pensées ; ces choses conviennent pour produire un effet (une autre chose du même attribut) ; celle-ci est cet effet, c’est-à-dire ce qui exprime l’ensemble de ces causes. Elle est le rassemblement de leur pluralité sous l’unité, autrement dit, elle est le rapport de ces choses entre elles. Toute chose singulière peut ainsi être considérée comme un rapport causal entre d’autres choses singulières (du même attribut).

Mais alors, puisque la connaissance est un corpus d’idées et donc appartient à l’attribut Pensée, puisque la connaissance véritable est une connaissance des choses singulières par leurs causes, puisque la causalité est une notion interne à chaque attribut, comment la connaissance des corps singuliers est-elle possible ? C’est ici qu’intervient la notion d’idée adéquate, qui n’est que l’idée vraie sans relation à l’objet (voir Eth II, Définition 4).

Considérons  un objet, une chose C (par exemple un corps), dont nous désirons avoir une connaissance vraie, donc par ses causes. Imaginons que C soit causé principalement par B, que B soit la « cause prochaine » de C. L’Esprit humain affecté par C en a une idée confuse de prime abord, c’est l’idée de l’effet de C.  De manière interne, il suffit que l’Esprit ait l’idée de la cause de l’idée de cet effet et, automatiquement, il aura l’idée de la cause de l’effet (C), c’est-à-dire de B. C’est ce qu’affirme l’axiome 6 de la première partie de L’Ethique (« L’idée vraie doit s’accorder avec ce dont elle est l’idée. »). L’idée de la cause de l’idée de l’effet est l’idée adéquate. On peut visualiser cette situation par le diagramme  « commutatif » suivant :

                                            Cause

                             B                →             C

          Saisit         ↑                                 ↓     Affecte

                       Idée de B          →       Idée de C

                                             Cause

Le but de la connaissance vraie est d’obtenir l’idée de la cause (l’idée de B) qui est aussi la cause de l’idée de l’effet (idée de C). On peut envisager cela à nouveau comme un problème de recherche de la quatrième proportionnelle :  C est à B comme l’idée de C est à l’idée de B :

C / B = idée de C / idée de B

Ainsi, l’exemple de la quatrième proportionnelle apparaît encore une fois comme un exemple archétypique de la démarche spinoziste de construction des concepts.

Envisageons maintenant les

Rapports quantitatifs

Le rapport causal interne d’un individu

Chaque chose singulière corporelle peut être considérée comme un individu au sens de la définition introduite dans la partie dénommée la « petite physique » au sein de Eth II :

« Quand certains corps de même grandeur ou de grandeur différente sont contraints par les autres corps à rester appliqués les uns contre les autres ou, s’ils se meuvent à la même vitesse ou à une vitesse différente, sont contraints à se communiquer leur mouvement les uns aux autres selon un certain rapport, nous disons que ces corps sont unis entre eux et que tous composent ensemble un seul corps, c’est-à-dire un Individu qui se distingue des autres par cette union des corps. »

Un individu corporel est donc défini par un rapport interne spécifique de quantité de mouvement et de repos entre ses parties.

Les rapports d’aptitudes entre celles du Corps et celles de l’Esprit

Toute l’éthique spinoziste consiste à accroître la puissance individuelle car « Puisque en effet pouvoir exister est une puissance, plus une chose aura de réalité, plus elle aura par elle-même de force pour exister. » (Eth I, 11, Scolie). Il n’est pas étonnant dès lors de rencontrer une multitude de rapports quantitatifs dans L’Ethique, du style «  plus … plus ». Ainsi les aptitudes corporelles sont toujours placées en rapports quantitatifs avec celles de l’Esprit.

Cela débute par Eth II, 14 :

« L’Esprit humain est capable de percevoir un très grand nombre d’objets et il en est d’autant plus capable que son Corps peut être disposé selon un plus grand nombre de modalités. »

Ces aptitudes se transmettent aux idées adéquates dans le corollaire de Eth II, 39 :

« Il suit de là que l’esprit est d’autant plus capable de percevoir adéquatement un plus grand nombre d’objets que son Corps a plus de propriétés communes avec les autres corps. »

Elles se retrouvent dans le concept d’utilité (Eth IV, 38) :

« Ce qui prédispose le Corps humain à être affecté selon de nombreuses modalités, ou le rend capable d’affecter les corps extérieurs selon de nombreuses modalités, est utile à l’homme, et cela d’autant plus que le Corps est par-là rendu plus apte à être affecté et à affecter d’autres corps selon des modalités nombreuses. Est nuisible au contraire ce qui réduit cette aptitude du Corps. »

Ces rapports culminent dans Eth V, 39 :

« Celui dont le Corps est doué d’aptitudes nombreuses possèdent un Esprit dans la plus grande part est éternelle. »

Conclusion

Ainsi, de part en part, toute L’Ethique est traversée par les mises en rapport utilisées pour :

  • relier des concepts entre eux, et notamment des concepts des choses singulières aux attributs eux-mêmes, ce qui justifie la définition formelle de la connaissance du troisième genre ;
  • relier causalement les choses singulières entre elles et en permettre la connaissance intuitive ;
  • progresser éthiquement vers la béatitude.

