Aux racines du Merveilleux : une exploration spinoziste de l’univers des contes de fées (3/9)

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Fil conducteur

Le Désir est un fil d’Ariane, ou plutôt un « fil spinoziste », une « notion commune » à tous les contes merveilleux.

Comme l’essence de toute chose existante, et donc de l’humain, est l’effort de persévérance dans son être (« L’effort par lequel chaque chose s’efforce de persévérer dans son être n’est rien en dehors de l’essence actuelle de cette chose » (Eth, III, 7), l’homme va s’efforcer d’imaginer ce qui accroît sa puissance d’agir et d’éloigner ce qui la réduit («L’esprit, autant qu’il le peut, s’efforce d’imaginer ce qui accroît ou ce qui seconde la puissance d’agir du Corps » (Eth III, 12) et « Quand l’esprit imagine des objets qui réduisent ou répriment la puissance d’agir du Corps, il s’efforce de se rappeler, autant qu’il le peut, ce qui exclut l’existence de ces objets » (Eth III, 13)), c’est-à-dire qu’il va rechercher la Joie et fuir la Tristesse (« Nous nous efforçons de promouvoir l’avènement de tout ce dont nous imaginons que cela conduit à la Joie, mais nous nous efforçons d’éloigner ou de détruire tout ce qui s’y oppose, c’est-à-dire tout ce que nous imaginons que cela conduit à la Tristesse » (Eth III, 28)).

Rappelons que (voir BOPS I-2-1) :

Joie et Tristesse sont reliées au Conatus, à la personnalité, aux désirs et aux actes par le cycle des passions de base :

 Chose extérieure affectante

                               ↓

Essence (Désir) → Affection → Affect (joie ou tristesse) → désir → acte → …                                                                                ↑                                                               ↑

                                     manière d’être affecté                           manière d’affecter

                                                                            ↑                                   ↑

                                                                         Ingenium (=personnalité)

Ce schéma est une façon visuelle  destinée à développer la définition du Désir:

« « Le Désir est l’essence même de l’homme en tant qu’elle est conçue comme déterminée à faire quelque chose par une affection quelconque donnée en elle. » (Eth III, Définitions des Affects, 1).

La plupart des contes merveilleux illustrent ce schéma : la quête de la réalisation d’un désir malgré  des oppositions, mais aussi grâce à l’aide d’interventions miraculeuses, représentée par l’axe vertical bien nommé « axe du désir » dans le schéma de Greimas.

Remarquons que l’universalité psychologique du schéma repris plus haut explique la ressemblance des contes à travers les régions du monde, mais que la variété infinie des désirs selon les lieux et les époques rend aussi compte de leur extrême diversité.

Par ailleurs, la variation de ces désirs au sein d’un même individu, éclaire le fait que les contes apparaissent souvent comme des récits initiatiques car « Ce que l’on appelle initiation coexiste à la condition humaine en ce sens que toute existence se constitue par une suite ininterrompue d’épreuves, de morts et de résurrections » (Mircea Eliade).

Les analyses précédentes nous permettent à présent de proposer

Une définition génétique du conte merveilleux

Le conte merveilleux est un récit qui :

  • Met en scène une préoccupation populaire issue d’un affect passionnel (peur, espoir, crainte, désirs immodérés (de gloire : l’ambition ; des plaisirs de la table : l’intempérance ; de la boisson : l’ivrognerie ; des richesses : l’avarice ; du sexe : la luxure (voir Eth III, Définition Générale des Affects, 44 à 48)) ;
  • Utilise le merveilleux en créant un monde secondaire où ces affects prendront place ;
  • A pour objectifs : – Le recouvrement d’une capacité à l’émerveillement
  • L’évasion (du monde primaire réel dans le monde secondaire imaginaire)
  • La consolation (la réalisation imaginaire des désirs et l’éloignement des tristesses)
  • Le reflet de la situation sociale en vigueur ;
  • Favorise l’identification au héros en éliminant toute possibilité de détermination précise de temps, de lieu et de personnalité ;
  • Obéit au schéma actantiel de Greimas.

Remarquons que cette définition n’utilise que l’observation, du texte lui-même pour y déceler le ou les affects mis en scène, du contexte socio-historique et de la personnalité éventuelle de l’auteur (s’il est connu). Elle refuse de se laisser guider par un canevas théorique issu des propres préférences de l’analyste, comme, par exemple, un cadre psychanalytique freudien ou jungien.

En fait, c’est une application stricte de la méthode d’étude de la Bible préconisée par Spinoza dans le Traité Théologico Politique (TTP) …

Jean-Pierre Vandeuren

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