Il apparaît alors qu’un exemple faisant intervenir des rapports était pour Spinoza la meilleure illustration possible de sa démarche intellectuelle.

Jean-Pierre Vandeuren

One comment

  1. Cher ami

    Vous écrivez :

    « Considérons un objet, une chose C (par exemple un corps), dont nous désirons avoir une connaissance vraie, donc par ses causes. Imaginons que C soit causé principalement par B, que B soit la « cause prochaine » de C. L’Esprit humain affecté par C en a une idée confuse de prime abord, c’est l’idée de l’effet de C. »

    Je reprends votre propos en m’inspirant de Pascal Sévérac (Spinoza Union et Désunion pp. 97-100). La chose C sera un chat.
    Lorsque le chat entre dans la pièce, mon corps est affecté par le corps du chat et, simultanément, mon esprit forme une idée de cette affection : je perçois le chat.
    Il ne faut pas dire que le corps du chat est la cause de cette perception : avec Spinoza, seul ce qui relève de l’attribut Pensée peut être la cause de quelque chose qui relève de ce même attribut. Il y a corrélation entre l’affection de mon corps par le corps du chat et la perception du chat par mon esprit. Mais corrélation n’est pas causalité. Disons seulement que l’idée du chat que forme mon esprit, étant l’idée d’une affection de mon corps par le corps du chat, est une idée inadéquate, l’affection participant des deux corps.
    Si ce n’est pas le corps du chat qui est la cause de l’idée que j’ai du chat mais d’autres idées, quelles sont ces idées ?
    Il est indispensable, ici, de recourir au corollaire d’E II 11 dans lequel Spinoza explique la formation d’une idée inadéquate dans l’esprit humain :

    « De là suit que l’Esprit humain est une partie de l’intellect infini de Dieu ; […] et quand nous disons que Dieu a telle ou telle idée non seulement en tant qu’il constitue la nature de l’Esprit humain, mais en tant qu’il a en même temps que l’Esprit humain également l’idée d’une autre chose, alors nous disons que l’Esprit humain perçoit une chose en partie, autrement dit de manière inadéquate. »

    Si l’esprit humain est une partie de l’entendement divin, cela veut dire, écrit P. Sévérac, « entrer dans un rapport « externe » avec d’autres idées, puisqu’une partie est nécessairement en relation avec les autres parties du tout auquel elle appartient : ces autres parties sont elles-mêmes des idées, celles par exemple que Dieu a lorsque, percevant quelque chose, il constitue l’essence de mon esprit alors que celui-ci perçoit cette chose inadéquatement » (p. 98)
    P. Sévérac en déduit que lorsque je perçois le chat, mon esprit est déterminé « par les idées qui, dans l’entendement divin, complètent la perception tronquée, partielle, inadéquate que j’ai du chat » (ibid.)
    Essayons de mieux comprendre cela.
    Dire qu’une idée est cause d’une autre idée s’entend mieux, me semble-t-il en disant qu’une idée est la raison d’une autre idée en rappelant que Spinoza pose l’équivalence causa seu ratio.
    Je propose ici une comparaison, un peu boiteuse, donc à utiliser avec modération.
    Soit une bouteille d’un excellent Bordeaux à moitié pleine.
    La cause prochaine du fait qu’elle est à moitié pleine, c’est que j’en ai bu la moitié.
    Mais la raison logique de ce fait est qu’il en manque la moitié. Imparable.
    Ceci, qui n’a guère d’intérêt dans le domaine des choses étendues, peut en avoir un dans celui des idées : ce qui détermine une idée inadéquate (sa cause ou raison), c’est ce qui, dans l’entendement divin, complète ce qui manque à cette idée pour être adéquate.
    Allons plus loin avec Sévérac.
    Si je veux véritablement comprendre la cause (la raison) de l’idée inadéquate du chat que mon esprit a formé, je n’ai pas d’autre solution que de former, si je le puis, les idées qui, dans l’entendement divin, complètent la perception partielle que j’ai du chat, idées qui, rappelons-le, sont la cause de cette perception partielle.
    Mais, dès lors, si j’y arrive, c’est que j’ai réussi à former une idée adéquate du chat : son idée inadéquate complétée par ce qui lui manque.
    J’atteins donc à la connaissance vraie du chat et on voit clairement qu’il s’agit bien d’une connaissance par ses causes.

    Amicalement

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s